De Profundis

De : François Clouzot de Latour, Premier Attaché aux Archives du Haut Commissariat National.

À : Général Arnaud Chodebelle – État-major des Armées – Division des Capitulations, Négociations et Pourparlers.

Objet : Transmission exceptionnelle du document référencé MAN-21100515-VK-AR1376/TSA.

Fontainebleau, 27 octobre 2110.

Mon Général,

Le document dont copie vous est communiquée à titre dérogatoire sur suggestion du Haut Commissariat, eu égard à vos fonctions au sein du Département de la Défense, est extrait du journal de Vladia Kowalski – lequel fut pendant onze ans archiviste au sein de l’Institut de Conservation du Patrimoine. Il porte un éclairage édifiant sur l’histoire récente et, en raison de son contenu, sa non-communicabilité a été portée au délai légal de cent ans après disparition de son producteur.

Vladia Kowalski nous a expédié ces quelques pages par voie postale, sans aucune précaution particulière. L’enveloppe, qui a mis plus de deux ans à nous parvenir, semble n’avoir jamais été ouverte pour contrôle.

Nous espérons que sa consultation vous sera utile dans la poursuite de vos tractations avec la Corse et le Maroc. Toutefois, il vous est enjoint de ne jamais mentionner l’existence de ce texte, sauf sur requête expresse et après avis favorable de nos services.

Je vous prie de bien vouloir agréer, mon Général, mes sincères et respectueuses salutations.

François Clouzot de Latour


Niveaux quatre à sept. Pas encore construits. S’il restait quelques longs mois à attendre pour y mettre les pieds, nous pouvions rêver un peu. Ils seraient impeccables. Béton frais, éclairage cru, lividité adéquate des murs. Les magasins d’archives sentiraient encore la peinture, leurs rayonnages seraient vides, l’éternité un poil virtuelle. Ils ne me préoccupaient pas.

En dessous, autre configuration. Les premiers étages exhaleraient encore le souffle des décennies durant lesquelles les dépôts ont été submergés de précieux documents. Ne resteraient bientôt que leurs murs, puisqu’on allait remplacer les planchers, réorganiser l’espace. Même ensuite, l’âme du lieu résiderait dans les trois immenses salles dont chacune pourrait presque abriter une piscine olympique. Il était inutile de s’y intéresser, le déménagement provisoire des fonds ayant déjà été effectué – deux ans de joyeux labeur en préambule au grand chantier.

Plus bas ? Le rez-de-chaussée resterait voué aux services administratifs. L’improbabilité d’une crue exceptionnelle qui le verrait inondé n’aura pas empêché qu’on évite d’y placer espaces de tri ou magasins provisoires. Comme autrefois, ils seraient situés dans l’aile sud, au premier niveau.

En sous-sol, rien. Hormis de profonds soubassements, de solides piliers de pierre maintenant l’édifice stable, et des strates confuses de remblais successifs qui montraient que des travaux de renforcement avaient été effectués à intervalles réguliers – avec un lapsus de près d’une centaine d’années : dès le premier quart du vingt et unième siècle, l’État n’aurait plus jamais les moyens suffisants pour faire mieux que du rafistolage provisoire.

Voilà ce que révélaient les plans. On savait donc à quoi s’en tenir en engageant architectes et entrepreneurs, comment venir à bout de sa restructuration au goût du jour – la mode étant à la résurrection architecturale des années 1960. Bien sûr on jouerait avec les incertitudes, les retards seraient prévisibles, on se permettrait des estimations larges, serrées voire carrément fantaisistes, parce qu’il fallait s’attendre à tout. Mais jamais n’aurait-on osé imaginer l’existence absurde d’une porte scellée, indécelable dans le mur épais d’un recoin dont nul n’aurait dû se préoccuper sans les sondages préalables à ces lourdes métamorphoses.

Celle-ci cachait hélas un escalier, menant vers des sous-sols dont les motifs de la légitime construction avaient été depuis longtemps oubliés. Mon boulot, durant quelques jours, aura été d’y fourrer mon nez pour qu’on puisse répondre à toutes les troublantes questions soulevées par cette ravissante découverte. Par bonheur, j’avais avec moi deux acolytes, le gracile Kamil et le bouillant Giacco.

Nous n’avons pas pu y passer tout le temps requis. Resterait à expliquer pourquoi. Kamil a des explications toutes théoriques qu’il a préféré ne livrer qu’à moi ; elles ressemblent volontiers à un fantasme paranoïaque. D’autre part, s’il avait fallu emprunter la voie officielle pour offrir sa version des faits, on n’aurait pas vraiment su comment s’y prendre. Peut-être faudra-t-il s’y résoudre à un moment ou un autre. Par quel moyen, je ne sais pas encore. Avec tact et élégance, en tout cas. Je redoute que ce ne soit difficile.

*

Après trois jours d’atermoiements craintifs devant le passage vers l’Hadès tout juste dégagé, nos supérieurs nous convoquèrent. « Allez-y, mais avec précaution. C’est peut-être dangereux. » Je regardai ce qu’on me proposait : respirateurs, bouteilles d’oxygène, appareil pour analyser l’atmosphère. Si nous voulions des tenues de protection stériles, nous pourrions les avoir, à condition qu’elles soient nécessaires. « Ce serait peut-être mieux », soulignai-je. « À titre préventif. » Les deux signatures nécessaires au bas du document qui nous permettrait d’être pourvus de ces équipements se sont regardées et on répondu : « pourquoi pas, mais donnez-nous plutôt votre avis dans quelques jours. » J’ai secoué la tête. « Au moins un petit compteur de radiations, alors. On ne sait jamais. »

Ça, je l’ai eu. Les deux échanges massifs de politesses nucléaires du siècle passé ont laissé des traces. Il valait mieux être prudent, au cas où les locaux n’auraient jamais été décontaminés. En revanche, il ne fallait pas rêver de moyens de communication modernes : pour quelque obscure raison, même de tout simples émetteurs-récepteurs ne captaient que de la friture. Il aurait fallu revenir à l’incomparable technique du bon vieux téléphone analogique. On en aurait flanqué un en haut et on en aurait trimballé un second en tirant du câble à mesure de la progression. Mais non. La décision était irrévocable. Pas question : au départ, il était convenu de ne rien toucher – sauf avec les yeux. De ne rien déranger. Ou un minimum, mais pas plus que nécessaire. Et puis, nous promener avec des rouleaux de fils, ça risquait d’être un peu pénible. Alors, le téléphone, on a réussi à s’en passer.

Déjà, il avait fallu se repérer dans le labyrinthe du premier sous-sol. On avait progressé en laissant à Kamil le temps de tracer un plan succinct. Ce n’étaient que pièces nues, couloirs, quelques gravats et beaucoup de poussière. Comme si on avait abandonné l’endroit en plein chantier. En embarquant tout le matériel.

