Le Dialogue: une approche esthético-pragmatique

tumblr_luikwepkmm1qltar7o1_500Tout scribouilleux qui se respecte est contraint, par le force des choses, à glisser dans ses narrations, sous peine d’être trop descriptif à en faire périr d’ennui son lecteur, des interventions de ses personnages, ceci afin non seulement d’aérer son propos, mais de les rendre un peu plus vivants. On nomme ces étranges morceaux de prose dialogues, et il convient d’employer une disposition qui ait l’avantage de la clarté et de l’élégance.

On distinguera deux façons de procéder, quoique des variations ou innovations subtiles se rencontrent ici ou là, lesquelles offrent plus ou moins d’inconfort tant à l’écriture qu’à la lecture. Ainsi, certains n’hésitent pas à plonger dans les plus délicates hérésies en ne sautant pas de lignes et en répudiant les guillemets, mais moi je trouve ça peu supportable à la longue. Surtout, j’aime que les dialogues soient bien foutus et agréables à l’œil. C’est autant en termes de contenu que de mise en forme qu’il faut donner (si possible) le meilleur de soi-même. En résumé… un dialogue bien ficelé est un bon dialogue.

tumblr_menwmhueit1rjdph5o1_500

L’option classique

Un dialogue, si l’on veut respecter la règle, se traite avec déférence de la façon suivante :

« Je ne me souviens pas avoir commandé deux parts de bléseff, murmura le Vénusien aphone tandis que le serveur octopode s’éloignait en ondulant.

Est-ce si grave ? s’enquit l’Ambassadeur de Neptune. Si vous voulez, nous pouvons émettre une protestation officielle.

Grave, certes non, mais je crois avoir demandé une Forêt-Noire. » Il regardait son assiette avec consternation. « En plus, ça remue, là-dedans. » [1]

Les quatre émissaires de Mercure firent une moue horrifiée.

« Serveur ! hurla le seul terrien qui avait d’un seul coup envie de vomir.

— Laissez-donc », fit le Vénusien.

Il fit un geste pour écarter l’octopode qui faisait mine d’approcher.

« C’est affreux, murmura un Mercurien. Je ne pourrais jamais avaler ça. »

Un grand silence se fit.

« De toute façon, je n’ai plus faim », conclut le Vénusien d’un ton amer.

Il faut donc un guillemet (bien français) ouvrant en début de dialogue, pas de majuscule en début d’incise[2] même lorsque la ponctuation y inciterait spontanément, surtout pas de guillemet en reprenant la tirade après l’incise, un tiret quadratin pour les répliques[3], et un guillemet fermant (tout aussi français !) pour clore le dialogue. Voilà l’essentiel.

Au sein du dialogue, tout élément étranger à l’intervention (comme le fait de regarder une assiette avec consternation) n’étant pas une incise, on fermera préalablement le guillemet (toujours français) avant de le rouvrir avec distinction en reprenant le blabla de l’interlocuteur.

Une intervention isolée sera dûment traitée avec les guillemets ouvrant et fermant (ils demeurent français, que voulez-vous qu’ils soient sinon ?), et l’incise traitée de la même façon qu’ailleurs (avec un immense respect).

À noter qu’une incise en fin de dialogue, comme celle de la dernière ligne de mon exemple, doit être précédée d’un guillemet fermant (je n’en répéterai pas la nature pour qu’on ne dise pas que je suis chauvin, vous la connaissez désormais), puisque le dialogue est clos, et toujours autant dépourvue de majuscule initiale.

tumblr_mhltwikpzd1qigj88o1_500

L’option moderne

les choses se simplifient en se compliquant.

 Je ne me souviens pas avoir commandé deux parts de bléseff, murmura le Vénusien aphone tandis que le serveur octopode s’éloignait en ondulant.

— Est-ce si grave ? s’enquit l’Ambassadeur de Neptune. Si vous voulez, nous pouvons émettre une protestation officielle.

— Grave, certes non, mais je crois avoir demandé une Forêt-Noire.

Il regardait son assiette avec consternation.

En plus, ça remue, là-dedans.

Les quatre émissaires de Mercure firent une moue horrifiée.

— Serveur ! hurla le seul terrien qui avait d’un seul coup envie de vomir.

— Laissez-donc, fit le Vénusien.

Il fit un geste pour écarter l’octopode qui faisait mine d’approcher.

― C’est affreux, murmura un Mercurien. Je ne pourrais jamais avaler ça.

