Les Ovoïdes rêvent-ils de Croûtons électriques ? (2/4)

II – Allegretto alla carbonara
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Transmission aux Arcturiens de la recette des lasagnes à la bolognaise

Reprenons, si vous le voulez bien, la promenade de sottise en sottise entamée hier. Une petite chose me chiffonne à l’heure où je rédige ce billet. Alors que jadis je tripotais un peu à tort et à travers le fantastique, la littérature dite blanche sinon livide et exsangue, voire paraît-il la fantasy même si une réticence me porterait à étiqueter plutôt l’œuvre incriminée (Antò) comme relevant du merveilleux mais ça se discute, et que la science-fiction entrait pour une part certaine dans ma production mais sans jamais aborder ses rivages sérieux, il advient que mes inspirations ont la fâcheuse manie de brandir deux lettres majuscules: SF.

Je n’ai rien contre. Ça fait plus d’un tiers de siècle que je baigne dedans, ingérant d’abord à une vitesse supersonique Asimov et quelques autres avant que Stanislaw Lem et Ursula Le Guin me contraignent à ralentir ma consommation (Elisabeth Vonarburg étant devenue le troisième pilier de mes références, mais un pilier que j’oserais qualifier de « tardif »). Cependant, ma science-fiction à moi ne s’est guère encore montrée digne de ces grands maîtres (ni même des autres), et s’est toujours plus facilement révélée irrévérencieuse que sérieuse. En témoignent deux romans que je n’ai pas franchement envie de relire (L’Étoile des Chiens restera caché aux yeux de tous, seul doit survivre son successeur, Vous Autres). La SF était propice aux déconnades, les déconnades propices au tartinage joyeux. En matière de nouvelles, je ne me suis longtemps pas trop aventuré sur ce terrain, notamment parce qu’elles avaient une plus nette propension à la gravité, et qu’il m’y était difficile sinon impossible de laisser à mon imagination la bride sur le cou.

J’étais satisfait de pouvoir constater qu’à certaines occasions je pouvais prétendre oser fouler le terrain de la Littérature majuscule, laquelle comme chacun sait ne veut certainement pas s’embarrasser d’aliens, de vaisseaux spatiaux, de voyages dans le temps, d’astéroïdes menaçants ou de repas en comprimés colorés fluorescents sinon phosphorescents. Mais las, que voulez-vous, il fallait bien qu’un jour où l’autre le penchant juvénile devenu vice adulte ne décide qu’il était largement temps d’évacuer toute concurrence. Et depuis de (très) longs mois, chaque histoire qui germe s’oriente sans hésitation vers un genre que d’aucuns ne tiennent au mieux que pour plaisamment récréatif.

Ces gens-là se flanquent le doigt dans l’œil jusqu’à l’épaule.

tumblr_oefn9c99cy1vh9hulo1_1280La science-fiction pour certains se limite à de cinématographiques épopées grandiloquentes dans lesquelles on se promène d’une galaxie à l’autre en moins de temps qu’il n’en faut pour traverser Paris en métro, non sans oublier d’échanger avec ceux qu’on croise des tirs de canon-laser, de fusil-laser, ou sans tirer l’épée-laser pour des duels flamboyants à l’ancienne, mais se déroulant dans d’époustouflants décors futuristes. On use aussi de robots monstrueux, ou d’un tas de mécaniques brutales et guerrières autant qu’inesthétiques en diable.

La SF caricaturale aime la lutte contre d’épouvantables monstres insectoïdo-gélatineux surgis des confins de l’univers, venus tout naturellement en excursion dominicale pour se gargariser de sang humain bien chaud, à moins que ceux-ci n’ayant fait qu’un détour pour voir, nous leur tombions sous le tentacule par un délicieux hasard et qu’ils ne décident, quel bonheur, de nous utiliser comme incubateurs, le principe de la gestation pour autrui n’allant pas à l’encontre de leur éthique. Il lui arrive de montrer la lutte obstinée et fatalement couronnée de succès contre des envahisseurs malveillants aux mœurs totalitaires dont la laideur ne pouvait rien laisser présager de bon.

