Fin de Partie

Il n’est pas d’usage que je m’intéresse au football. Cependant, je ressors des cartons une nouvelle rédigée en 2006, retouchée et corrigée, qui évoque cet admirable sport. Bonne lecture. Tout commentaire sera hautement apprécié.


football-coloriages-21J’aime bien son appartement : il est de si bon goût et si fonctionnel que c’est un délice. Peut-être légèrement trop design mais ça offre quelques avantages. Par exemple, les poignées de porte. Quand j’avais étudié les lieux, j’avais noté ce détail exquis : elles se terminent en pointe, véritables hameçons. J’aurais presque eu envie de féliciter le type qui les a dessinées. Elles pourraient s’avérer fort utiles. On peut facilement y rester accroché, et comme il y a nombre de pièces, la quantité de portes et donc de poignées qui en découle m’avantage. S’il m’échappe durant quelques instants, elles viendront sans doute à mon secours. Mais il y a peu de risque qu’elles soient mises à contribution, je suis capable de me débrouiller seul. En outre, plaisir ineffable, le salon est garni d’une grande table de verre et de lourdes chaises aux dossiers très hauts, qui allient la fonte et le cuivre. Je chéris déjà celle dont je ferai bientôt bon usage.

Je regarde ma montre. Dans une heure, le match. Dans une demi-heure, Son Excellence arrivera. Un peu éméchée. Ces derniers temps Monsieur l’ancien Ambassadeur de France (dans des pays que je tairai, surtout celui de son dernier poste) passe le début de soirée dans un bar de grande classe. Depuis que sa femme a trouvé les photos avec la pouffiasse. Depuis qu’elle a claqué la porte et a investi la maison de campagne pour y attendre le divorce aussitôt réclamé. Elle n’espérait que ça depuis des années, l’occasion de se débarrasser de son bovin d’époux. Depuis le pénible séjour à Caracas, interminable calvaire agrémenté de mondanités décevantes.

Je dois dire que l’idée toute bête de la pouffiasse, d’un grand classicisme, a vite porté ses fruits. Naturellement ce n’était pas une vraie salope : juste un rôle. Le plus dur pour elle a été de devenir une fausse blonde et de devoir passer pour une vraie conne. J’ai compati. Il m’avait bien fallu, à une certaine occasion, jouer les gigolos. Plutôt amusant, si on y pense bien. Tant qu’on se garde de passer à la casserole, ce qui demande – il faut le reconnaître – une certaine habileté.

Après un dernier tour dans chaque pièce, je récapitule. L’ascenseur est hors service depuis le milieu de l’après-midi. J’ai un peu bougé les fauteuils, tiré les chaises, disposé quelques obstacles stratégiques, et entrebâillé les portes. Dans l’entrée sont disposés, dans un savant désordre, les sacs de chez Dior qu’avait ramené et aussitôt abandonné Madame qui, juste après avoir ouvert son courrier, écarquillé les yeux, juré comme un charretier, devait aussitôt foncer au bar du Lutétia y assourdir son époux d’injures choisies, avant de filer en province. Je regrette de n’avoir pu assister à la séance, mais les enregistrements sont excellents. Il n’avait pas moufté, ce qui valait mieux pour lui : l’assistance était toute disposée à le croire marié à une hystérique finie. Bref, passons. Tout est donc prêt. Au salon la télévision est en veille, j’ai posé la télécommande sur la cheminée, et mon outillage est planqué juste à côté. Pas tout l’outillage, je ne suis quand même pas assez idiot, mais l’essentiel.

Il suffit d’attendre. D’habitude il ne se hâte pas de rentrer, mais là il y a match. De Coupe du Monde, s’il vous plaît. Sujet de la plus haute importance. Il ne peut pas louper ça. Pour patienter je suis allé me poser dans le canapé, je regarde une dernière fois ma montre, et me mets à fixer l’ignoble Vasarely fixé au mur. Lorsque je commence à avoir la nausée je détourne le regard. C’est bien la première fois que j’espère que nous gagnerons un match. Mais j’ai mes raisons. Pas très sportives, il faut l’avouer.

