Aphoristiques Apories

tumblr_npmg59mzu11s2bgfho1_1280Si selon le proverbe chinois « une image vaut mille mots », il arrive malgré tout qu’un mot vaille mille images (chiffre légèrement exagéré). C’est dans l’acte poétique que cette réciprocité est la plus flagrante. Quelques syllabes cristallisent soudain ce qui ailleurs réclamerait un nombre parfois considérables de lignes pour exprimer une même idée, émotion, sentiment (etcetera, bien entendu). Le poème en prose peut encore être valable pour justifier l’argument, sans doute avec moins de bonheur. Quant aux autres proses, même poétiques, mais qui échappent à l’influence stricte de la Muse, elles sont déjà trop bavardes, bien qu’elles puissent dans certains cas prétendre qu’elles font sortir le sens de son lit, et lui permettent de s’écouler librement sur la banquette d’inondation.

Concernant l’aphorisme, je lui réserverais volontiers le même sort que le poème en prose: il y est manifestement là aussi dit plus que ce qui est écrit. Si l’on en vient à des formes encore plus brèves, tel le fragment (d’essence héraclitéenne ou non), on atteint le degré d’expressivité du vers. A tel point que je peux en venir à tenir ces formes pour gémellaires, bien que poursuivant des buts dissemblables.

Moins en dire pour plus en dire: préoccupation désormais (j’ose l’avouer: même pour moi) étrangère à une société qui préfère le prédigéré, avec donc le besoin que tout soit explicite sinon expliqué. Le sens du vers ne se distingue plus si on ne dispose en regard pas d’un commentaire forcément éclairé, et même en ce cas la confusion interprétative guette en permanence, favorisée par l’utilisation de formes libres et volontiers opacifiantes. L’aphorisme pour sa part demeure souvent énigme. Corollaire, je me demande si cette furieuse mode des romans aux paginations à quatre chiffres ne découle pas de cet affaiblissement constitutif de notre imaginaire: plus on nous en dit, plus on nous en montre, mieux nous nous sentons.

Le poème s’extirpe du silence, comme une pierre qui soudain surgit d’un champ de neige. Il faut gratter un peu pour savoir ce qui se cache dessous, pour découvrir – qui sait ? – qu’il s’agit non d’un modeste caillou mais d’un rocher affleurant, que le vent des mots aura mis à découvert. Les étiquettes et les notices explicatives, pour confortables qu’elles soient, ne servent en vérité à rien. Quelle que soit leur pertinence, il faut les refuser sinon les réfuter. C’est de sa propre lecture que l’on tirera l’essentiel, même s’il faut se heurter à une incompréhension, ou à une méprise.

Je me ressassais hier ces deux petits morceaux, que je rapprochais fort curieusement malgré tout leur éloignement (une ou deux années-lumière, à quelques encablures près) :

Du mutisme longtemps gardé vient le dire du penseur. D’une même origine est le nommer du poète.

(Heidegger)

Ce qu’on ne peut dire, il faut le taire.

(Wittgenstein)

Aussi inconciliables soient ces deux penseurs, je parvins à relier ces deux citations au prix d’un complet contresens, mais un contresens volontaire. Rien ne vaut parfois un détournement radical pour faire bondir sa faible pensée à soi… J’en fis donc cette phrase-ci, qui ne signifiera rien ni pour un wittgensteinien pure souche ni pour un heideggerien orthodoxe, et leur suggérera comme seule réponse qu’il serait nécessaire de m’empaler séance tenante sur un bambou :

Ce qu’on ne peut dire, il faut le taire jusqu’à ce que de ce mutisme, longtemps gardé, vienne le dire.

J’étais alors bien fier de ma trouvaille. Oui. Mais aujourd’hui? Bien moins. J’en aperçois les ramifications probables, j’en détecte l’opacité, j’en savoure le verbiage pédant, j’en secoue la tête de scepticisme. Qu’ai-je bien pu vouloir dire, et voulais-je dire quelque chose ?

Au matin, force m’était de traduire la formule par: plus longtemps le poète ferme sa gueule, meilleurs sont ses vers. Je n’y voyais plus d’autre lecture possible. Je considérais que j’avais accompli là un accouplement contre nature, qu’il ne fallait rien y voir d’autre que la fantaisie malsaine d’un esprit hagard qui se permettait de prendre un morceau du manteau de Martin pour y coudre un petit bout de la chemise de Ludwig.

Pourtant, qui sait si cette petite phrase, qui relève plus du collage pervers que de la métaphysique, ne recèle pas quelque sens que je ne voudrais pas encore voir?

Dans mon dos, je sens que Kierkegaard sourit : Ou bien… ou bien… l’entends-je murmurer tout bas, avec malice.
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