Les Ovoïdes rêvent-ils de Croûtons électriques ? (3/4)

III – Adagio con stylo

J’en étais resté au mépris total dont le monde de la Littérature (littératurante) fait preuve envers les mondes des écritures de l’Imaginaire, et par conséquent de la Science-Fiction. À moins que l’auteur ne s’appelle Borges, Buzzatti, ou qu’il soit assez malin pour ne pas étiqueter son roman à l’aide de la dénomination coupable, comme on a pu le faire ces dernières années, Amélie Nothomb elle-même d’ailleurs… – mais je m’étais promis de ne pas parler d’elle (d’autant qu’elle n’a fait qu’enfoncer des portes ouvertes, et même pas avec élégance: son Acide sulfurique est d’une si rare indigence qu’on n’aurait même pas envie de lui indiquer quels auteurs, avec plus d’un tiers de siècle pour certains, sont allés bien plus loin – mais, zut de zut, il n’était pas question de se pencher sur la romancière au chapeau le plus hideux qui existe, je me suis encore fait avoir).

Bon.

Les genres de l’Imaginaire, qu’on classera grossièrement en trois catégories, fantastique, fantasy, science-fiction, risquent peu d’être un jour acclamés à l’Académie Française. D’un côté on nous gave de vampires et de maisons hantées, c’est ridicule. De l’autre on s’est exercé au lancer de nains maléfiques, à la course aux anneaux magiques, aux promenades en dragons monoplaces, aux concours de charmes et sortilèges. Allons donc, quel manque de sérieux. Enfin, du troisième côté, on vous expédie de l’autre côté de l’Univers en empruntant des raccourcis (hyperespace), on vous invente des mondes qui ne ressemblent à rien, la technologie décrite n’est même pas crédible, la science absente mais fantasmée par des incultes, et on se fait courser par des robots humanoïdes pour un oui ou pour un non. Foutaises à gogo, ça ne vaut pas la peine.

Le fantastique joue avec l’inexplicable et l’irrationnel, qui surgissent sans prévenir dans notre réalité quotidienne. Ce n’est pas le moindre avantage du genre que de pouvoir se dispenser de toute explication aux surprenants événements auxquels les personnages sont confrontés. La fantasy est contrainte de créer de toutes pièce des univers régis par des lois spécifiques, quoique surnaturelles, qui n’existent nulle part ailleurs. De ce point de vue, je dirais que du lot, c’est le genre le plus difficile puisque tout est à construire, dès lors qu’on n’a pas pour seule ambition que la répétition obstinée de schémas remontant au moins à Tolkien. Il faut non seulement avoir une imagination particulièrement vigoureuse, mais aussi être sacrément préparé à élaborer tout un jeu de règles contraignantes, seules garantes de la crédibilité du récit, qui structurent la cohérence du monde inventé.

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D’accord, peut-être pas là…

La science-fiction, quant à elle, est contrainte de s’élaborer en fonction de possibles ou de probables, et se contente (sic) d’extrapoler si possible sans trop violer la vérité scientifique. La science n’étant pas un pilier essentiel du genre malgré son appellation, puisqu’il s’agit plutôt d’une littérature conjecturale qui se préoccupe d’à peu près tout ce qui l’entoure, avec cependant un souci de rationalité qui la distingue. Elle est ainsi, des trois, le genre le plus proche du réel, et est même bien plus préoccupée du réel que ne l’est la littérature blanche.

Voici résumée en une phrase ce que j’en pense, et je suppose que les obstinés du classique réalisme littéraire (s’il en est qui viennent errer ici) vont bondir de leur chaise. Et pourtant. Loin d’être un domaine pétri d’infantilité, elle se nourrit de ce monde-ci, et ce monde-ci s’en nourrit. En témoigne, pour n’évoquer que cet aspect, le nombre de technologies préfigurées par la science-fiction qui nous sont désormais familières. On peut, sans hésitation, remonter plus d’un demi-siècle en arrière pour voir à l’œuvre des téléphones portables chez un auteur aussi légitimement admis dans la Grande Littérature qu’est Ernst Jünger : ses phonophores ne sont rien d’autre [10].

La science-fiction, et après tout c’est son objectif, tente de regarder au loin, par-delà l’horizon. De situations données, elle tire des scénarios possibles, sinon probables. Bien sûr ça ne marche pas à tous les coups. Bien sûr, le catalogue des prévisions (ou prédictions) qui ne se sont pas réalisées serait lui aussi immense. Mais certaines prennent leur temps pour être concrétisées. Ce qu’on tient pour encore impossible ne le sera peut-être plus d’ici une décennie. Chaque année qui passe rayant de la liste certaines lignes, nous ne sommes pas au bout des surprises. Plus nous avançons, plus l’impensable d’hier devient fait commun aujourd’hui.

J’ignore s’il est pertinent de penser qu’innovateurs et décideurs se sont depuis longtemps consciemment appropriés les préfigurations énoncées par la science-fiction, ce genre pour adolescents attardés, afin d’élaborer et d’orienter le monde dans lequel nous vivons. Mais j’y songe, et j’en suis presque convaincu. Avec des implications non seulement d’ordre technologique, mais aussi sociopolitique. Le champ d’investigation et de réflexion parcouru par la science-fiction est trop riche terreau favorable aux innovations diverses, pour le meilleur comme pour le pire (je ne me fais guère d’illusions sur le meilleur).