*

Je ne l’ai vu pour la première fois qu’hier, lors d’une réception dans les salons de l’Hôtel du Ministre des Affaires étrangères – son Dieu et Maître pour lequel il avait cru bon d’agir loyalement durant la moitié de sa carrière, avant d’agir inconsidérément pour son propre compte et, par caprice, d’entretenir une jeune Lituanienne chaude et vorace qui le pousserait à s’enfoncer encore plus. Je me suis posté près de lui durant le discours, qui a essentiellement consisté à souligner les mérites de la fructueuse coopération bilatérale avec le pays de …, avant que le Ministre ne se lance longuement dans une envolée visant à vanter « les prodigieux efforts de l’Équipe de France, qui nous porteraient vers des sommets inespérés jusque, il fallait le croire, sans nul doute à la Victoire finale » – la phrase est d’origine. Puis, pendant une demi-heure, je l’ai pisté entre les différentes étapes des buffets et des bars. Tout triste. Suffisamment imbibé pour ne pas faire attention à moi, même lorsque je l’ai bousculé. Juste un peu. Pour voir la réaction. Et tester le volume sonore de sa voix. Pas très audible : un hurlement chez lui devait correspondre à un couinement de souris agonisante. C’était une excellente surprise.

Un brin de pitié m’a traversé. Défait et abattu, ce diplomate sur le retour était occupé à éviter ses pairs et à vider coupe de champagne après coupe de champagne. Pendant que les fauves faisaient le siège des tables sur lesquelles s’étalaient de riches victuailles, il essayait de se faire tout petit. Un Ambassadeur déchu, ça n’essaie pas de trop se faire remarquer. Mais il devait regretter que son orgueil l’ait poussé à se montrer à la réception. On l’évitait : trop mauvaise compagnie. Le Ministre avait eu un petit geste, était venu lui tapoter l’épaule avec un maigre sourire de commisération feinte, et était reparti bavarder avec l’épouse du Secrétaire Général. Ensuite il était devenu un rat solitaire tentant d’attraper des miettes du festin.

Je ne me suis pas attardé. Une coupe de glace et un peu de jus d’orange m’avaient suffi. Le bonhomme était pitoyable, ce n’était pas un spectacle dont j’avais envie de me délecter. En repartant j’ai croisé le regard du directeur de Cabinet. Il savait que j’étais là. Il savait pourquoi. Il n’en était sans doute pas chagrin. Il était encore tôt mais je devais retourner au bureau peaufiner les derniers préparatifs. Le temps était lourd. Pour le jour à venir il le serait encore plus. Étouffant. Brûlant. La météo serait aussi avec moi.

*

Il arrive presque en retard. Quelques minutes à peine nous séparent du début du spectacle. J’ai entendu les trois serrures se débloquer péniblement. Il est fébrile, épuisé d’avoir dû grimper six étages à pied dans une chaleur de four. Il a du mal avec son trousseau de clés. La porte blindée et insonorisée finit par s’ouvrir, il bute dans les sacs, se penche pour les écarter de son passage sans même se demander ce qu’ils font là, et c’est à ce moment que je le cueille. Paf, par terre, tout étourdi. Je m’en veux un peu. L’intervention était précipitée et discourtoise. J’avais pourtant estimé que le salon serait plus propice à un premier contact, pourquoi ne m’en suis-je pas tenu à ce choix ?

Il faut le traîner. Des années de dîners, cocktails, réceptions et voitures avec chauffeur, conjuguées avec une inaptitude au moindre effort physique, l’ont rendu grassouillet. Je lui ai enlevé ses chaussures et lentement le fais glisser sur le parquet du couloir, celui du salon, pour enfin le déposer à côté de la cheminée. But de l’opération, naturellement, le ficeler fermement. Pas trop difficile:j’ai des kilomètres de cordes prévues au départ pour l’alpinisme, et des paires de menottes rembourrées de fausses fourrures, modèle dérivé de ceux qu’on trouve dans les magasins d’excentricités perverses. Il se retrouve saucissonné, lié à une de ces fichues chaises qui cumulent robustesse, lourdeur, et stabilité inébranlable. Le dossier est assez haut pour que je rajoute un nœud coulant qui lui serrera le kiki s’il lui prend l’envie de trop gigoter. Mais ce n’est pas le genre. Au moment où il reprend connaissance, je consulte ma montre en lâchant un juron, allume la télé et laisse résonner la Marseillaise.

Il me regarde aussitôt avec de grands yeux éplorés, comprenant parfaitement ce que je fais là et pourquoi. Pourquoi ? Trafics troubles. Argent sale. Combines avec des industriels de l’armement, même pas Français. Combines avec plusieurs services étrangers, qu’il a tenté de rouler les uns après les autres. Valises de billets. Grosses valises. Très grosses. Et une affaire de drogue. Et de la fraude aux visas. Et des listes de noms d’agents secrets, refourguées aux uns et aux autres en vue d’alimenter un peu plus son compte aux Bahamas – Son Excellence manque parfois d’imagination. Trois de mes copains se sont retrouvés sous terre avant qu’on ait pu comprendre ce qui se passait. Rien qu’à cause de ça je n’aurai aucun remord. C’est un faible qui s’écrase devant sa femme mais qui est assez roublard pour réussir au milieux des renards. Ça aurait pu continuer s’il n’avait pas été imprudent, trop pressé de ramasser le pactole et trop sûr de lui.