Un grand silence se fit.

— De toute façon, je n’ai plus faim, sa plaignit le Vénusien d’un ton amer.

— Nous non plus !

Le tiret quadratin est impératif. Ce qui se complique, c’est dans certains cas l’identification du locuteur. La dernière réplique par exemple ne permet aucune identification immédiate. Auparavant, qui donc émet ce « En plus, ça remue, là-dedans. » ? Le Vénusien ? Vous êtes sûr ? Rien ne permet de l’affirmer avec certitude, hormis une forte intuition. Il faudrait préciser qui parle, en rajoutant un petit morceau adéquat (comme glapit-il). Sauf que ça peut finir par rendre le dialogue un peu bourratif si on n’y prend garde. L’option suivante est acceptable, quoique à mes yeux esthétiquement peu convaincante :

Grave, certes non, mais je crois avoir demandé une Forêt-Noire. (Il regardait son assiette avec consternation.)[4] En plus, ça remue, là-dedans.

Outre ce petit problème de confusion, il faut reconnaître aussi qu’une présentation qui vous flanque ceci…

Grave, certes non, mais je crois avoir demandé une Forêt-Noire.

Il regardait son assiette avec consternation.

En plus, ça remue, là-dedans.

… rend peut-être la comprenette plus fastoche, mais vous coupe le rythme de l’énonciation, ce que j’estime un poil fâcheux.

Ce qui m’amène en conclusion triomphale et glorieuse à considérer que la présentation classique, traditionaliste et conservatrice, offre des avantages flagrants en matière de clarté, compréhension, cohérence, et esthétique.

tumblr_m3sfzh2rwx1qdkzxoo1_500

Post-scriptum :

Pour les tirades jusqu’à étouffement, qu’on prend soin de découper en paragraphes afin que tout le monde respire, il semblerait que ça se passe comme ça :

Nous nous installâmes confortablement dans le jacuzzi, et Arthur put enfin nous narrer ses dernières semaines de mission.

« Tout s’était bien passé jusqu’à mon arrivée sur Titan, où les choses devaient se compliquer un peu. La station méthanière employait une centaine de garçons vigoureux, qui travaillaient quatre cycles journaliers sur cinq. Une vingtaine avait donc du temps libre à chaque cycle. Dès mon arrivée, je devais être invité à une de ces petites fêtes qu’ils organisent là-bas assez régulièrement pour se divertir. Par politesse, je ne pouvais me permettre de décliner.

« J’ignore si vous savez ce que signifie danser à la queue-leu-leu en tenue d’Adam, et quelles implications ludiques en découlent. Je n’étais certes pas préparé [… longue description passablement ennuyeuse…].

« Cependant, rattrapé par les bras musclés d’un foreur, je devais être enduis d’une sorte d’huile qui [… dix lignes de précisions…].

« [etc., etc., etc.]

« certains eussent été horrifiés par ces événements. Ce furent au contraire révélations sur révélations. Aussi, à peine rentré sur Terre, devais-je demander le divorce. »

tumblr_mm42z2pvor1s2lkmyo1_1280


[1] Variante possible, que je n’aime pas beaucoup :

Grave, certes non, mais je crois avoir demandé une Forêt-Noire. (Il regardait son assiette avec consternation.) En plus, ça remue, là-dedans. »
On notera plus loin une forme similaire pour l’option moderne.
[2] Proposition généralement de peu d’étendue et syntaxiquement indépendante, intercalée entre virgules dans le corps de la phrase ou rejetée à la fin de celle-ci, utilisée pour indiquer que l’on rapporte les paroles ou les pensées de quelqu’un ou pour introduire diverses nuances (supposition, opinion, explication, interrogation) [définition dispensée sur Lexilogos].
[3] On peut préférer, pour des raisons esthétiques ou de cohérence graphique, le tiret demi-quadratin, celui dont on use ici et là pour remplacer les parenthèses. Il est vrai que certains voient d’un mauvais œil la multiplication des genres de tirets. — ou – mélangés, ça fait vite désordre. Noter que le tiret quadratin occupe l’empattement du M (remarqué-je juste pour faire mon intéressant). On écrit également cadratin, mais je fais encore mon intéressant, là, promis j’arrête pour cette fois.
[4] Il n’est pas inutile de mentionner que dans une phrase entre parenthèses, le point se situe à l’intérieur de celles-ci, et non à l’extérieur comme on peut le voir parfois.
Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s