Comment ne pas écrire de la science-fiction?

tumblr_mjv1862u2d1s4rha3o1_500Vint le jour où je fus confronté à la traduction d’un article de Terry Bisson que je sais toujours pas qui c’est mais quelle importance, laquelle avait été publiée par-là, et ayant comme d’autres été quelque peu irrité par cette lecture (le mot est fort : l’article initial n’est rien moins que convenu, et m’a plus ennuyé qu’autre chose), ayant aussi besoin d’une petite diversion avant de replonger dans des ténèbres chostakoviennes parcourues de brutales fulgurances (je venais de me taper trois fois la quatrième symphonie en moins de vingt-quatre heures, j’étais un peu atteint), j’avais choisi de prendre le problème à bras-le-corps mais à l’envers. J’eusse pu me contenter de commenter l’article initial, mais il s’avérait plus pertinent d’étudier un point de vue différent quoique pas constructif, au lieu de me livrer à une critique pas constructive du tout non plus mais qui aurait été bien jubilatoire quand même je parie elle aussi.

Notre question sera donc de savoir comment ne pas écrire de la science-fiction, tout en s’acharnant à clamer que c’en est, voire en réussissant à le faire croire. Mission impossible ? Qui sait.

Comme l’auteur de l’article original, je vais développer quelques potentielles astuces pour réussir à échouer en réussissant (vous suivez ?), en six points moi aussi, il n’y a pas de raison que je fasse moins, et aucune pour que je fasse plus, ce serait perdre mon temps.

1- Ne répondez pas aux attentes des lecteurs.

tumblr_mjrt494v1b1rqdyq2o1_500Bien des lecteurs sont bêtes et disciplinés. Surtout ceux qui vont beaucoup au cinéma. C’est ainsi qu’un bon nombre, depuis 2001, l’Odyssée de l’Espace, croit que les ordinateurs sont méchants (surtout ceux sous Ouindoze Huître), et depuis Alien, que les chats sont gentils[1]. Certains avaient même contracté à un taux d’intérêt faramineux quelque emprunt pour s’offrir la collection complète de Pif-gadget depuis les origines, assurés qu’après 2012 ils n’auraient plus de traites à payer (loupé, hein ?). Dans ce vaste troupeau, on trouve même des adeptes de Bernard Werber, ce qui en fait n’est pas étonnant, lesquels s’extasient parfois devant des fourmilières et tentent sans résultat de rentrer en communication avec des représentants de ce monde fascinant.

Si vous voulez séduire ce genre de public, oui, il vous faudra répondre à ses attentes. Pour plus de facilité, surprenez-les donc avec les mêmes grosses ficelles qu’utilisent les scénaristes d’outre-Atlantique (ceux de chez nous sont de mauvais exemples, déjà dans le polar télévisuel ils sont devenus plagiaires, alors en SF ils ne sauraient que pomper grossièrement sur les précédents, inutile de s’en inspirer). Ne vous lassez pas des poncifs, stéréotypes, schémas tout faits, histoires mille fois écrites, remplies de surprises attendues (mais de surprises, cependant, comme l’a recommandé Terry). Sinon… et c’est bien ce que nous souhaitons…

Qu’est-ce qu’il veut, le lecteur ? Ma foi, vous avez tout intérêt à ne surtout pas le savoir, et si vous le savez, il va falloir contourner l’obstacle. Il veut des planètes étranges, des réalités parallèles, des voyages interplanétaires (petit joueur) ou intergalactiques (c’est déjà mieux !), des dangers futurs ? Ma foi, privez-le de tout ça. Balancez votre histoire dans un monde bête à pleurer qui ressemblera à celui dans lequel vous vous traînez misérablement (allons, ne dites pas le contraire), alors que votre histoire se déroule dans deux siècles. Et surtout, ne vous justifiez pas de ce choix. Jamais. Plutôt crever.

Il faut le souligner, de toute façon, moins vous vous efforcerez d’exciter l’imagination, plus vous aurez de chance de réussir à échouer. Ne l’oubliez surtout pas.