Quelques mots lui ont échappé, un soir d’ivresse malencontreuse. Son compte était bon. C’est qu’on avait déjà de légers doutes. Réunir des preuves devait être assez long, mais tout de suite on l’a ramené à Paris avec le prétexte d’une hospitalisation d’urgence. Il lui a fallu rendre des comptes. Le problème était qu’il avait avancé des soutiens d’importance qu’il n’avait pas. Trois ministres, des gens à la Présidence, une pincée de très gros industriels, j’en passe. On le savait bien, mais par malheur ce mec, avec son air lisse, était devenu un maître des faux documents paraissant plus vrai que nature, et il en disposait d’une multitude qui mouillaient trop de gens lesquels, pour une fois, n’y étaient vraiment pour rien.

Assurément, tout le monde s’est retrouvé d’accord. Cette affaire-là, on devait la régler dans la plus totale discrétion. On ne pouvait pas se permettre d’en rajouter une couche, en matière d’ennuis le gouvernement avait déjà son lot. Il n’agissait pas seul, bien sûr, mais en compagnie de gens qui savaient conserver un air irréprochable. Par bonheur, la plupart avaient déjà été neutralisés. Son Premier Secrétaire, par exemple. Un jeune type admirable, marié à l’attachée culturelle. Tous deux ne sont pas revenus d’un séjour de plongée en Mer Rouge. Paliers de décompression pas respectés, une bourde de débutants, dira-t-on. Les autres avaient presque tous compris le message et coopéré avec nous sans hésiter une seconde. Seuls trois des larrons espéraient encore s’en sortir, comptant sur une immobilité totale pour se faire oublier le temps nécessaire. Ils devaient bien se douter que ça finirait malgré tout par être insuffisant, et nous avions déjà prévu pour leurs étrennes des mises en bière dignes et compassées, s’ils ne se décidaient pas à changer de stratégie.

*

Comme personne ne pourra l’entendre je ne l’ai même pas bâillonné. L’appartement est insonorisé. Et le système de surveillance vidéo est inopérant depuis des mois. Il avait estimé que ce serait plus sûr pour que ses opérations restent discrètes, notamment lorsqu’il invitait quelques amis à venir bavarder. Mais, pas assez paranoïaque, il n’a même pas deviné que sa petite domestique sri lankaise a posé des micros partout et piraté son ordinateur – cette fille est une de nos plus belles perles.

Au bout de quelques instants, premiers couinements. À l’autre bout de la pièce, on s’est déjà mis à copieusement siffler l’arbitre et j’ai monté légèrement le volume.

« Pourquoi ? »

J’aurais espéré que ses premières paroles soient moins classiques. Quelque chose comme « Tiens, vous ici ! », ou « Ne nous sommes-nous pas déjà rencontré quelque part ? », sur un ton de conversation bourgeoise. Non, juste « Pourquoi ? ». Je suis désappointé.

« Vous avez cru pouvoir passer au travers ? »

Ma réponse est tout aussi décevante. Que voulez-vous, je n’ai pas le sens du dialogue. Silence. La tête qui remue un peu, les mains qui s’efforcent de savoir si les liens ne seraient pas un peu trop lâches. Il se rend vite compte qu’il est bien attaché et qu’une encombrante chaise de fonte, cuivre et cuir, d’un poids estimable, coûtant au bas mot deux-mille euros pièce, est certes un meuble de choix, mais parfois un handicap certain.

« Qui vous paie ? » lâche-t-il avec une faible nuance d’espoir dans la voix – ce serait tellement bien si j’étais vénal…

Les employeurs potentiels sont nombreux. Sauf Moscou. Il s’est fait jeter par les Russes, qui se sont désintéressés de la question. Dernièrement ils ont quand même eu la politesse de nous envoyer quelques documents intéressants, en nous demandant avec humour de mieux former nos ambassadeurs au trafic de missiles d’occasion. Quelques dents ont grincé dans quelques cabinets ministériels. On ne les a même pas remerciés.

« Mes patrons sont aussi les vôtres », fais-je en souriant.

Et toc. Qu’est-ce que tu dis de ça, mon bonhomme ?

« Alors, vous allez me tuer. »

Perspicace. Un type qui a fait l’ENA, s’est offert un petit séjour à Harvard, a fréquenté Oxford et les putes de Yaoundé, ça doit quand même avoir un brin de jugeote.

