Cortès : Les Ailes de l’Invisible

Prenez un roman qui vous est tombé sous le nez par hasard. Ou presque. Un 23 février de l’an de grâce 2014. Sans un besoin subit d’explorer quelque autre réseau social que Facebook, vous n’auriez jamais eu vent de son existence (pour une raison très simple : le volume d’annonces de romans sortis en autoédition, sur Facebook, est tel qu’on finit par ne plus faire très attention à ce qui passe – d’autant  mieux que la qualité est souvent, dirons-nous, bah… bref). Mais là, bon, voilà. Vous erriez sur Google+ l’âme en peine, quelque peu décidé à savoir s’il y avait quelque chose à tirer de ce machin sur lequel votre présence incertaine n’avait jusqu’alors laissé flotter qu’une ombre vague. Et boum.

Voilà en gros comment les choses débutèrent.

Le hasard ne fait jamais rien au pif, j’ai fini par en acquérir la certitude. Il fallait que je rencontre ce roman comme d’autres doivent rencontrer un camion véloce dans un virage serré. À la lecture de l’extrait disponible, plutôt séduit, pardon pour l’euphémisme, je décidai de passer outre mes réticences à utiliser Paypal, et me lançai dans l’acquisition d’une merveille de 45Mo, oui c’est du lourd, 344 pages illustrations et couverture comprise, plus de 400 pages en format standard (calibration de 1500 signes / page), 6,50€ et c’est vraiment donné vu la qualité, j’arrête avec les détails inutiles.

p18if7g2s71qg713abto518ro13qn7Cliquer sur la couverture pour voir derrière!

Les Ailes de l’Invisible ? « Gothique fantastique et cauchemars délicieux », ainsi est-il résumé avec la plus extrême des concisions sur la page qui permet l’achat. Sur Google+, on apprend qu’il est le fruit de huit ans de labeur(1), et est un hommage à Lovecraft. Cette dernière mention peut-être attira mon attention, réveillant quelque souvenir d’une passion d’autrefois pour Howard Philip, enfouie durant plus de vingt ans. Qu’importe. L’important fut que je jetai un œil pas trop distrait (pour une fois) sur cette toute fraîche parution.

Oui certes, nous sommes dans l’univers lovecraftien, qui se révèle peu à peu, les inévitables repères sont bien là (pas de doute, et puis dites, comment faire sans, hein ?). Mais là où tant d’autres s’effraient de l’ombre du maître (ou font preuve de trop de paresse pour s’en extraire), prodiguant des resucées inutiles suintant l’ennui, Cortès(2) bâtit une histoire puissante qui nous emporte d’un continent à l’autre, nous permet de croiser au passage quelque père de la psychanalyse, et nous offre le luxe de rire ou frémir selon le moment.

Depuis longtemps aussi peu lovecraftien que possible (les attraits d’autres rivages ont fini par m’écarter de son monde d’abominations), il était a priori plus que certain que je ne m’attarderais que sur les quelques pages de l’extrait et n’irais pas plus loin. S’il n’en fut rien c’est que je ressentis, au sortir de ce chapitre introductif proposé à la dégustation, un étourdissement délicieux et un appétit de lecture comme je n’en avais pas connu depuis longtemps(3).

Il est des écritures qui me laissent sur le postérieur. Celle de Cortès en fait partie. Le style est d’une élégance devenue rare, et indépendamment de tout contexte narratif certaines pages sont une prose poétique travaillée dans le moindre détail, au sein de laquelle on s’immerge jusqu’à se noyer et dont on s’extrait pris de vertiges. Et, dans le même temps, tour de force, rien de moins abstrait que ce roman dont on ressent presque physiquement les descriptions, et dont on accompagne les personnages (à moins qu’ils nous entraînent), partageant leur intimité psychologique presque en s’y fondant. Tour à tour le livre se fait tangible puis d’une étourdissante introspection, passe de climats légers à franchement poisseux, rhapsodie de mots qui jamais n’ennuiera que les amateurs de lecture hâtive, et aux autres apportera une ivresse profonde.

Ce style n’est pas du genre qui joue l’économie de moyens. Il est riche, profus, mais toujours dans la mesure exacte de ce qui est nécessaire. Aucun excès, aucune lacune : il est tel que sa propre nécessité l’exige. On y retrouve la saveur à tort désuète de ces romans fantastiques ou de science-fiction populaires des années vingt ou trente, fruits de plumes acérées qui savaient peser chaque mot (et ne confondaient donc pas encore populaire avec vulgaire). Saveur pour moi inestimable, quand je considère le fade artificiellement épicé qu’on trouve trop couramment. Il eût d’ailleurs été malvenu d’écrire cette histoire d’une façon conforme aux tendances actuelles : elle en aurait perdu tout esprit. Fond et forme, par bonheur, s’entrelacent harmonieusement. Il faut être prêt à savourer sans précipitation, c’est la seule exigence, et l’on se laissera happer.

Je me suis laissé porter d’un bout à l’autre, souvent pris de rêveuses langueurs, regrettant enfin d’être arrivé à la dernière page : Oh que ce roman est bien court ! jugeai-je alors. Dépité mais enchanté, frustré mais étourdi, je considérai la singulière conclusion et fermai les yeux. Les Ailes de l’Invisible, c’est un roman rare, qui prouve que l’autoédition sait apporter le meilleur, ce qui n’est pas forcément évident.

Il faut ajouter au plaisir des mots le délice des illustrations, tout aussi superbes que le texte, avec lequel elles sont en idéale adéquation. Le soin porté à la mise en page enfin me fait ronronner de plaisir, le souci visuel passe trop souvent à la trappe ces temps-ci. Il justifie la diffusion en format pdf et non en epub ou mobi (ô combien destructeurs de mise en page). Certes, pour plus de confort il faut un écran de bonne taille (et en couleur : une liseuse convient assez mal, s’avérant par ailleurs peu pratique). Certes, on regrettera l’absence d’une édition papier (souhaitable et rêvée, mais on peut imprimer soi-même…). Mais qu’importe le flacon, comme on dit.

Bref. Seriez-vous allergique à Lovecraft que je vous enjoindrais malgré tout de lire l’extrait fourni, je suis certain qu’il vous poussera plus loin. Pour moi, je me suis pris une baffe, je suis ressorti stupéfié, quelque peu fasciné. Ce qui doit m’arriver à peu près souvent que les éclipses totales de soleil sont visibles depuis Paris. D’où l’irrépressible besoin de venir bafouiller ici au sujet de cette œuvre qu’en un seul mot je qualifierai de magnifique (et sans exagérer, en plus).

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(1) Quand on considère la célérité avec laquelle beaucoup se hâtent de pondre puis de publier sans laisser leurs mots mûrir comme il convient, on s’étonne beaucoup de cette durée – interminable.

(2) Nom de plume, ça va sans dire. Je livre la véritable identité de l’auteur à qui m’offre deux millions d’euros en petites coupures usagées, somme destinée à déménager et à prendre quelques congés sans solde pour écrire une ou deux bouses : voyez, ce n’est pas pour m’enrichir bêtement.

(3) Le Seigneur de l’Annuaire, Léo Kennel. Il est impératif que je me fende aussi d’une page à son sujet.

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