2- Ne maîtrisez pas le genre.

tumblr_mjuua5rycy1qzsl0bo1_500Si vous avez envie que vos personnages soient pourvus de pouvoirs parapsychiques, hésitez. Ils ne sont hélas pas l’apanage du fantastique, puisque chez Philip K Dick, les pouvoirs bizarres on en trouve tout plein. Et pour ceux qui l’oublieraient, dans La Guerre des Étoiles, on trouve un truc louche qui s’appelle la Force (qu’a même un côté obscur, que c’est celui-là le mieux à mon avis, parce qu’il permet rien qu’en la toisant avec mépris de foutre en l’air la coiffure débile de la princesse Léia). Alors allez-y avec prudence. Je vous invite à tenter de faire avancer vos vaisseaux spatiaux à la seule force de la prière au dieu Qedzob, ça n’a je crois encore jamais été fait. Comment ça, « pas crédible » ? Justement, c’est ce qu’on recherche. D’ailleurs, comme au moins un des deux exemples l’indique, la crédibilité, même en science-fiction, on peut se la carrer entre les omoplates sans que ça gêne. Alors si vous faites intervenir dans votre (science-)fiction la recette d’une soupe qui permet de voyager entre les galaxies, de monter une tente sans les mains ou de reclasser trois kilomètres d’archives sans même les regarder (là, ça me plairait), ça n’a strictement aucune importance. D’abord, eh, c’est pas de la potion de fantasy, c’est de la soupe arcturienne aux antiquarks (bien meilleur relevée de poivre de Bételgeuse, quoique la poudre de blavazz d’Aldébaran convienne aussi, et avec quelques bosons de Higgs marinés dans du vin blanc c’est délicieux).

Pour encore moins maîtriser le genre, et être assuré de ne plus rien en connaître et de plus rien en comprendre, plongez-vous durant quelques semaines ou mois dans les romans anciens avant de vous mettre au travail. Tiens, L’Astrée du sieur Honoré d’Urfé, par exemple. Lequel est excellent pour une immersion anti-science-fictive, l’ouvrage étant monumental et interminable (il a mis toute sa vie à l’écrire, ça fait « seulement » quelques milliers de pages, mais à l’époque le traitement de texte était encore inconnu, alors ne vous gaussez pas)[2]. Ayant oublié ce que pouvait bien être la science-fiction, vous nous mettrez en scène ensuite des nymphes légèrement vêtues et des druides. Ça ne nuira certainement pas à l’entreprise.

3- Surtout, emparez-vous d’une idée des plus ordinaire, ou contrefichez-vous de l’idée

tumblr_mg1jirdkkk1r1qd9so1_1280Selon l’auteur de l’article que je cite en début de connerie, « l’idée est plus importante que l’intrigue ou même les personnages », rabaissés au rang de support dramatique et de système de propulsion de l’idée. Je vous jure, c’est à s’en mordre les doigts tellement c’est drôle.

Bon, que faire ? Solution première, simple, ne pas avoir d’idée du tout. Simple, c’est vite dit. Quand on entreprend d’écrire une histoire, on a forcément une idée qui traîne. Il nous reste à insister lourdement sur les personnages. Cette solution offre l’avantage de ne pas réclamer de prouesses intellectuelles épuisantes. En gros, je vous invite à prendre une histoire de maintenant ou d’hier, et de lui coller un décor futuriste, pour rendre la chose attrayante. Par exemple, transposez dans l’espace l’expédition du malheureux La Pérouse. Le plus heureux risque est que personne ne remarque la supercherie. Ce serait-y pas beau ? Euh… hélas, vous risqueriez d’être publiable, alors oubliez ça tout de suite.