« Oui.

– Ce n’est pas très malin.

– Effectivement, ce n’est pas très malin de se suicider parce que sa femme est partie à cause de sa maîtresse. »

Il ne répond rien. Il aurait sans doute préféré une arrestation, le scandale, un procès retentissant, la chute du gouvernement, l’intervention des casques bleus, que sais-je encore. Personnellement je n’aurais pas forcément été contre un peu d’animation politique. Mais je fais mon boulot.

Un œil à la télé. Premier but en notre faveur. Malgré des fenêtres plus épaisses que les vitres des guichets bancaires, on entend quelques coups de klaxon saluer le premier point.

« Vous avez encore un peu de temps devant vous », dis-je aimablement. « Environ une heure douze. Assez pour faire vos confessions. Si vous racontez tout, je pourrai peut-être faire un petit geste.

– Me laisser la vie sauve ?

– C’est possible. Mais il va falloir être très convaincant.

– Je n’ai rien à vous raconter.

– Alors, on m’a fourni un joli flingue tout neuf rien que pour vous. »

En plus c’est vrai. Je l’ai reçu il y a deux jours. Je ne m’en servirai qu’une fois. Ensuite il restera au creux de sa main potelée plus habituée au maniement des verres d’armagnac.

Il s’agite finalement et le nœud coulant serre un peu. Pas trop. Il n’y aura pas de traces. Simplement il va avoir du mal à respirer. Je le laisse suffoquer quelques instants avant de desserrer l’étreinte autour de sa gorge.

« Vous êtes dégueulasse.

– Pas autant que vous. Ça rapporte combien, le détonateur pour une petite bombe atomique ?

– Je ne sais pas de quoi vous parlez.

– De tes relations avec les sbires d’un de ces connards dégueulasses qui ne savent que se planquer dans des grottes. » Pause. « Pardon, je m’emporte. Désolé. »

Pour un peu, j’aurais bien eu envie de le buter tout de suite.

*

Le temps passe. Mi-temps. Il se demande ce que j’attends. Il hésite à me poser la question.

« Tout se saura », coasse-t-il finalement. « Tout se saura forcément.

– Nous effaçons les traces. Vous savez comment ça se passe. Un bon grand nettoyage. Nous avons des gens très efficaces. Service rapide et discret, propreté assurée »

Je n’ai plus trop envie de lui parler. La seconde période a commencé. Sur le terrain la situation commence me semble-t-il à se crisper. Dans le salon aussi. J’en ai assez des hurlements du public et des deux crétins de commentateurs. D’abord j’aime pas le foot. Moi, c’est les échecs. Je me demande s’il sait y jouer. Ce serait bien, rien qu’une petite partie, même s’il n’y aura jamais de revanche.

« Pourquoi vous ne m’exécutez pas tout de suite ?

– J’attends la fin du match. »

Alors, doit forcément venir une deuxième question. Il réfléchit. Il ne comprend pas. Quel rapport entre un coup de sifflet et sa mort ? Hein ? Je pourrais le lui dire. Mais non. S’il veut avoir la surprise, il l’aura. Je suis parfois taquin.

La curiosité est plus forte. Ou alors il espère autre chose.

« Pourquoi la fin  ?

– Si on perd, je mets le silencieux. Pas si on gagne. Avec le barouf dehors, il n’y en aura pas du tout besoin. Et puis c’est mieux pour un suicide. Vous ne trouvez pas ? C’est plus pratique, ça demande moins de maquillage. Un silencieux, les flics le repéreraient si on les invite à être tatillons. Au départ j’avais proposé une injection. Piquouse, crise cardiaque. Hop, emballé. On m’a dit non. Il ne fallait pas que la mort soit trop naturelle. Un suicide, que voulez-vous, ça peut toujours servir. Au cas où on aurait besoin de faire tomber d’autres têtes. Pas de la même façon, bien sûr. Je pense que vous me comprenez. »

Il prend son temps pour répondre. Finalement il sait garder son calme. C’est bizarre. J’aurais cru qu’il finirait par se débattre, dans le désespoir le plus complet, et se mettrait à glapir en roulant des yeux, bave aux lèvres et le front inondé d’une sueur glaciale.

Encore une demi-heure. Quelque chose comme ça. Je ne fais plus attention. Je m’emmerde.

Et lui de dire enfin, même pas honteux de trahir son sport préféré, son équipe, de dire, donc, sur le ton le plus flegmatique possible, dans le brouhaha transmis par les haut-parleurs :

« Eh bien ! Vous savez quoi ? Rien que pour vous emmerder, j’espère qu’on va perdre. »

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