« Qu’est-ce que vous en pensez ? » grinça le directeur alors que nous livrions nos premières constatations. Giacco m’a fait un signe de tête. « Vas-y, toi, tu avais une idée. » J’ai pris une profonde inspiration. Pas envie de causer, quand une multitude d’yeux se braquent sur moi. Je crois que je déteste ça. « Je vous écoute, Vladia », insista le Chef Suprême. Et moi de joindre les mains pour éviter de donner le spectacle des grands gestes qui me viennent quand je parle. « Des bureaux. Ils voulaient installer des bureaux, je le parierais. » Inspiration, expiration. « Pas terminés », a précisé Kamil. « Pas terminés du tout. Je dirais même, à peine commencés. »

Il y eut quelques échanges de regards perplexes. « Aucune importance », fut-il alors décrété. « De toute façon il faut continuer plus profond. Vladia, vous pourrez constituer un rapport de vos activités ? Au fil de l’eau, vous voyez ? » J’ai répondu que oui, bien sûr, comme on le voudrait. Ou alors, chacun le sien, pour avoir l’ensemble des points de vue. » Mouvements de réprobation fiévreuse : « non non non, vous seul. » J’ai dû m’incliner. Kamil écrit mille fois mieux que moi, et personne mieux que lui saura jamais traiter quelqu’un d’enculé en faisant en sorte que ce soit pris pour un compliment flatteur. Mais j’ai compris que j’étais le plus ancien, donc le plus apte à endosser une telle responsabilité. De rédiger le rapport, je veux dire. Ou au moins de le signer.

*

« Il faut descendre et descendre encore, explorer le plus loin possible », avait-on ordonné. Alors on y est allé. Au Deux, il n’y avait rien à voir, juste un dépôt tout vide. Il nous donnait une idée de l’étendue des locaux qui nous attendraient : quarante mètres de large sur soixante-quinze de long, hauteur approximative de quatre mètres – bien plus vastes que les dépôts du bâtiment émergé.

Et puis, il y a eu Trois. Un splendide magasin d’archives, certes équipé et en état de fonctionnement, mais inutilisé. Les rayonnages à peine rouillés coulissaient de bonne grâce lorsqu’on tournait les manivelles, avec juste un léger couinement. Seul l’épi 1 était pourvu, sur la première tablette de la première travée, de deux cartons encore intacts. Curiosité oblige, nous avons décidé de les remonter.

Ils contenaient des sortes de petits cubes de verre dans des écrins de mousse plastique. « Mémoires holo ! » s’est exclamé Kamil avec enthousiasme. « Années 2025, quelque chose comme ça. » Puis son sourire s’est effacé. Ça faisait bien deux guerres qu’on avait oublié comment les lire. « Qu’est-ce que vous en pensez ? » m’a glapi le directeur. « Rien. » J’écartai les bras puis les recroisai avec gêne. « Faudra descendre encore. Ce sont peut-être des plans, des instructions, des inventaires. Ou n’importe quoi. Tant qu’on n’aura pas trouvé de papiers, on ne pourra rien dire. »

« Des archives secrètes mises à l’abri juste avant la coréenne », a chuchoté Kamil avec un air songeur. « Enfin, pourquoi pas. » Giacco s’est contenté d’approuver. Les quelques conservateurs en face de nous restaient impassibles, soucieux de ne surtout pas trahir qu’ils avaient soudain envie de nous faucher nos respirateurs, nos bouteilles d’air, et de se battre entre eux pour savoir lesquels auraient l’honneur de se précipiter dans les ténèbres. Si l’hypothèse devait se révéler juste, ce n’était plus un boulot pour des clampins. Il fallait en être digne et eux l’étaient à juste titre. J’ai senti qu’ils ne tarderaient pas à grogner auprès du directeur pour qu’il change de stratégie et les charge de l’exploration souterraine.

« Ramenez-nous du concret », réclamèrent-ils en chœur, avec dans la voix le vibrant espoir de nous voir échouer. « Des documents écrits. Et faites vite. » J’ai répondu que nous progressions avec méthode et prudence, et qu’il pourrait être dangereux de nous précipiter. « Vous n’êtes pas encore allés au Quatre, alors », a fait une petite voix, celle du directeur-adjoint. « Non, nous avons juste descendu l’escalier pour voir. Il y a une porte blindée. » Euphémisme. Plus blindée que ça tu meurs, on ne devait en trouver que dans les banques. « Ouverte, au moins ? » lança-t-on avec inquiétude. « Plutôt entrouverte. Mais un faux mouvement et elle se refermerait. » J’évitai de préciser que d’évidence elle n’attendait que ça. « Oui », admit-on avec réserve, « ce serait gênant que vous restiez enfermés. »

Les chefs ont parfois un drôle de sens de l’humour. Si on se retrouvait bloqués quelque part, d’une part ils ne le devineraient qu’en ne nous voyant pas remonter à l’heure prévue ; d’autre part s’ils ne pouvaient pas intervenir à temps on serait cuits. J’avais noté, à mesure que nous descendions, une concentration accrue de gaz carbonique et des traces de méthane. L’oxygène venait à manquer, la température montait et ça commençait à puer – une odeur que je n’avais pas encore identifiée. Les bouteilles d’air étaient devenues indispensables. Mais en cas de pépin elles nous permettraient juste d’agoniser avec une lenteur exquise.

« Vous ferez attention, alors », me fit-on promettre. « » Les yeux clairs du directeur me tenaient dans la ligne de mire. « Bien entendu », parvins-je à susurrer avant d’exiger plus fermement que jamais des batteries supplémentaires pour les lampes, des réserves conséquentes d’air, la dépose de matériel de secours au cas où, et les combinaisons déjà réclamées. Plus quelques barres de fer du genre costaud, ou des cales du même acabit. Pour bloquer les portes. « Bien sûr, pas pour les ouvrir », grogna Kamil. « Oui », admit notre Seigneur et Maître, « ce serait un autre cas de figure. » Il frictionna son crâne chauve comme si c’était le meilleur moyen d’activer sa réflexion. « Il va falloir étudier l’éventualité de recourir à des explosifs si ça devient nécessaire pour continuer », chuinta–t-il tandis que les conservateurs roulaient des yeux effarés. « Des explosifs à usage limité et précis », ajouta-t-il pour les rassurer. « Je serai seul responsable de leur utilisation, sous de très strictes conditions. » Il pianota quelques instants sur son genou. « Les explosifs, vous savez vous en servir ? » siffla-t-il. Je secouai la tête. « Ma foi, à l’armée on avait juste des fusils factices. » J’espérais que ça suffirait à stopper net ce genre d’idée, mais Giacco tenait à apporter son grain de sel et assura avec fougue que nous apprenions vite.

*

Au Quatre, il y avait la porte blindée, qu’on réussit à ouvrir assez pour la franchir, et à bloquer pour être sûrs de la repasser. Derrière s’entassait tant de paperasse dans des dossiers à sangle même pas numérotés que quelques dynasties d’archivistes ne suffiraient pas pour venir à bout de leur reclassement. On en a ouvert un, pour voir. Du beau papier comme on en faisait dans le temps, impression numérique comme on en faisait aussi dans le temps. Quant au contenu, illisible. Déjà c’était du caractère un tantinet plus que minuscule. Surtout, c’était a priori du code – rien que des chiffres et des signes subtils à en donner le tournis. On a pris des photos générales des lieux, et on a embarqué des échantillons. Tout le contenu de la tablette 4, travée 7 de l’épi 82. Au hasard.

« Ça sent le pourri », a soudain fait Giacco. Il promenait le faisceau de sa lampe un peu partout. À l’extrémité de la salle, juste sous le plafond, la grille d’un conduit de ventilation était tombée et quelque chose dégoulinait de l’orifice béant. « Je vais voir », beugla-t-il. « Surtout, partez pas sans moi. » Alors on l’a accompagné. De fait, visqueux et tout sombre en plus, ça s’écoulait jusque dans une rigole qui faisait le tour de la salle, et ça allait se perdre dans une ouverture qui parfois émettait un rot délicat. Une odeur épouvantable réussissait à s’infiltrer dans les masques dont nous prisions désormais fort l’utilisation.