4- Développez vos personnages, à défaut d’une idée forte et originale

tumblr_mi82w2twwi1rbu729o1_1280D’ailleurs, je vois pas ce que Terry a contre les personnages. Les tiendrait-il pour des marionnettes que l’auteur manipule ? Sans doute, puisqu’il affirme que « ces derniers existent surtout pour aider à rendre l’idée plus dramatique ». Appréciez le surtout. Moi, j’estime que les personnages sont ce qui compte d’abord, et que l’idée n’est qu’une façon de les mettre en situation plus très stable nécessitant actions et réactions, produisant de ce fait une intrigue, des rebondissements, et un happy end final sur fond de coucher de soleil alors que l’héroïne plantureuse pousse un soupir qui fait tressaillir sa douce et tiède poitrine. (On peut supprimer le coucher de soleil si nécessaire, puisqu’à contrejour on voit moins bien la scène).

Donc, insistons sur les personnages, leur complexe psychologie (fils d’une mère alcoolique et d’un père prostitué, le héros aura eu un démarrage difficile et douloureux dans l’existence), leurs relations intimes (via Facebook – non, je plaisante), enfin tout ce dont on se sert d’ordinaire au sein de la littérature blanche, noire, et même dans les romans de chez Harlequin. Ce sont eux, de toute façon, qui font avancer l’histoire, non pas l’idée (originale) qui met tout le reste en orbite autour d’elle. Quand un Sirien vous apporte la formule de la dissolution ultime, arme absolue pour maîtriser l’espace-temps offerte parce que chez les Siriens on est généreux c’est comme ça, comment allez-vous / devez-vous réagir ? Que se passera-t-il si vous déclinez l’offre ? Ayant ainsi démontré que l’humanité est encore au stade « rustres indécrottables », que croyez-vous que les Siriens vont faire ? Saurez-vous leur prouver que dans un contexte de crise économique, l’usage de leur formule pourrait faire chuter le CAC40 de sorte que tout le système financier s’effondrerait, avec les inconvénients afférents à ce genre d’événement ? Vous voyez, avoir de l’idée est une chose, mais ce sont les personnages qui font l’histoire et qui la vivent.

Je le répète, avoir une idée « originale » c’est bien (mais on pourra s’en passer, et les variations sur un thème ne sont certainement pas interdites), avoir des personnages, c’est mieux. Vous serez priés d’en prendre grand soin. D’ailleurs, pas de personnages, pas d’héroïne à gros seins. Je vous aurai prévenus. (Et pas de héros supermusclé sourire éclatant ultrabright en string léopard sur la plage pour la scène finale du coucher de soleil durant laquelle son regard attendri se pose sur l’héroïne qu’il a sauvée des griffes d’on ne sait déjà plus quel monstre, et quand je dis que son regard se pose, il ne fait qu’effleurer, essentiellement de là à là, et le héros soudain devient rêveur jusqu’à ce que flamboie le mot FIN – ou que s’affiche À suivre sur groscochons.com).

5- Ne jouez pas avec le lecteur

tumblr_mjtvpiqgpf1s89tzwo1_500Trop tard dirai-je, la scène finale a tout fichu en l’air. Oui, contesterez-vous, mais elle vient justement à la fin. Certes, vous avez raison, suis-je bête. Auparavant, donc, vous prendrez garde à ne pas jouer avec votre lecteur. Ne le laissez pas découvrir votre monde au fur et à mesure, mais balancez-lui d’emblée des fiches encyclopédiques, le mode d’emploi des différents instruments de haute technologie employés, et laissez-le se dépatouiller avec tout ça. Si possible, utilisez régulièrement des termes obscurs à connotation science-fictive hyper raide dont vous seul(e) aurez en tête l’exacte et adéquate définition, sans jamais les expliciter. N’en soyez pas chiche et laissez libre cours à votre imagination débordante.

Ce cher Terry l’affirme, il y a un jeu entre vous et le lecteur, et il convient que ce dernier soit toujours le perdant : ce qu’il croit que votre histoire va lui apporter doit être contredit au fur et à mesure, afin de l’emplir d’étonnement (le héros optera finalement pour un string grizzly ridicule qui fera ricaner l’héroïne siliconée). Pour contrecarrer les effets néfastes d’un tel procédé, il s’agira tout au long du texte de provoquer des péripéties aussi attendues les unes que les autres, justifiées par le fait évident qu’il ne pouvait pas en être autrement non mais sans blague. Le lecteur déçu et insatisfait se rabattra alors sur un Werber (référence française incontournable)[3].