Elle sait aussi, sans se montrer bégueule, faire subir à l’humanité des cataclysmes paroxystiques en utilisant astéroïdes fougueux, maladies perversement contagieuses, conflits surnucléarisés qui provoqueront des mutations fort appréciables au niveau scénaristique, fléaux dont nous nous sortons à chaque fois la tête haute en brandissant la bannière étoilée (que je sache, l’Europe n’a pas encore sauvé le monde: sans doute la faute aux studios qui fournissent ces amusantes superproductions).

Oui, elle sait puiser par tonneaux entiers dans des canevas classiques sinon rebattus, spectaculaires à souhait mais peu portés sur la métaphysique, et elle le fait sans vergogne, pour alimenter les salles obscures en spectacles superlatifs dans le choc des images et superlatifs dans l’indigence scénaristique.

Mais ça, oserai-je dire, c’est la SF pour les nuls. Hélas, presque la seule qu’on remarque.

Côté cinéma, on trouve bien des œuvres d’une toute autre profondeur, parfois devenues des classiques du septième art. Métropolis, 2001, Stalker, Solaris , THX1138, Le Jour où la Terre s’arrêta , Le Village des Damnés, The Thing [3], Alien, Blade Runner, Soleil Vert[4], Rencontres du Troisième Type, Docteur Folamour… Transpositions (voire trahisons) de romans et nouvelles pour beaucoup, qui reflètent une vérité de la SF qu’on préfère ne pas trop regarder: celle de sa noirceur [5].

Sans aller jusqu’à assurer avec mauvaise foi que c’est sa caractéristique essentielle, force est de constater qu’elle se développe dans toute la littérature du genre. À de rares exceptions près : Une Porte sur l’Été de Robert Heinlein est peut-être un des romans de science-fiction les plus optimistes [6], en fin de compte, et surtout le plus léger que j’aie jamais lu – ce livre étant un régal (notamment pour les amoureux des chats). Je crois malgré tout que le pessimisme est en science-fiction presque inévitable. Sans doute parce que, nonobstant des préjugés tenaces, on y rêvasse fort peu d’un avenir radieux ou d’un âge d’or promis à grands efforts de progrès scientifico-technologico-truc époustouflants.

La liste des exemples sur lesquels m’appuyer serait longue, de J. G. Ballard à John Brunner, de Philip K. Dick à Daniel Keyes, de Stanislaw Lem à Clifford D. Simak, de Fredric Brown à Ievgueni Zamiatine. Je ne cite que ceux qui me viennent immédiatement à l’esprit, pas dans le but de fausser l’argumentation. On peut facilement piocher au hasard pour se faire une idée, je crains que les contre-exemples ne fassent un peu défaut.

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La station Châtelet – Les Halles en 2729 (un lundi matin)

Ça n’empêchera pas les empesés [7] de trouver navrant que des gens puissent perdre leur temps à se gaver de milliers de pages de balivernes et fariboles. Ou pire, que des individus dotés d’une plume magnifique se compromettent dans une sous-littérature qui n’apporte rien, ne veut rien dire, et n’est qu’une accumulation d’âneries sans bornes.

Comme on l’a vu plus tôt, ce jugement péremptoire et sommaire trouve volontiers son origine dans l’avalanche continuelle, dans les salles obscures, de navrantes aventures à l’inanité cosmique [8]. Mais pas seulement, puisque entre en jeu une distinction entre ce qui est de la Littérature avec une majuscule dont la taille ne peut être utilisée ici pour d’évidentes raisons de place sur l’écran, et le reste. Mais gardons les développements sur ce sujet pour demain, j’ai déjà été bien long. [9]


[3] Je ne prends en compte que les premières versions, les reprises n’étant pour la plupart guère à la hauteur, hormis pour le The Thing de Carpenter qui introduit une dimension supplémentaire qui dépasse la tragédie à laquelle on assiste. (Quant à la version Niby/Hawks, elle est intéressante à plus d’un titre, visuellement, mais aussi parce qu’elle est à l’origine de toute une floppée d’oeuvres cinématographiques diverses dont Alien, qui lui doit un élément capital.)