« Faudra demander des plans du sous-sol aux environs », ai-je dit en remontant. « Ils seront sans doute mauvais, mais on verra où passaient les égouts. Et où ils passent encore. » Je me suis laissé tomber sur une chaise. « Pourquoi donc ? » a gloussé le dirlo qui, tout grisé, sortait d’une réception alcoolisée dans les vestiges d’un ministère quelconque. « J’ai ma petite idée. » Il louvoya et vint vaciller près de moi. « Bon, et sinon ? » exhala-t-il. « Sinon, il y a encore une porte blindée pour accéder au Cinq. » Allez, quelques instants de suspens. « Verrouillée », achevai-je non sans ajouter : « ben oui, fallait quand même que ça arrive un jour ou l’autre. »

*

Quand on a fait sauter l’accès au Cinq, l’atmosphère s’est précipitée vers la sortie. La puanteur aussi – celle d’excréments dans un stade avancé de décomposition. Comme c’était du genre âcre et insupportable, il a fallu remonter en vitesse et s’équiper plus sérieusement. La situation nous paraissait soudain trop délicate pour qu’on se permette de continuer à jouer en petits amateurs. Et notre mission n’était tout de même pas de crever asphyxiés. Nous avons passé deux heures à faire comprendre que les mots dégueu, malsain et dangereux n’étaient pas prononcés à la légère. J’ai fini par aller jusqu’à évoquer une très possible toxicité mortelle de ces exhalaisons putrides pour avoir gain de cause.

On a repris l’exploration le lendemain, déguisés en astronautes. Des gars de la Présidence avaient débarqué, plutôt nerveux. Séance diapo pour leur expliquer le topo, ils ont tiqué à l’évocation des mémoires holo, un peu moins à celle des coulures suspectes et méphitiques qui n’avaient pas l’air de beaucoup les émouvoir. On les sentait prêts à faire intervenir des gens sérieux, comme une bande de braillards vigoureux en uniforme. Fut alors abordée la charmante question du budget nécessaire et ils ont laissé tomber. Sauf pour une chose : nos investigations étaient désormais classifiées Très Secret Absolu.

Au Quatre, l’intrusion de liquides indéterminés s’était accrue. Une mare gluante s’étendait désormais sous la bouche d’aération. J’en ai collecté une petite dose comme on me l’avait demandé mais mon opinion était déjà faite. Les lieux étaient sans aucun doute victimes d’une canalisation défectueuse dans l’inextricable – et défectueux – réseau d’assainissement urbain. Giacco voulait qu’on signale tout de suite cette fâcheuse complication. « On ne peut pas gâcher une journée », ai-je fait. « Ils ne veulent pas de ça », a renchéri Kamil tout en précisant : « sauf que ça va s’étendre, et c’est un problème. » Ils se sont tournés vers moi. « Alors, qu’est-ce qu’on fait ? »

On a voté. À l’unanimité, la décision de continuer a été prise. On s’est introduits dans le Cinq avec un luxe de précautions. Là, le dépôt était scindé en deux, partagé par une succession de piliers ronds. Une véritable caverne d’Ali Baba : volumes anciens, registres manuscrits, dossiers remplis de notes jaunies tapées à la machine. On a fait un rapide sondage. Certains documents remontaient aux années 1900. Nous avons compris que s’étalaient sous nos yeux des fonds qu’on croyait perdus à jamais, anéantis par les deux précédentes guerres à peine moins que mondiales. Et devenus dans certains milieux archivistiques aussi mythiques que le saint Graal.

« Ç’a dû être une drôle d’opération, de tout flanquer ici », a soufflé Kamil, au comble de l’extase. « Surtout sans qu’on n’en sache jamais rien. » Dans les écouteurs, j’ai entendu Giacco soupirer. « Il faudrait pouvoir remonter ça en vitesse », a-t-il fini par émettre sur un ton neutre. « Si vous voulez bien vous donner la peine de me rejoindre dans l’escalier, vous allez comprendre pourquoi. » On s’est traînés jusqu’à lui. En vitesse, il avait dit. Mais à l’évidence on n’aurait peut-être même pas le temps d’évacuer un seul épi.

Plus bas, le palier du Six était léché par une substance maronnasse et mousseuse, qui entraînait des trucs suspects. « Un quart d’heure de ça, il n’y avait rien », précisa Giacco. « Et maintenant, voilà. Je ne sais pas d’où ça vient, mais ça monte. J’ai pensé qu’en fermant l’accès, on aurait le temps de voir ce qu’on pourrait faire, mais cette porte on ne la bougera pas. Ni dans un sens ni dans l’autre. Elle est complètement coincée. » On a regardé avec haine la saloperie d’acier qui était si peu entrebâillée qu’on ne pouvait même pas jeter un œil derrière. Ç’aurait mieux valu, pourtant.

« Qu’est-ce que vous suggérez ? » ai-je demandé. « On essaie de trouver une solution, ou on remonte la queue basse ? Et si oui, on dit quoi ? » Un long moment d’hésitation. Ils ont haussé les épaules. De toute façon, le Six était sans doute perdu. Le Cinq pourrait l’être aussi, au train où allaient les choses. Évacuer tous les kilomètres de ses rayonnages demanderait une équipe lourde, capable de réussir le transfert en moins d’une journée. Irréaliste. « Je crois que ça monte de plus en plus vite », a annoncé Kamil d’une voix tendue. J’ai entendu un craquement lointain, le bruit de quelque chose qui se déversait. Juste durant quelques secondes. Juste le temps de nous faire prendre la seule décision valable.

On s’est barrés. Non sans avoir embarqué au passage un maximum de cartons. « Qu’est-ce qui se passe ? » coassèrent les têtes pensantes en nous voyant apparaître, suants et chargés comme des baudets. « Les égouts », j’ai dit en arrachant mon masque. « Quand ils ont construit les niveaux inférieurs, ils ont dû faire des dégâts. Fragiliser quelque chose. Des tonnes de merde sont en train de s’occuper des cartons. Ça monte de plus en plus vite depuis le Six. La seule chose à faire serait de refermer toutes les portes qu’on peut au niveau le plus bas possible, de les sceller. Les conduits d’aération aussi. Tout de suite. S’il n’est pas trop tard. » Avant de songer qu’en matière de ventilation, le Cinq en était curieusement dépourvu. J’ai préféré me taire – cette bizarrerie pourrait toujours être évoquée plus tard. Elle garantissait cependant l’étanchéité totale du niveau. Ce devait être pour ça.

Des bouches se sont ouvertes et refermées sans rien dire. On a pu prendre le temps de déposer nos fardeaux. « Ça devait faire une cloche », ai-je enfin continué. « Avant qu’on force l’accès, je parie que ça maintenait une pression assez forte pour empêcher les remontées. Si vous voulez mon avis, il doit y avoir une nappe d’eaux usées, tout en dessous. Peut-être même tout autour. Je crois que des dizaines d’années ont permis de constituer un lac de… de diverses immondices, contenu jusqu’à notre arrivée. Jusqu’à ce qu’on fasse sauter la porte. Mais je ne suis pas spécialiste de ce genre de choses. Il y a peut-être une autre explication. » Louable précision. Je trouvais moi-même ma théorie plutôt tirée par les cheveux.

