Ah, Dimitri !

dsch01Si je suis tombé dans Chostakovitch, c’est à cause de sa sixième symphonie. Aurais-je commencé par ouïr la troisième, je n’en aurais pas fait grand cas. Il faut dire que celle-ci, dans le genre creux… même si c’est du très joli creux (quand même)… Donc, coup de bol. Mais il est certain qu’à l’époque, de toute façon, la troisième, hein, on n’en aurait même pas parlé.

L’aurais-je bien plus récemment découvert par l’entremise de l’inénarrable André Rieu, dont je ne conteste pas le talent pour la somptuosité scénographique mais qui ne provoque pas grand-chose chez moi, probable que j’aurais soupiré. Quoi! Encore cette petite valse publicitaire, que même les accordéonistes du métro nous ont asséné avec une constance exaspérante? Oh, zut et peste! (J’aurais bien sûr évité pour commencer l’album dirigé par Riccardo Chailly avec le Concertgebouw, responsable de cette flambée de reconnaissance, lequel est reconnaissons-le des plus réjouissant). Aurais-je alors succombé? Nous ne le saurons jamais et on s’en balance, il faut bien le dire.

C’est donc la Sixième qui est responsable de tout. Mais il faut remonter le temps.

Bref. Nous sommes un samedi matin ensoleillé de fin de printemps 1985, et j’ai branché le poste sur France Musique pour n’écouter que d’une oreille distraite: on bavarde autour d’un illustre inconnu, sur le mode écoute comparée. Mais l’émission tire à sa fin et on en vient à nous faire réécouter le meilleur enregistrement disponible du dernier mouvement de l’œuvre autour de laquelle on a dûment pinaillé durant l’heure précédente: le presto de la sixième symphonie d’un certain Chostakovitch, prénommé Dimitri.

En cette époque éloignée, il n’est guère à la mode, on pourrait presque dire qu’il est méconnu et facilement dénigré. Les commentaires encyclopédiques sont loin d’être élogieux: ce suppôt du communisme à la musique boursoufflée, grandiloquente, insignifiante et pompeuse, mérite à peine l’oubli. Je ne risquais pas de le découvrir en bonne place dans les rayons des disquaires, et même si la municipale discothèque de prêt possédait quelques vinyls de l’intégrale Haitink alors en cours de constitution, je serais passé devant sans m’arrêter. D’ailleurs on ne peut pas tout faire, et à l’époque je me tapais l’intégrale Beethoven par Furtwängler… (en bon mono crachouillant, chacun ses vices).

51ht2bjnjhjlStupeur et ravissement. Cette musique guillerette et rossinienne qui se transforme bientôt en truc comme jamais je n’en ai entendu (même pas au cirque)[1] me plaît trop, et je reste en arrêt, oreilles dressées et truffe frémissante. Je note aussitôt après les références et me fais le serment d’acquérir le disque en piochant dans mes encore maigres économies. Il s’agit, puisqu’il convient de la mentionner, de la version Järvi, curieusement ornée d’une photographie de mégalithes dans la neige avec le soleil derrière (je crois qu’à l’époque, chez Chandos, ils n’avaient pas encore le chic pour les pochettes sublimes pour lesquelles ils sont désormais fortiches). Le hic, c’est qu’elle vient juste de paraître au Royaume-Uni, mais n’est pas encore disponible par chez moi. Qu’importe, je patienterai.

En attendant, je me précipite chez un disquaire belfortain (enfin, à l’époque ce magasin dont le nom est un sigle de quatre lettres, c’était encore un disquaire et un libraire avec du personnel compétent) où je déniche le premier concerto pour violon, dans la sublime version où les efforts conjugués de David Oistrakh (au violon, pas à la scie musicale), Dimitri Mitropoulos (à la baguette) et le Philharmonique de New-York produisent sur l’auditeur des effets saisissants, quoique l’enregistrement date de l’ère monophonique grattouillante (mais à peine: chez CBS, on savait enregistrer).

