Chère Florence

« Les gens pourront toujours dire que je ne sais pas chanter, mais personne ne pourra jamais dire que je n’ai pas chanté. »

Florence Foster-Jenkins (*)

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L’inénarrable soprano (sic) américaine, que nul ne peut oublier une fois qu’il l’a entendue, n’avait certainement pas tort en prononçant cette redoutable assertion : quelle qu’ait été l’étendue de son talent (qui dépassait à peine l’octave sans dérailler), on sera bien en peine de nier qu’elle émit jadis bien des vocalises, puisqu’il en subsiste d’incontournables enregistrements qu’on peut se procurer si l’on souhaite élargir sa culture musicale. Et je souhaiterais lui dédier ce petit billet doux, tissé avec amour en partant de cette citation (dont toutefois je n’ai pas la preuve de l’authenticité, ce qui n’importe guère : je suis tout prêt à la lui concéder). Car, songeai-je sur-le-champ en découvrant cette bienheureuse parole, tout créateur, digne ou indigne de cette appellation, pourra la faire sienne. Je demeurerai cependant confiné dans mon domaine de prédilection, qui crois-je est celui de la littérature, et me dispenserai d’aborder tout autre domaine (dont celui de l’art contemporain, que j’estime pollué par une pléthore de Florence Foster-Jenkins du pinceau, du couteau, du marteau et de la cire perdue ; le sujet étant polémique, je refuse de me laisser entraîner dans des considérations qui me dépassent, ne pas évoquer l’outrecuidance des actuels remplisseurs de musées et galeries, et ne pas tenter de froisser l’insignifiance prétentieuse des critiques qui font leur beurre à partir de la… de… de tout ça).

On constatera que je n’ai pas convoqué la majuscule. Il est préférable de la réserver aux monuments, aux héros (souvent posthumes) des lettres, à ceux dont la trace ne s’efface pas en quelques années. Elle convient à quelques noms, qu’on prononce en tremblant alors qu’on effleure la prétention de laisser à quelque postérité indifférente une petite pile de manuscrits (tapuscrits le plus souvent désormais, avec une tendance à la virtualisation numérique qui favorisera leur anéantissement immédiat le cas échéant et le moment venu). Laissons la Littérature aux Écrivains, canonisés parfois grâce à un système d’enseignement qui a besoin d’Exemples à donner en pâture aux jeunes générations, mais perdurant même sans cet artifice de façon insupportable durant des décennies voire des siècles, par la simple vertu de leur Talent sinon de leur Génie. Sur ce, passons.

Lorsqu’on se pique d’écrire, on se réserve l’audace de croire qu’on daignera nous lire. D’où que l’on prenne d’assaut les maisons d’édition, dont la capacité d’absorption de proses hétéroclites est insuffisante, ce qui provoque des amertumes en de rares cas justifiées, tant on est promptement saisi de la certitude que l’œuvre soumise à l’appréciation des professionnels de la profession vaudrait qu’ils s’y attardent, qu’ils se battent même pour la prendre sous leur aile protectrice.[1] Déplorable naïveté dont on se départit si difficilement ! La reconnaissance est rude à obtenir, qui permet de se vanter d’avoir suscité à un tâcheron payé au signe un petit paragraphe définitif dans un magazine au sérieux incontestable, où en quelques mots il se sera efforcé de dissuader la lecture du dernier ouvrage des éditions Kama-Fouchtra, celui dont naturellement on est si fier puisque c’est celui sur lequel (fera-t-on croire) on aura le plus sué sang et eau (ou café et alcool pour certains).[2]

L’édition officielle, scellée par un contrat en lettres d’or (on l’imagine toujours comme ça), est l’objectif premier de l’écrivain dès qu’il a pondu quelque chose d’exceptionnel qui, à son humble avis, préfigure du grandiose de ses ouvrages futurs. C’est une folie fort commune, presque incontournable, et seule la rancœur provoquée par des échecs successifs auprès d’obtus comités de lecture porte à envisager qu’il y a d’autres voies, moins honorables, voire carrément dégradantes, de porter jusqu’au public un roman de trois-mille pages qui raconte les émois d’une jeune orpheline employée par un aristocrate pervers. Je veux parler d’une part de l’autoédition, d’autre part de l’édition à compte d’auteur et autres attrape-couillon[3] qui pullulent encore malgré les avertissements qui fusent de partout.