« L’ennoyage du Dépôt Six a commencé et il est plutôt rapide », a martelé Kamil. « Il faut au moins combler l’accès qui y mène. Empêcher que ces cochonneries gagnent tout. » Il a sorti sa règle à calculer, un crayon et du papier et a planché pendant quelques instants. « Le Cinq sera touché dans la nuit. Demain matin, sans doute le Quatre. Rajoutez quelques heures et on pataugerait dans le Trois si ça devait aller jusque là. » Un représentant de la Présidence a fait craquer ses articulations et s’est éclairci la voix. « Je mobilise les équipes des Affaires étrangères et de la Défense », a-t-il claironné. « Des archivistes depuis longtemps rompus aux déménagements d’urgence. Il faut évacuer ce qu’on peut, tout de suite. Nous n’aurons pas les moyens de faire mieux. Et il va falloir rassembler tout votre service pour participer. »

« Participer à quoi ? » émit distraitement le directeur d’une voix atone, comme s’il n’avait pas écouté. Le gars des hautes sphères le toisa avec mépris. « À la mise à l’abri du maximum de documents. Il va falloir réquisitionner une base militaire. » Je fis la moue. « En temps de paix, ce sera discret, tiens », remarquai-je. « Demain les journaux ne vont parler que de ça. » Sourire. En fait, l’idée ne me déplaisait pas. « La presse, je m’en charge », a rétorqué le costume-cravate d’un air suffisant. « Vous trois, en attendant, allez voir ce qui se passe en bas. Et ramenez quelque chose du sixième sous-sol, qu’on sache au moins ce qu’on perd. »

*

Tu parles d’un ordre. J’ai jeté un œil à ma montre en ronchonnant. Il était quand même tard. « Vous voulez dire, tout de suite ? » a geint Kamil. Un signe de tête et un sourire pas affable du tout ont servi de réponse. J’ai dit : « Cette fois, je veux des scaphandres tout à fait étanches. Demandez aux militaires ce qu’ils ont, ils seront les meilleurs fournisseurs qu’on pourra trouver. Le modèle pour la protection NBC serait le mieux. Il faut aussi des cordes, une grosse bouteille d’air supplémentaire par personne, un second jeu de torches électriques. Et des bâtons ou des trucs comme ça, pour qu’on puisse sonder le sol en avançant. Par mesure de sécurité, je veux aussi des gars juste derrière nous. Ils pourront rester au niveau supérieur s’ils ont trop les jetons pour nous suivre. »

Pas besoin de pousser trois milliards de fois mes requêtes comme c’était devenu une habitude. Une demi-heure plus tard, deux hurluberlus – tirés de leurs bureaux et munis du matériel requis – se sont retrouvés en combinaison verdâtre avant même d’avoir compris ce qui les attendait. Ils avaient l’air couillon et j’ai failli piquer un fou-rire en les regardant, avant de penser que nous devions être tout aussi ridicules.

« Bon, on descend. » Je leur ai fait signe d’avancer mais notre Guide Incomparable était en train d’accourir. « J’ai vos plans ! » a-t-il clamé. « Les plans des égouts ! » On s’est regroupés autour de lui quelques instants pour les contempler et bientôt Kamil a fait : « je vois. On n’en aura pas besoin. Ça servira à rien sauf à nous encombrer. » Giacco a voulu protester mais il lui a donné un coup de coude. Il avait dû piger quelque chose au premier regard et voulait nous le signifier sans rien dire. « Je jette encore un petit coup d’œil », j’ai fait, « et après on y va. »

C’était juste pour la forme. Je n’y comprenais rien. Ça partait dans tous les sens, il y avait des symboles cabalistiques, il s’agissait de copies trop floues de toute façon et surtout, les canalisations dessinées n’existaient pour la plupart pas. Ou n’existaient plus. Quoique la galerie indiquée côté ouest, et l’impressionnant réservoir auquel elle menait, sans doute que si. Ce dernier devait être à moins de dix mètres de la cage d’escalier, un poil au-dessus du Cinq. Son volume était bien suffisant pour que… « Bon », ai-je fait pour couper court à mes propres réflexions, « tout le monde est prêt ? Alors ne perdons pas de temps. »

*

Les deux guignols sont restés en faction au niveau du Quatre, et on est descendus patauger dans la mouise. Seules les deux premières marches étaient déjà recouvertes. Je m’étais attendu à bien pire. Jusque là, ça pouvait aller, et Giacco a disposé les explosifs en chantonnant. On est remontés se mettre à l’abri au fond du Cinq, il a poussé un petit aria en déclenchant la détonation, et on est allé constater que la porte n’était plus un obstacle sérieux. Satisfaction vite refroidie : après quelques pas à l’intérieur, nous avons découvert une rampe en pente douce. La salle était plus profonde que prévu. J’ai braqué ma torche en direction des rayonnages. Équipés d’échelles, ceux-ci, hein ? Quelle bonne blague.

Giacco s’est esclaffé. « Les gars, on va peut-être s’enfoncer un peu. Faudra respirer doucement, au cas où les casques seraient pas assez étanches. » Il s’est avancé jusqu’à ce que les ordures lui arrivent à la poitrine – liquéfiées, et si vieilles que leur putréfaction aurait bien pu provoquer de merveilleuses réactions chimiques. « Tout va bien ? » ai-je demandé. Il a senti l’inquiétude. « Au poil, mon Vladia. Et tiède comme j’aime. » Je me suis tourné vers Kamil. « Reste là. Ne nous quitte pas des yeux et au moindre problème, tire sur la corde pour nous ramener. Compris ? » Il a hoché la tête. « Faites gaffe, faites vraiment gaffe. Ce truc, c’est un piège. » J’ai haussé un sourcil. « Un piège ? » Il a eu un geste vague. « Ouais, mais je t’expliquerai. Quand tu auras la preuve qu’il me faut. »

Je n’ai rien dit. Peut-être qu’il avait trop fumé la moquette la nuit précédente. J’ai vérifié que j’étais bien attaché et je me suis laissé glisser-flotter vers Giacco qui faisait trempette jusqu’aux aisselles. Je savourai le plaisir d’être plus grand que lui. « Pas besoin d’aller bien loin », a-t-il fait. « On pioche à gauche, ou à droite ? » J’ai regardé autour de moi. Les cartons étaient bien singuliers. Sans doute parce que ce n’étaient pas des cartons mais des boîtes métalliques sans couvercles visibles. Et espacées les unes des autres d’une trentaine de centimètres.

« Kamil, tu pourrais me balancer ta théorie tout de suite ? » ai-je soufflé sans m’en rendre compte. « Les boîtes sont scellées. C’est pas du carton mais du métal. On va en prendre deux chacun. Je crois qu’on ne pourra pas faire mieux. » Il y a eu un silence. « Ça sera suffisant », a-t-il répondu. « Pour ma théorie, plus tard. On n’a pas le temps. Mais faites vraiment attention. Attention à n’importe quoi. » Je me suis immobilisé, partagé entre le désir d’aller lui faire cracher le morceau et le sens du devoir : les rayonnages n’étaient plus qu’à une coudée ou deux. « Tu perds la boule », a ricané Giacco avant de pousser une exclamation étouffée. « Merde. J’ai marché sur un truc. Comme une dalle descellée. » Il a reculé un peu et a tiré sur la corde. « Je vous ai dit de faire très attention » a rétorqué Kamil, et j’ai levé un bras en un inutile signe d’apaisement qu’il ne pouvait pas voir.

