Dimitri Chostakovitch: Symphonie N° 1 en fa majeur, opus 10 (1924-25)

558612chosta312Écrite en 1924-25, par un tout frais compositeur de seulement dix-neuf ans (le mioche sur la photo à gauche), interprétée pour la première fois en 1926 par le Philharmonique de Leningrad dirigé par un certain Nicolaï Malko et connaissant dès lors un très vif succès même hors des radieux territoires de l’Union Soviétique, puisqu’elle fut acclamée entre autres par ces sales capitalistes américains, elle fut écrite pour l’obtention du diplôme du conservatoire de Leningrad. On peut imaginer pire travail de fin  d’études… Glazunov, alors directeur du conservatoire, lui avait fait quelques suggestions, parce que bon à son avis ça n’allait pas là, là et là non plus, et Chostakovitch avait effectué quelques corrections avant de rétablir la version initiale (d’abord de quoi je me mêle, vieux croûton ?).

Symphonie de jeunesse, c’est toutefois déjà un chef-d’œuvre qui, doté d’une fraîcheur et d’une spontanéité remarquables, prend parfois des couleurs plus sombres. Et si on pense par moments à Prokofiev ou au Stravinsky de Petrouchka, on trouve déjà plus qu’en germe un style propre. Lyrisme, vigueur, tendresse, ironie (forcément mordante), amertume : toutes les palettes sont déjà explorées avec brio.

Bref, c’est une excellente introduction, souvent pétulante. On ne retrouvera pas de sitôt autant de légèreté. À vrai dire, il faudra attendre les ravissants concertos pour piano, en 1933 pour le premier (avec trompette) et en 1957 pour le second (cadeau d’anniversaire pour les 19 piges du fiston qui le jouera en guise d’examen de fin d’études au conservatoire, cette fois-ci, de Moscou). Cependant, pour l’avoir réécoutée avant de réviser mon propos, il me semble que la légèreté est souvent le vernis cachant une gravité autrement plus sombre. Y a quand même un peu beaucoup de relents de marches funèbres, jusqu’avant la toute finale péroraison.

On notera que le jeune Chosta jouait dans les cinoches pour gagner sa croûte, ce qui se ressent particulièrement dans les interventions pianistiques des deux premiers mouvements. Le premier alterne marche et semblant de valse, le second est plus sautillant et conviendrait parfois à du Tex Avery, le troisième introspectif et, disons, fort grave (il porte toutes les caractéristiques de nombre de mouvements lents ultérieurs, dont celui de la huitième). Il est relié au dernier mouvement par un roulement à la caisse claire. Le dit dernier mouvement, tripartite comme on l’aura remarqué, débute plutôt ténébreusement avant de changer d’avis et de tenter une joyeuse frénésie qui sera interrompue par un rappel du troisième mouvement, retour à la gravité que va balayer une conclusion péremptoire et en fanfare s’il vous plaît.

Pour l’anecdote, je me souviens de la retransmission d’une répétition par un orchestre de jeunes Allemands[1] sous la baguette de l’inénarrable Bernstein. Leonard menait savoureusement la séance, travaillant sérieusement sans se prendre au sérieux. Nous en étions arrivés au troisième mouvement qui ma foi recèle un magnifique solo de violon. La jeune demoiselle en charge de celui-ci s’acquitta merveilleusement de la tâche, mais fut soudain interrompue: « C’est trop joli », dit Bernstein après toutefois l’avoir complimentée. « Il faut que ce soit moins joli. » Rires dans l’orchestre. Mais effectivement, un solo moins joli, ça rendait particulièrement bien.

Comme il y a désormais pléthore d’excellents enregistrements, j’aurais du mal à en choisir un seul. Haitink, Bernstein, Svetlanov, Kondrachine, Sanderling, Järvi (père)[2], le petit Petrenko et j’en passe, tous valent le détour. J’ai néanmoins un petit faible pour le Bernstein, couplé avec la septième. Sinon, la version Järvi est excellente et ce fut, comme je le précisai dans le précédent billet, la première que je découvris. Ce disque comportant également un merveilleux enregistrement de la sixième symphonie dont on reparlera plus tard si vous le voulez bien. Donc, devant un choix impressionnant, il convient de désigner une victime.

Pas d’hésitation, ce sera Léonard Bernstein à la tête de l’Orchestre Symphonique de Chicago, dans le volume où on trouve également une superbe septième.

Dimitri Chostakovitch, Symphonies N°1 & 7, Orchestre Symphonique de Chicago, Leonard Bernstein, Deutsche Gramophon [000289 477 7587 4]. La réédition à prix doux est de 2008.

A lire en complément: article sur Wikipedia (version anglaise, la française est une traduction incomplète).


[1] Jadis strasbourgeois, il m’arriva d’entendre moult orchestres amateurs (le plus souvent universitaires) qui avaient franchi le Rhin. En fait d’amateurs, ils m’offraient parfois le luxe de pouvoir les comparer avec l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, alors mené (vers on ne saura jamais où) par le sieur Theodor Guschlbauer dont je ne dirai ni bien ni mal par bonté d’âme. La comparaison était souvent au désavantage du Philharmonique, ça va sans dire. Lequel se munira plus tard d’un chef d’orchestre. À l’époque, y sévissait un percussioniste fou armé d’une caisse claire qui était capable à lui tout seul de noyer l’orchestre au moment le plus inopportun (et ainsi de massacrer un concert en quelques instants).

[2] La direction d’orchestre est un mal qui se transmet héréditairement chez les Järvi. Nous avons donc papa Neeme, fiston 1 Paavo et fiston 2 Kristian. Il devient difficile de s’y retrouver, et on ne peut plus dire « l’enregistrement Järvi » sans être contraint de préciser le coupable.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s