Mais voyons… Moins honorable, l’autoédition ? Certes pas. Je la tiens même pour extrêmement respectable. Elle limite malgré tout les chances de succès, eu égard au nombre croissant d’inconscients qui publient de cette façon, et parce que beaucoup se rabattent sur cette option en désespoir de cause, avec quelques regrets de devoir tout faire soi-même. Seuls quelques auteurs s’y risquent d’emblée, conscients de l’effort qu’il faudra fournir, parce qu’ils savent exactement comment doit être leur livre, couverture comprise. C’est sans doute une aventure incomparable, qui nécessite une inébranlable confiance en soi et un courage exemplaire, mais elle exige maints sacrifices qui peuvent porter préjudice à l’activité essentielle de l’écrivain : écrire… Le sacrifice financier ne sera peut-être rien en comparaison du temps consacré 1) à la conception de la maquette, 2) au choix d’un imprimeur compétitif et de qualité convenable, 3) aux formalités diverses comme la cueillette d’un numéro ISBN et les tentatives d’effectuer le dépôt légal auprès d’organismes peu portés à encombrer leurs locaux – on les comprend, en constatant l’inflation de la production d’imprimés divers –, 4) à la commercialisation délicate de l’ouvrage, 5) aux impératifs comptables et fiscaux qu’il vaut mieux ne pas oublier, 6) à la procédure de divorce entamée par un conjoint délaissé en raison de toutes les obligations précédemment mentionnées. La correction intégrale et minutieuse du tapuscrit, elle, étant inévitable dans n’importe quel cas de figure, pouvant être omise dans cette énumération.

Hélas, ou par bonheur (selon le point de vue), l’auto-édition se voit désormais grandement facilitée par l’existence de services à coût nul, qui ne réclament pas un engagement aussi drastique. Et, même avant la publication papier, on a grand soin de ne plus négliger ce support qui suscite tant de convoitises et de débats : la liseuse, qui permet de vous emporter où on veut, et en fort bonne compagnie puisque la mémoire de la chose contiendra également le dernier Nothomb, un petit Balzac, et quelques trucs échoués là parce qu’il y avait encore de la place. Comme quoi, on n’a que l’embarras du choix pour que toutes ces soirées passées à se masser le front devant une feuille blanche[5] ne se résument pas à une autosatisfaction peu glorieuse.

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Stanislas Lem, La Voix du Maître

Le désavantage principal de ce phénomène désormais bien installé est que n’importe qui peut publier n’importe quoi n’importe comment [4], et que la déconcertante aisance avec laquelle on disparaît dans l’amoncellement de prose ne permet absolument pas d’espérer toucher grand monde – sauf exceptions remarquables, ou si on a une solide expérience dans le racolage, qui permet à des bouquins indigestes d’avoir le minimum requis de diffusion pour satisfaire leur auteur, et de suggérer des a priori défavorables sur des plumes talentueuses publiées de la sorte. La potentialité de voir son écriture tirée de l’ombre s’amenuise donc peu à peu (en fait, au grand galop), sauf cas bien trop rares choyés par le destin.

Certains, peu au fait de ce genre d’innovation et effrayés par leur incompétence commerciale manifeste, se réfugient encore auprès de rapaces qui pour une somme exorbitante font des promesses qu’ils ne tiennent jamais. Le compte d’auteur est un piège terrifiant. On rétribue grassement des entreprises suspectes pour un livre qui aura bien de la chance s’il voit le jour, et si c’est le cas on se rend compte ensuite que l’autoédition aurait été préférable car on n’aurait pas à refourguer des cartons entiers de volumes mal imprimés sur du papier toilette. Autre piège, ces « éditeurs » qui prennent tout ce qui vient (malgré l’existence suggérée d’un comité de lecture), vous font signer des contrats bâtards dans lesquels vous demeurerez englué, vous flanquent dans un catalogue qu’ils se vantent même d’être énorme, alors qu’il est artificiellement gonflé par l’empressement mis à faire s’engager des auteurs hélas ravis de céder au chant des sirènes, oubliant les devoirs élémentaires qui incombent légalement à l’éditeur, vous contraignant à fournir d’emblée la mise en page définitive et se fichant bien de savoir qu’ils imprimeront (peut-être) un livre tellement encombré de fautes et coquilles qu’il en deviendra illisible. (Ce sont les conditions idéales pour une mise à mort certaine et rapide de tout texte génial qui viendrait s’égarer dans les parages : trop vite enseveli dans le catalogue, remarqué par personne). Mais ne nous attardons pas plus (j’ai déjà trop de bile qui remonte). De toute façon, il y a une chose dont il faut se souvenir, c’est que dès qu’on vous prend du blé ou que, pour n’importe quelle raison, on gardera une part essentielle de celui qui vous revient, il faut se tirer en vitesse, avant d’avoir signé quoi que ce soit.