« Giacco, tu chopes les deux boîtes les plus proches, j’en embarque deux aussi et on repart. Pas la peine de traîner dans le coin. » J’ai senti des bulles remonter le long de mes jambes. « Vraiment pas la peine. » Ça s’était mis à bouillonner un peu plus loin. Le niveau de l’eau – même si ce n’en était pas tout à fait, selon mon opinion – venait d’atteindre le niveau de mes épaules. Plus vite que je l’aurais voulu et espéré.

« J’ai les miennes », a grommelé Giacco. « Purée, elles sont bien lourdes. Kamil, faudra que tu nous tires quand on atteindra la rampe, sinon on ne la remontera jamais. » Encore un effort et ma main agrippa enfin une tablette. « J’ai aussi les miennes », ai-je bientôt ajouté. « On retourne fissa au Paradis. » Avant de trébucher et de couiner que les dalles du sol ne tenaient vraiment pas. Mais quelle drôle d’idée, des dalles, un revêtement lisse dans un dépôt c’est ce qui se fait de mieux, les roues des chariots aiment bien. « C’est certainement pas des dalles », a balancé Kamil avec aigreur. « C’est pas des dalles et on met les bouts avant d’en avoir jusqu’aux yeux. »

J’ai senti des paquets de bulles éclater juste à mon côté. On s’est traînés comme on pouvait, pas bien vite parce que ça glissait et que le bouillon était un chouïa trop dense, puis Kamil a hurlé aux deux autres de descendre pour l’aider à nous tracter, il y a eu le claquement frénétique de leurs pas, et loin derrière nous vers le fond de la salle, ou pas si loin, un bruit comme celui d’un geyser prêt à dégueuler. Puis une vague nous a frappés. J’ai été secoué mais j’ai tenu bon malgré mon légendaire manque d’équilibre. Devant, Giacco s’est retrouvé à plat ventre, beuglant comme un perdu. Je lui ai ordonné de lâcher ses boîtes mais il ne voulait rien entendre. Et on s’est retrouvés dans l’escalier, tirés par deux essoufflés et un Kamil furieux.

Il a coupé la corde qui nous reliait et nous a poussés vers le haut. Valait mieux grimper sans se retourner : quand nous avions franchi trois marches, la merdasse en avait recouvert deux. C’était le moment de faire un petit sprint dans une combinaison plutôt raide et pas tellement conçue pour la course. On s’est quand même permis une pause pour respirer en dépassant le Cinq. Tout juste le temps de voir les trésors être engloutis à jamais.

*

Le comité d’accueil s’est reculé avec dégoût quand nous sommes revenus à l’air libre. Un petit contingent de soldats était déjà là, presque en tenue de combat. Ils nous ont décrassé avec un liquide contenant plus de détergents qu’on en utilise dans tout le pays en un an, ont vérifié que leurs précieuses combinaisons n’avaient rien laissé passer, et nous en ont extraits avec un remarquable luxe de précautions, pour nous mettre à poil avant une douche vigoureuse, insistante et même pas tiède. Les boîtes ont été encore mieux lavées que nous. Elles étaient bel et bien en métal, sans ouverture, sans soudure visible. Pas oxydées pour un sou. Lisses comme si elles venaient d’être produites. Certains avaient hâte de les éventrer et les tripotaient en les regardant comme s’il s’agissait de lingots d’or. Ils les abandonnèrent au plus vite lorsqu’on eut l’idée intéressante de faire crépiter des compteurs Geiger à leur côté.

« Vos documents du Cinq, c’étaient des copies », a lancé le directeur d’une voix curieusement normale quand nous nous sommes retrouvés dans la baraque de chantier qui servait aux conciliabules. « Des fac-similés. Vous vous imaginez, toute une salle comme ça remplie de cartons contenant des fac-similés et aucun original ? C’est absurde. » Nous nous sommes regardé les uns les autres. « Ah oui, pour le moins absurde », a murmuré Kamil en écho. Puis il m’a adressé un léger clin d’œil. « Peut-être qu’on pourrait y aller », ai-je suggéré. « Besoin de nous reposer, vous comprenez. La journée a été dure et longue. On pourra vous raconter les choses en détail demain. Avec le recul ce sera mieux. Et puis là on est épuisés, vous voyez… »

« C’est ça, demain », a repris Kamil. « On aura les idées vraiment plus claires. » Le directeur avait un air sinistre. « Quelle importance », a-t-il répondu, « maintenant qu’il n’y a plus rien à faire. » Sur quoi il s’est effondré dans un fauteuil qui traînait. « Bon », ai-je conclu, « alors à demain. » Puis, m’adressant à Giacco et Kamil : « J’ai des supers pizzas au frigo, ça me ferait plaisir de les partager avant qu’elles soient périmées. » Giacco a secoué la tête. « Peux pas », a-t-il grogné. « Ma copine m’attend et je suis déjà assez en retard comme ça. » Kamil a souri avant de susurrer qu’il était partant. Et j’ai deviné que la soirée pourrait devenir intéressante sinon délicieuse.

*

Il a fallu secouer le four pour qu’il se décide enfin à chauffer, et en attendant que ça cuise on s’est installés dans le canapé, pieds en éventail sur la table basse, bière à portée et télévision ronronnant pour elle-même.

« Bon, quand même, dis-moi tout », ai-je enfin réclamé après une copieuse quatrième dose de mousse blonde. « Avant que je me sente trop vaporeux. » Il s’est massé le front, a tripoté sa bouteille, s’est enfilé une petite gorgée et s’est éclairci la voix. « Les niveaux inférieurs étaient piégés. Pour moi c’est évident. On a détourné le réseau des égouts, aménagé des dérivations, des citernes, juste pour le moment où quelqu’un retrouverait l’accès des sous-sols. » Il s’est gratté un genou. « Je pige pas », ai-je alors protesté.

Il s’est redressé. « Écoute, voilà l’idée. Les niveaux inférieurs, c’étaient des bonbonnes sous pression – de très grosses bonbonnes. » J’ai agité un index indécis. « Je me souviens que le coup de la pression, c’est moi qui l’ai évoqué », ai-je énoncé trop pâteusement. « Oui, c’est toi, mais tu étais parti sur une fausse piste. Quand j’ai vu les plans, c’était clair : ils étaient trafiqués. Pas en entier, on a oublié d’éliminer quelques détails. Le bâtiment est presque sur un nœud de collecteurs. Ce qui peut passer inaperçu, c’est qu’une grosse canalisation traverse pile sous le Six. Elle s’arrête à l’extrémité sud, à l’opposé de l’escalier, et là, elle remonte jusqu’au plancher du dépôt – comme si c’était un réservoir. Il suffit d’ouvrir une vanne, le tour est joué. » À mon tour je me suis gratté quelque part. « Continue », ai-je grogné en prenant un air moins léthargique. Il s’est calé confortablement. « Le Cinq et le Six, ils étaient gonflés à bloc. Tu as vu ce que ça a donné quand on a fait sauter la porte du Cinq. Je pense qu’il y a des mécanismes qu’on n’a pas vus, actionnés quand la pression a chuté. Qui ont dû libérer quelque chose comme des sécurités : de quoi commencer à inonder le Six, quand même pas trop, une sorte de préalable. Il fallait autre chose. »