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Euh… Bon. Bref.

Je le répète: alors même qu’elle est censée brasser des lendemains et des ailleurs imaginaires, la science-fiction est le genre qui se frotte le plus aux réalités d’aujourd’hui, qui est le plus en prise avec lui. Mondialisation de l’économie, explosion des réseaux numériques, dérèglements environnementaux, nouveaux contextes politiques et sociaux, sont parmi les thématiques qu’elle aborde de front depuis longtemps, et qu’évite systématiquement une Littérature (blanche) qui tient souvent le monde pour immuable et se concentre sur l’intimisme et le nombrilisme comme on le faisait il y a un siècle. Madame Bovary ne cessera pas d’être ressuscitée. Les Grands Sujets immortels (l’amour, la mort, la fidélité, l’argent, la trahison, et tout ce genre de choses) ne sont pas prêts de décliner. Certes, ils sont sources d’inépuisables variations. Voire de variations sur les variations. Mais est-ce qu’on n’en aurait pas un peu déjà fait le tour, et un nombre de fois suffisant, sans en bousculer les problématiques?

C’est pourquoi (j’en reviens enfin à mon propos initial), à une Littérature qui dénie facilement toute « littérarité » à ce qui ne lui ressemble pas, je préfère amplement (c’est peu dire) un genre fictionnel qui va de l’avant, en s’offrant le luxe d’interrogations ouvertes et de réponses tout aussi ouvertes.

Car la science-fiction est avant tout une littérature de problématisation. Il y prime l’incitation à comprendre l’émergence de faits sociaux, politiques, technologiques, dans un devenir encore indécis dont il convient de tracer les contours. On devrait même pouvoir aller jusqu’à discerner une continuité entre littérature blanche et littérature science-fictive, laquelle n’est pas tant thématique que relevant de la temporalité. Hier et aujourd’hui pour la littérature dominante, demain et «plus tard que ça» en ce qui concerne la science-fiction. Une littérature qui creuse le passé, et une qui tente d’appréhender l’avenir.

Pas de séparation pertinente, textuellement parlant, donc, mais deux versants. Deux points de vue. Avec cette seule différence, mais de taille : la science-fiction s’interdit de porter des œillères. D’où qu’elle ne soit pas uniforme, mais porteuse de courants diversifiés, dont l’éventail trop large interdit de la catégoriser d’emblée d’une façon nette. Ne tenir compte que de l’appellation trompeuse héritée d’un contexte lointain, essentiellement celui des pulps d’outre-Atlantique des années trente à cinquante, avec la coloration de littérature populaire qui convient, permet de se fourvoyer. Et de la déprécier. On en retiendra plus facilement ses mondes invraisemblables, preuves qu’elle n’est pas à considérer sérieusement. Ils sont une de ses facettes, j’oserais dire: un détail, qui a tout lieu d’exister – il faut bien, aussi, une part de rêve.

J’avancerai encore une comparaison. La littérature générale est une littérature de constat, quand la science-fiction est une littérature d’expérimentation. Peut-être moins dans la forme que dans le fond. Les structures narratives traditionnelles y sont encore prééminentes. Mais pour le reste, il ne s’agit rien moins que d’un laboratoire à idées (de laboratoires, pour être exact) où sont étudiées les potentielles évolutions de nos sociétés. Avec plus ou moins de bonheur, mais le mérite est qu’on y pratique le questionnement sans chercher à s’y soustraire. L’enjeu n’est pas anodin, de se demander «Que se passera-t-il si…?». Il engage une vision du monde. En ceci la science-fiction est dangereuse, parce qu’elle est capable de remises en question subversives. Elle ne peut, intrinsèquement, être politiquement correcte.

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Mais pourquoi?

Mais ce sujet en lui-même méritant qu’on s’y attarde plus que quelques secondes, je vais en rester là. Bien des pages seraient nécessaires, qui nécessiteraient que je me documente plus à fond. Or, outre que je suis paresseux, je constate depuis quelques paragraphes une tendance marquée à devenir, disons avec euphémisme, ennuyeux. Devinant que vous et moi (surtout moi, je crains n’avoir laissé que très peu de survivants parmi les visiteurs) avons besoin de respirer un peu, je vais m’éclipser durant quelques heures avant de revenir vous abrutir demain matin avec une conclusion sinon opportune, du moins bienvenue: car nous serons enfin débarrassés de cet oiseux sujet.


[10] J’estime que le mot (certes dans les traductions françaises, j’ignore ce qu’il en est au juste en allemand) est des plus élégant… On trouve le phonophore en action de Héliopolis (1949) à Eumeswil (1977). Romans qu’on devrait qualifier de métaphores philosophiques, et que Jünger répugnait à étiqueter science-fiction. Il est vrai qu’on se trouve là aux frontières du genre, voire même en pleine transfiction («zone frontalière entre la littérature générale et l’imaginaire qui ne respecte pas les conventions narratives», comme l’indique Francis Berthelot). Outre le phonophore, Jünger décrit un ordinateur tout ce qu’il y a de multimédia, le luminar – autre terme charmant.

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