[Note au passage: il semblerait que cet enregistrement et l’audition de la sonate pour violon seul de Bartók aient été décisifs pour me précipiter dans l’apprentissage (bref et succinct pour raisons financières) de l’instrument en question. Duquel je ne me suis pas approché depuis excessivement longtemps, ce qui est une autre histoire.]

Plus tard, car les semaines et les mois passent, je tiens enfin LE Järvi fiévreusement désiré entre mes papattes tremblantes d’émotion, puis ayant bien frissonné d’extases renouvelées et ayant emprunté tout ce qui traînait à la discothèque (pas grand-chose) j’acquiert la quatorzième (suite à une erreur de commande: je voulais la quatrième), la quinzième, la quatrième (acquise en commandant derechef, mais en insistant bien sur le numéro) – donc dans les enregistrements Haitink, seule référence de moi connue alors, et seule référence disponible à l’époque si je me souviens bien (mais souvent en import).

Quittant Belfort pour la grande ville (Strasbourg, que je trouvai immense dans les premiers temps), je vais trouver un magasin-quatre-lettres-commençant-par-f où je m’offrirais bientôt mes premiers CD. C’est là que, lors de la démonstration d’enceintes haut de gamme, j’entends pour la première fois un morceau de la huitième, ce fichu second mouvement marqué Allegretto qui vous noie sous un tintamarre sarcastique et caricaturalement martial. Version Haitink. Coup de foudre renouvelé, je débourserai sans sourciller la somme mirobolante pour avoir ça en entier. La dixième de Dimitri par Karajan suivra bientôt. Dès lors je ne m’en sortirais plus jamais.

Aucun autre compositeur ne tient plus de place dans ma discothèque que celui-ci. En vinyls, cassettes, CD, et fichiers (depuis que j’ai opté pour la dématérialisation faute de place). Pour aucun autre je n’accumule divers enregistrements d’une même œuvre. Je dispose de six intégrales des symphonies (le charmant Vassily Petrenko ayant fourni la dernière en date), trois des quatuors. Je peux écouter d’affilée une petite dizaine de fois la quatrième, un peu moins la huitième. Je raffole de ces deux compositions, et du premier concerto pour violon. Seule la musique de chambre reste en retrait, mais c’est un phénomène général, j’apprécie plus du symphonique que de la formation restreinte. (Bon, trois intégrales des quatuors, quand même…)

Oui mais alors, pourquoi tant d’acharnement ?

Autrement dit, pourquoi ne me suis-je pas entiché de Vivaldi au lieu de ce soviétique dont la moindre photo respire la joie de vivre (voir illustration en haut de billet) ?

Primo, j’ai un faible pour les musiques sombres sinon noires, désespérées, avec une bonne dose de fracassante brutalité rageuse (sic) ici et là, et une portion de sarcasmes et ricanements. Avec Dimitri je suis servi. Et secundo, parce que j’aime les musiques qui… pardon, j’allais répéter le primo.

On comprendra dès lors mon attachement spécifique pour les quatrième et huitième symphonies, dont la férocité particulière me met en transes (ou presque). Et ce qui me saisit sur le moment, c’est que je me taperais bien un petit bout d’une des deux.

Bon. Je vais terminer en remerciant Riccardo Chailly, un publicitaire inconnu, et André Rieu (quoique), d’avoir favorisé une large diffusion du nom de Chostakovitch, ce qui nous permet d’avoir des bacs bien garnis et, si on n’y prend garde, le porte-monnaie à plat. Peut-être n’y sont-ils pour pas grand-chose. Peut-être le temps était-il venu d’une juste évaluation d’un compositeur moins soviétique qu’universel. Ou alors la mode s’était-elle emparée des pessimistes introspectifs?

Capables toutefois d’un peu de légèreté, à quelques moments…


[1] Croyez-vous que je me moque? Certainement pas. Ce mouvement, entamé en pastichant l’ouverture de Guillaume Tell, s’achève bel et bien en musique de cirque survoltée.

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