Je hoche la tête en me rappelant la belle bourrasque pestilentielle à laquelle on avait eu droit. « Je ne vois toujours pas où tu veux en venir », ai-je insisté en attirant vers moi un nouveau flacon bronzé. « L’air s’échappe, les sécurités sont libérées », a-t-il alors entrepris de préciser. « Quand vous marchez sur les dalles du Six, bien cachées sous la flotte, ce ne sont pas des dalles. Vous avez actionné l’ouverture complète des vannes. Qui ne pouvaient l’être que parce qu’elles avaient été débloqués quand l’atmosphère sous pression avait foutu le camp. Ceci, parce que… »

« Bon, ça va, j’ai compris », l’ai-je interrompu, en oubliant de critiquer son excès d’imagination. « Mais tout ça pour quoi ? Hein ? Pour éviter que l’ennemi ne s’empare de nos précieuses paperasses ? À l’époque, ils avaient mieux que ça à faire. » Kamil est resté songeur et s’est tripoté une épaule. « Je ne sais pas. Les archives dans les boîtes métalliques doivent être bien brûlantes, pour être protégées comme ça. Si ces documents détenaient des informations capables de ranimer les brasiers d’antan, à ton avis, qu’est-ce qu’il se passerait ? »

Je me suis étiré. Façon de prendre le temps de réfléchir. Et de ne pas y arriver. « Sinon, je suis sûr que les copies du Cinq étaient un attrape-couillons », a-t-il poursuivi en profitant de mon silence. « De quoi nous distraire un petit moment le cas échéant, jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour réagir. Un dispositif tout simple pour nous retarder, si tu veux. » Il y avait une autre option, je ne pouvais pas manquer l’occasion de prouver que j’étais un peu moins bête qu’une méduse. « Ou alors pour nous inciter à nous précipiter au Six sans attendre de découvrir qu’on nous avait pris pour des cons. »

« Possible aussi », a-t-il répondu en croisant les bras pour attendre plus ample réaction de ma part. Si j’étais convaincu ou pas de tout son discours, c’était difficile à dire – j’avais quand même des objections. « On aurait pu ne pas marcher sur les dalles. Et les boîtes sont toujours accessibles. Il suffira de pomper et d’aller les repêcher. » J’ai fermé les yeux en imaginant comment ça se passerait. Il vaudrait mieux qu’on ne me demande pas d’en être, l’idée ne me plaisait guère. « Les dalles, je suis sûr qu’il y en avait assez pour que vous ne puissiez pas les éviter. Et pomper pour récupérer les boîtes… Pourquoi pas. À condition que ça s’arrête là », a-t-il ajouté. « À condition qu’il n’y ait pas autre chose. Des eaux sales, du jus de pourriture… d’une certaine façon, d’accord, c’est presque rien. Imagine que ce ne soit qu’un début. Une entrée en matière. Une façon de nous faire perdre le maximum de temps… en nous foutant dans la merde au sens propre. Avant de passer à une étape suivante. » Je suis demeuré muet le temps que défile un summum de vulgarité publicitaire sur l’écran. « Admettons », ai-je fait. « Et ce serait quoi ? » Il a croisé les bras et fixé le plafond. « J’en sais rien. J’en sais rien, mais j’ai pas envie d’être dans le coin quand ça arrivera. »

*

Je n’ai pas cru à ses théories. Comme il était tard, je lui ai proposé de dormir chez moi et on s’est pieutés après avoir réfléchi au besoin ou pas de retourner au boulot à l’heure habituelle. On a fini par se mettre d’accord : les réveils ça fait beaucoup trop de bruit pour permettre de bien commencer une journée. On laisserait le mien se reposer.

Au matin, Kamil était blotti contre moi et me tenait par la taille comme il devait le faire avec ses copines. Je me suis dégagé sans rien dire en faisant mine de ne pas remarquer son sourire gêné. J’ai préparé un petit déjeuner costaud, puis nous avons grignoté en écoutant la radio égrener l’ordre du jour des diverses escarmouches aux quatre coins du globe. Durant la nuit, une petite bombe A, modèle artisanal d’origine indéterminée, avait réduit en cendres Ventiane ou Venise, je n’ai pas bien compris. La routine.

Lorsqu’on est arrivés aux Archives, ce fut pour constater que des camions bâchés avaient investi les environs, qui résonnaient de clameurs martiales. On a été accueillis par quelques types pas aimables en treillis qui nous ont traînés jusque dans un préfabriqué vert chiasse fraîchement déposé dans la cour, pour nous photographier sous toutes les coutures et nous faire remplir des fiches interminables. On nous a ensuite remis une plaque perforée en métal : le sésame pour pénétrer dans les bâtiments, désormais sous juridiction extraordinaire.

Le directeur s’était fait tout petit dans son bureau et n’attendait plus que l’ordre de dégager en faisant le ménage dans son royaume. « Le bâtiment va s’effondrer », geignit-il en hésitant à mettre une photo encadrée de son ex-femme à la poubelle. « Les Six à Quatre sont inondés et les murs commencent à céder. Vous imaginez ? Ils n’étaient même pas prévus pour résister à une petite poussée. Tout le reste tombera aussi. » Il a essuyé une petite larme. « Les boîtes du Six, on a une idée ? » ai-je demandé en coupant court aux pleurnicheries qui s’annonçaient. « Tout ce que je sais, c’est que le contenu est très radioactif. Ils ont envoyé un robot submersible faire des examens complémentaires. Et depuis ils ont décidé de boucler le coin. Le bâtiment ce matin, tout le quartier cet après-midi selon les derniers résultats de leurs analyses. Mais ils ne me disent rien, à peine l’accessoire. »

L’utilisation d’un robot m’a surpris. Je croyais que ce genre de joujou n’existait plus. Il devait s’agir d’un modèle sans aucune sophistication, ou alors l’armée avait encore plus de moyens que ce que je croyais. « Leur machine n’est pas revenue », ajouta le directeur. « Bouffée par des substances corrosives. » J’ai grimacé de toutes mes forces. On avait peut-être eu chaud aux miches lors de notre dernière descente. « Ils semblent avoir eu juste le temps de récupérer les informations qu’ils voulaient, et ils ont ramené un bout de câble. Expédié dans un laboratoire, je crois. »

« Giacco n’est pas là ? » ai-je demandé. Notre Gourou Sublime a secoué la tête. « Je l’ai renvoyé dans ses foyers. D’ailleurs, vous aussi, ce n’est pas la peine de rester. Sauf si on vous réclame. Mais je ne crois pas. Tout ça nous dépasse, maintenant. » Je me suis tourné vers Kamil. Il était adossé à la porte, impassible. « Tu vois une nécessité de rester ? Quelque chose à faire ? » Ses yeux se sont perdus au loin. « Non. Rien de rien. En fin de compte, on peut aussi bien aller se faire voir ailleurs. »

*

J’ai pensé qu’il voudrait partager ses idées saugrenues avec Giacco. Il n’était pas chez lui – son emmerdeuse du moment devait se le garder au frais. En fin de compte, j’ai avisé un bistrot crasseux et on a fait une halte pour réfléchir. On nous a servi du jus de chaussettes dans des tasses minuscules pour un prix exorbitant. La radio gueulait les nouvelles fraîches. Une nouvelle escalade menaçait au Proche-Orient, dont il ne restait plus grand-chose à pulvériser depuis belle lurette.