[4] Le retentissement de ce dernier vaut peut-être surtout pour une thématique alors largement peu à la mode. Le film a pris bien des rides (l’anticipation des progrès techniques n’était manifestement pas une préoccupation majeure, d’où certains aspects d’un futurisme bien désuet), mais le message est toujours aussi efficace.

[5] 2001 l’Odyssée de l’Espace est un cas très particulier, dont le propos métaphysique évacue le pessimisme dont le genre est coutumier. Tout juste frémirait-on au rappel de ses décors aseptisés et froids Ou alors il faut aller chercher dans les dernières pages du roman qu’en a tiré Arthur C. Clarke (comme on sait co-scénariste du film) où viennent se glisser, si ma mémoire est bonne, les prémices d’un conflit nucléaire. De même, les Rencontres… de Spielberg se placent dans un cadre qui, reconnaissons-le, est celui du conte pour grands enfants avec ses références plus qu’explicites à Walt Disney.

[6] Si on veut de l’optimisme, on se tournera vers Ivan Efremov : La Nébuleuse d’Andromède. Roman béatement dans la ligne du Parti, il est contrebalancé par L’Heure du Taureau qui en est comme le revers.

[7] Renonçant à la grossièreté, j’utiliserai des insultes choisies. Ainsi n’écrirai-je- point « gros connard » mais « rassis du cortex », ce qui est tout de même plus élégant.

[8] Dernier gros navet en date que je me sois fait le déplaisir de regarder, Prometheus. Je ne nie pas la prouesse technique, la beauté des images. Mais l’histoire, consternante, piétine les poncifs et accumule les invraisemblances. Oh ! c’est spectaculaire et rondement mené, mais on est loin, très loin, de ce que Ridley Scott avait été capable de faire avec Alien.

[9] Déjà quand on en arrive à une neuvième note dans un «billet» même découpé en tranches, il y a de quoi s’inquiéter. Internet, et avant tout le support «blog», exige concision, efficacité, rapidité. Faute de quoi on fait fuir. Mais je parie sur l’existence d’encore quelques lecteurs qui aimeraient prendre leur temps et ne se formaliseraient pas de ce que je ne me contente pas de phrases courtes, de paragraphes brefs, et qu’il me plaise de m’engager dans de périlleux développements.

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2 réflexions sur “Les Ovoïdes rêvent-ils de Croûtons électriques ? (2/4)

  1. lafeuilletoniste dit :

    Malheureusement, on ne changera pas le monde de sitôt. Je trouve finalement plus positif de reconquérir le côté « populaire » de la SF avec fariboles et inepties (je suis une nostalgique des pulps où l’on trouvait parfois de la réflexion sous les couvertures kitsch !) que de mourir lentement dans une niche « intellectualisante » qui s’autoproclame en déclin.
    Dans certains lieux que je fréquente et qui n’ont pas bonne presse (comme un truc qui commence par un W…) de jeunes, voire de très jeunes auteurs – et quelque vieux aussi – s’exercent dans le cadre de défis et d’échanges et manifestent de belles promesses, sans se préoccuper des mandarins chagrins de tous bords. Et les foules qui ont avalé les inepties grand public seront finalement plus disposés à devenir de futurs lecteurs pour des auteurs qui ont intégrés leurs codes mais en y ajoutant profondeur et réflexion. Je reste optimiste.

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    • Jean-Christophe Heckers dit :

      Pour les pulps, je remplacerais même « parfois » par « souvent ». John Campbell présentait ainsi les objectifs de sa toute nouvelle revue, Unknown: « stimuler l’imagination et distraire le lecteur ». L’imagination n’est jamais loin de l’intelligence. Même les œuvres de SF qui font étalage d’invraisemblances brassent parfois des énormités (divertissantes) afin de mieux souligner/masquer un message moins superficiel (versant cinéma, ce n’est pas pour rien qu’un Roland Emmerich pousse le bouchon très loin: je crois qu’il veut que même les crétins comprennent).

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