Dernière façon d’espérer être lu, et d’avoir l’estime de quelques-uns, parce que quand même ça compte, la mise à disposition par des biais numériques accessibles à n’importe quel incompétent en matière technologique. Ainsi, les blogs sur lesquels on dépose ses délicieuses fictions dans l’espoir, assez vain, qu’elles trouveront un écho favorable. Point dans la presse, sauf quand un journaliste s’égare par inadvertance au milieu d’un troupeau de plumitifs au tempérament blogueur, mais je suis certain qu’il s’agit là d’un mythe colporté dans le but de ne pas perdre espoir. Mais au moins peut-on estimer que, malgré la course erratique et sans fin que chacun pratique en naviguant sur internet, il y aura bien quelques haltes sur les pages que l’on aime tant qu’on tient, pour qu’elles ne restent pas vaines, à mettre sous les yeux d’autrui. Plus réalistes seront ceux qui s’installeront sur des plateformes telles Scribay, Atramenta, Wattpad… les chances d’y être lu et apprécié étant nettement supérieures.

Ai-je bien fait le tour des sentiers permettant de nourrir nos rêves de consécration immédiate ? Plus ou moins. Et après ?

Qu’on soit édité chez Gallisseuil, chez Grallimard, où de toute façon on ne fera que passer (la durée de vie d’un bouquin y étant plus brève que celle de son coma, quoi qu’on veuille croire), qu’on ait fait tout le boulot (allant pour raisons promotionnelles jusqu’à turluter au Québec[6]), qu’on ait eu la flemme ou pas les moyens de sorte qu’on aura sorti son truc chez Bibi.com, inutile de rêver qu’on est le Génie du Siècle. Et même pas de rêver récolter gloire et beauté, pépettes et gros sous (tiens, pléonasme), ce qui est humain, mais est aussi illusoire que de croire qu’on gagnera à la loterie. Peut-être, hein, je ne dis pas. Génie du Siècle tirant à des centaines de milliers d’exemplaires, ce n’est pas impossible, juste pas trop crédible.

Le seul orgueil admissible, pour commencer, c’est d’avoir été au bout de ce fichu bouquin (des mois et des mois de galère, je vous raconte pas), que personne ensuite n’en veuille ou qu’on se l’arrache, qu’il soit bon ou mauvais. Il y a plus de chances pour que bien des individus à la mesquinerie flasque[7] fassent la moue devant, voire qu’ils en ricanent (la honte : elle a publié chez Untel ; trop nul : il est juste bon à rester sur son blog, c’t’abruti ; je suis sûr qu’il a couché, pour que les Editions Grandioses s’occupent de lui, et d’abord c’est une salope, on le voit partout à la télé). Même, donc, si le succès est au rendez-vous, il va falloir s’accrocher à une brindille d’humilité.

Le mieux, de quelque façon qu’on s’en sorte dans cette jungle de mots, sera de repenser à Florence, et, parce que de toute manière les mauvaises langues se délieront à coup sûr, répéter aux détracteurs (qui soit ne savent même pas rédiger une réclamation à leur percepteur, soit sont eux-mêmes écrivains, donc rapides à vous dégommer) et avant tout se répéter à soi :

« Les gens pourront toujours dire que je ne sais pas écrire, mais personne ne pourra jamais dire que je n’ai pas écrit. »

Et fièrement, hein. Parce que, quand même…


[1] Diantre, quelle belle phrase !

[2] Est-ce que quelqu’un pourrait me passer une bouteille d’oxygène ? Je crois que j’étouffe…

[3] Une immaturité certaine et un total manque de confiance en moi m’avait fait sauter à pieds joints sur les éditions Le Manuscrit, que je range sans hésiter dans cette dernière catégorie. Mais je sens une poussée d’urticaire, abrégeons tout de suite cette note. Sauf pour signaler que mon bouquin ne valait même pas un soupir.

[4] Ce qui était autrefois réservé à des boutiques comme Le Manuscrit.

[5] Je sais bien qu’il s’agit d’un écran, mais le papier c’est tellement plus romanesque…

[6] L’inculte qui ricane devrait s’informer un peu : ce n’est pas une pratique scabreuse.

[7] On notera que je ne me suis pas privé, ici même, de petites remarques acerbes concernant certaines concurrences que j’ai pris soin de ne pas identifier. Si je me suis permis cette liberté, c’est que je suis prompt à me fourrer dans le même sac.

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