« Qu’est-ce que tu vas faire ? » m’a demandé Kamil. « Après tout, j’ai l’impression qu’on va se retrouver mis à disposition de l’Administration. Ou au chômage. » J’ai trempé mes lèvres dans la noirceur artificielle d’un café factice. « Je vais peut-être quitter le pays. Plus de boulot, c’est l’occasion rêvée. J’ai toujours voulu partir pour l’Amérique du Sud. Embarquer sur un trois mats juste pour la traversée et ensuite construire une nouvelle vie. » Il a éclaté de rire. « Tu sais, Vladia, moi aussi. Depuis des années. J’ai un vieil atlas. Quand ça ne va pas, je me jette dessus. Toujours aux mêmes pages. La forêt amazonienne ne me tente pas, je rêve de coins plus au sud. Où l’existence resterait plus supportable qu’ailleurs sur le globe. »

Je l’ai regardé attentivement. Il était sérieux. Et puisqu’il était sérieux, je pouvais lui faire une proposition indécente. Après tout on bossait ensemble depuis plus de cinq ans et on ne s’entendait pas trop mal. Je me suis frotté le menton. Giacco, non, ce serait inutile. Il était trop accroché à son cheptel de conquêtes féminines et c’était plutôt un gars du genre sédentaire. Mais avec Kamil, sans aucun doute, je pouvais y aller. Alors j’ai vidé ma tasse d’un trait en grimaçant et je lui ai soumis mon idée.

*

Lorsque les bombes ont pété, Kamil et moi étions déjà loin. On n’avait ni demandé ni obtenu congé, on avait juste emballé quelques affaires dans nos sacs à dos du temps du service militaire, dit adieu à un directeur hébété qui contemplait ses Archives en train de se lézarder, et on avait cheminé jusqu’au Havre pour embarquer sur un cargo à voiles. Destination l’Argentine. On s’était dit qu’on pourrait commencer une nouvelle vie dans un pays qui tiendrait encore debout, et les choix étaient bien maigres. L’Australie, devenue un vaste camp de réfugié, avait fini par fermer ses frontières. L’Amérique du Sud offrait au moins tout juste quatre chances sur cinq de se retrouver expulsé en direction de l’Afrique. C’était la solution rêvée.

La Présidence n’ayant pu empêcher la presse de se faire l’écho discret du désastre, c’est ainsi qu’au moment de quitter le port nous avons su que le bâtiment avait bel et bien entrepris de s’effondrer, avalé par un sous-sol ravagé et imbibé de tous les miasmes urbains imaginables. Avant de se métamorphoser en cratère de bonne profondeur et diamètre respectable, pulvérisé par une enthousiaste série d’explosions que personne n’irait jamais revendiquer. Façon plus que définitive de rendre non-communicables les boîtes du Six – mais resteraient encore celles que nous avions remontées, que Kamil voulait croire remplies de riens assez lourds pour faire illusion. Après tout, pourquoi pas.

Quel genre d’archives pouvait-il y avoir dans cet ultime dépôt ? Des documents à ne surtout mettre entre aucunes mains ? Peu importait : eussent-ils été consultés, j’estimais que le résultat aurait alors été le même. Ou pire – toutes les extrapolations restaient possibles, jusqu’aux plus saugrenues. À mon avis, pour l’esprit vicieux qui avait conçu et les sous-sols et leur procédé d’autodestruction, il avait moins importé de protéger le contenu des dépôts souterrains que d’être certain que, consultées ou non, les archives du Six flanqueraient tôt ou tard une belle pagaille aux alentours. À ce sujet, Kamil et moi resterions en complet désaccord, puisque personne n’aurait jamais le fin mot de l’histoire.

Les autorités militaires devaient sans hésitation accuser le Maroc, lequel s’est défendu en incriminant tour à tour la Nation Corse et le Niger. Par le jeu subtil des alliances imbriquées l’Europe démembrée a sans tarder remis le couvert. Sur quoi l’Union sino-indienne en a profité pour s’en mêler, au grand dam du bloc slavo-balkanique qui ne pouvait décemment pas s’empêcher de participer au feu d’artifice. La Confédération sud-américaine s’est plus que jamais enfermée dans sa neutralité légendaire et on lui a fichu la paix. Elle détenait d’ailleurs à elle seule – et à titre dissuasif – quatre fois la quantité totale de missiles subsistant dans le reste du monde. Bichonnés et en parfait état. Il était préférable de ne pas se la mettre à dos.

Après un bref échange d’engins balistiques plus ou moins efficaces, on s’en est tenu là, le temps de reprendre son souffle. On avait dans la précipitation vaporisé Andorre, Monaco, Malte et l’État libre de Genève, où se concentraient l’essentiel des instances multilatérales de maintien de la paix. Il convenait de faire une pause hébétée avant que d’autres bévues soient commises. Elle dure depuis déjà deux ans. Je crois difficile de ne pas m’en réjouir.

*

Après une traversée sans encombres, à peine agrémentée de trois escarmouches avec des pirates mal équipés, nous avions atteint Buenos Aires. Une courte nuit pour nous remettre du voyage, et au matin quatre fringants lascars nous cueillaient à la fois en plein petit déjeuner et en plein désarroi, car nous venions nous rendre compte que nos billets ne valaient plus tripette et qu’une cruelle méconnaissance de l’espagnol risquait de compromettre notre devenir. Dans un français impeccable à l’accent béarnais prononcé, ils nous convièrent à les suivre, ce qui nous mena dans une fermette isolée où nous fûmes interrogés durant des semaines avec une politesse exquise.

Nous n’avions pas grand chose à révéler, nos Argentins connaissaient tout le reste. Une fois devenu évident que nous étions deux boulets dont on ne tirerait rien d’assez passionnant, ils nous proposèrent un emploi au sein de leurs propres archives, où nous serions chargés de documents francophones dont personne ne voulait s’occuper tant ils étaient en désordre. À vue de nez leur reclassement nous mènerait jusqu’à la retraite. Nous signâmes sans hésitation le contrat tendu. Et entreprîmes aussitôt de pousser des soupirs résignés à chaque carton examiné.

Kamil et moi partageâmes bientôt un petit appartement fonctionnel : il y était possible de ramener des filles sans déranger l’autre, et le boulot était à deux pas. Les mois passèrent. Puis vint un samedi matin de printemps, frais et humide, duquel j’avais deviné dès le réveil qu’il n’y aurait rien à attendre de réjouissant. Je prenais le temps de me divertir en remplissant des paperasseries fiscales, lorsque le téléphone émit des couinements suraigus. Trop occupé à trouver le meilleur moyen de soustraire au Trésor argentin le moindre peso, j’ai laissé Kamil décrocher. À voir son regard soudain effaré j’ai cru qu’une catastrophe nous était tombée dessus, jusqu’à ce qu’il branche le haut-parleur. C’était notre compère de jadis, qui débrouillard comme pas deux avait déniché nos coordonnées.

« Donne-moi ton numéro, je te rappelle » a chaudement lancé Kamil. « Nous, on peut se permettre de dépenser. Toi, peut-être pas. » Il a griffonné vingt-deux chiffres puis a raccroché. « Faut que je reprenne mon souffle. Bon Dieu, bon Dieu, bon Dieu. J’y croyais plus. » J’ai secoué la tête à m’en claquer une cervicale pour montrer que moi aussi. Les mots restaient coincés dans mon gosier. Les larmes de soulagement, elles, s’étaient déjà frayées un passage jusqu’aux yeux.