6- Ne tenez pas compte du souci de cohérence

tumblr_mjsgjegetl1qjc34bo1_500Ce point est décisif. Puisque vous n’avez pas d’idée centrale autour de laquelle s’articule une intrigue qui promène vos personnages de la Nébuleuse du Crabe jusqu’au point d’arrêt SNCF de Sainte-Rose-des-Sables (desservi les lundi, mercredi et vendredi à 12:57, sauf période estivale où c’est à 12:43 mais les mardi et jeudi seulement), ce qui revient à affirmer que vous n’avez aucune histoire à raconter mais que vous la racontez quand même, il est inutile de vous soucier d’être cohérent dans le déroulement de l’action, dont l’absence vous dispense de toute façon de ce genre de préoccupation mesquine et vaine. Attendu en outre que votre récit ne comporte ni début ni milieu ni fin (sauf si vous tenez absolument à la conclusion soleil couchant sur plage mazoutée), vous pouvez même vous offrir le luxe incomparable d’y aller dans le désordre sans vous poser de questions. Quant à la plausibilité de votre monde futuriste, elle n’a aucune importance. Pour vous en convaincre, allez plus souvent au cinéma au lieu de faire des promenades champêtres le dimanche. (Je ne parle pas de littérature science-fictionnelle ? Non mais qu’importe, le propos de Terry est avant tout comment construire une histoire de science-fiction).

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Maintenant que nous avons six façons de nous planter en beauté, qu’est-ce qui pourrait venir nous contrarier ?

Par exemple, la lecture de William Burroughs.

Que trouve-t-on chez lui ? Pas d’idée centrale extraordinaire (mais plein d’idées qui se bousculent), donc pas d’idée forte développée (il les éparpille plutôt, ses idées, même que c’est pire que ça), pas d’intrigue (mais des tas de petits bouts d’intrigues), pas de cohérence (globale oui, et encore, mais sinon, c’est le foutoir, les bribes d’histoires se mélangent, on ne s’y retrouve jamais), il ne joue pas avec le lecteur (ou plutôt il se joue de lui), il ne répond pas à ses attentes parce qu’il s’en fout (ou alors je me trompe), quant à maîtriser le genre… il en est loin si on considère les préconisations de Terry.

Pourtant on le classe souvent dans le rayon SF. Ou pas en SF, selon les cas, les écoles et les humeurs, alors même que l’aspect « anticipatif » n’est jamais loin. En tout cas ce qui est ennuyeux c’est qu’il ne répond certainement pas à toutes les exigences de Monsieur Bisson (oh : le doux euphémisme).

Dont je ne retiendrai à vrai dire qu’une seule recommandation, afin (toutefois) d’écrire (quand même) de la science-fiction : « Le monde du futur que vous créez doit également être plausible » (c’est moi qui raye la mention inutile).

Maintenant, je suggérerai une lecture incontournable. Tous les adeptes de l’écriture SF connaissent ce papier, certains se prosternent même quand on prononce les six lettres CNPEDH.

Nous partons illico pour le Québec, afin de nous rendre sur le site de l’incomparable revue Solaris.

[1] On oublie systématiquement ce personnage essentiel du film. Tous les chats ne sont pas gentils, il vaut mieux se méfier de ceux qui vous regardent de travers à la façon de votre belle-mère lorsque vous venez pour la énième fois de rater une quiche.

[2] Il y a des gens, aujourd’hui, qui vous pondent quelques millions de signes en deux ans (mais ce n’est que le volume 1, il y en a encore deux qui vont venir d’ici cinq ans), ce qu’ils auraient été bien incapables de faire à la plume. D’ailleurs privez-les du clavier et ils ne sont même pas capables de faire des avions en papier.

[3] On a parfois l’impression que c’est le seul écrivain de SF français. Et Jean-Pierre Andrevon, Francis Berthelot, Pierre Bordage, Philippe Curval (etc.) ? C’est des bouchers-charcutiers, peut-être ?

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