« Mec, tu peux pas savoir », a-t-il bientôt murmuré au combiné. « On imaginait tout et n’importe quoi. Comment t’as fait ? Qu’est-ce que tu deviens ? C’est vraiment super ici. Et les filles, je te dis pas. Tu veux venir ? Ce serait une bonne idée, non ? » Un long silence a suivi la salve de points d’interrogation. « Venir, non. J’ai une femme, maintenant. Et j’aurais pas les moyens. Le reste… » Un plus long silence encore, avant de passer en revue les quelques semaines qui avaient suivi notre disparition. Nous étions religieusement penchés en direction de cette voix crachouillante. « Si vous vouliez venir vous installer, on prendrait les frais en charge, c’est pas un problème », ai-je fini par suggérer. Il était hélas décidé à refuser et je ne pouvais rien faire pour qu’il change d’avis.

Je souris à mon gracieux colocataire en haussant les épaules et me mis à rêvasser. Kamil avait longtemps tenté de retrouver sa trace, si trace il devait y avoir. Pas garanti. J’étais devenu tristement persuadé que Giacco avait été atomisé, au même titre que la majorité de la population parisienne. Certains sont du genre coriace, ce qui n’est pas suffisant pour assurer une survie en milieu désintégré. S’il l’était, je n’avais pourtant pas donné cher de sa carcasse. Mais le bougre avait profité d’une chance exceptionnelle, puisque les militaires l’avaient expédié dans une caserne varoise peu avant qu’on s’en donne à cœur-joie, soi-disant pour participer à une commission d’enquête. Pour le larguer dans la nature au bout de quelques jours.

« Sinon, le boulot ? Toujours archiviste ? » Kamil avait préféré changer de sujet, quitte à y revenir en faisant un détour pervers. « Archiviste, je voudrais bien. Si on archivait les gravats. Enfin, l’important c’est de gagner sa croûte. » Un raclement de gorge. Dans notre salon on s’est regardés avec incompréhension. Il allait répondre, oui ou non ? « Et donc… », ai-je insisté avec le maximum d’onctuosité possible. Peut-être qu’avec encore plus de délicatesse… mais je ne pouvais pas me rendre compte. À l’autre bout du fil sa voix s’est brisée et j’ai cru entendre des sanglots. Puis il a reniflé un coup pour se donner du courage. « Éboueur, comme métier, ça vous dit quelque chose ? »

*

Les choses auraient pu en rester là si certains desseins n’avaient été formés dans notre dos – l’appel de Giacco n’étant que le prélude à leur mise en application. Après un dimanche passé en festive beuverie pour célébrer cette trop brève conversation, nous avions décidé que le lundi pourrait être consacré au reconditionnement de cartons pourrissants, activité très pertinente quand on a du mal à s’extirper d’une gueule de bois. Mais à peine avions-nous enfilé nos blouses que deux gaillards balancés comme des danseurs de tango mais aussi affables que des inquisiteurs nous sautaient sur le poil pour nous assurer que notre devenir n’était pas dans ces dépôts poussiéreux.

Une réunion impromptue se tint dans le bureau du patron. Il n’était pas mécontent de découvrir qu’on nous réservait des activités qui le débarrasseraient enfin de ces grandes gueules de Français, mais émit pour la forme une protestation plaintive accueillie avec juste ce qu’il fallait de froideur. Puis plus personne ne s’occupa de lui jusqu’à ce qu’on lui demande de propulser sa secrétaire vers un endroit d’où elle pourrait nous rapporter du café. Énormément de café.

« Il y a six mois, vous avez parlé du sixième dépôt. C’était intéressant, malgré le fait que cet endroit était visiblement le fruit d’une farce douteuse. Maintenant, nous voudrions savoir ce que vous sauriez d’un septième dépôt. Et de certains autres. »

Je faillis ouvrir grand la gueule de surprise et me retins de justesse. L’existence de salles sous le niveau Six était à mes yeux une hypothèse aussi farfelue que celle de l’existence d’un dieu des brins d’herbe. Kamil s’est contenté de sourire. « S’il y avait encore des magasins sous le dernier visité, je ne vois pas comment nous aurions pu même supposer leur existence. Le plan que j’ai pu consulter ne révélait rien. Ou alors il fallait qu’ils soient situés ailleurs, pas sous le bâtiment. Je pense que vous cherchez à savoir si des documents auraient pu nous mettre sur leur piste ? Malheureusement non. » Et de croiser les bras avec satisfaction juste avant de conclure : « Sauf si les dernières boîtes remontées contenaient les informations nécessaires. Mais là, vous auriez intérêt à demander aux braves militaires qui nous les ont chipées tout de suite. Ils sont un peu inoccupés, ces temps-ci. Je suis sûr qu’ils seront ravis de vous aider. »

L’impertinence passa, accueillie avec un infime sourire. « Nous savons très bien où ils se situent. Il nous manque seulement quelques précisions à leur sujet. Mais vous trois, vous saurez vous arranger sans. Votre ami sera bientôt ici. Nous avons besoin de lui, qu’il le veuille ou non. Certaines… besognes nécessitent d’être effectués à trois. Et manifestement il vous manquait, n’est-ce pas ? » Je grognai un coup. « Bon, si vous en savez assez voire plus que nous, pourquoi perdre votre temps en questions inutiles ? » Kamil fronça les sourcils. J’aurais peut-être mieux fait de la boucler. « Pour le plaisir », rétorqua le plus grand des gominés. « Ou pour être sûrs que vous allez vous récrier comme des pucelles en découvrant votre future mission. »

Il y eut un silence tandis que le café faisait enfin son apparition. La petite demoiselle nous servit en tremblant, m’adressa une esquisse de sourire puis se retira sur la pointe des pieds. Elle avait oublié le sucre, ce qui ne m’empêcha pas d’agiter une petite cuiller dans ma tasse. « Une nouvelle mission », susurrai-je enfin. « Du même genre, je parie. En France ? » J’avalai un millimètre cube de ténèbres. Plus eût été téméraire : c’était du corsé dont le taux de caféine devait avoisiner le létal.

« Vous serez équipés de scaphandres semblables à ceux que vous avez utilisés. Disons, plus étanches. Vraiment plus étanches, et un tout petit peu plus encombrants. Mais vous vous y habituerez vite. Les trois jours de voyage seront suffisants pour ça. » Pause. On attendait une réaction qui ne viendrait pas. J’ai beau être idiot, trois jours en scaphandre, ça me donnait une légère idée de la destination. Mais j’ai aussitôt décidé de jouer les imbéciles. Kamil aussi, semblait-il. Seul le trahissait un frémissement nerveux de la lèvre inférieure.

« Les dépôts français sont encore en assez bon état. Ceux des Russes réclameront plus de précautions. Les Chinois n’ont jamais fini de remplir les leurs, les Américains ont négligé cette option et nous devrons attendre une dizaine d’années pour tenter de visiter les installations d’Alaska. L’Inde a de façon similaire préféré un refuge himalayen. Enfin, pour l’anecdote, Israël a peut-être réussi à partager une ou deux salles avec vos compatriotes, mais nos informations ne sont pas confirmées et vous verrez bien sur place. »

Je regrettai soudain d’avoir eu cette fâcheuse tentation de changer de continent. Si nous étions restés en France, on nous aurait fichu la paix jusqu’au moment où, minés par radiations et privations, nous aurions claqué à l’âge respectable de, soyons optimiste, quarante ans. Je m’en voulus alors, brièvement, de tirer notre brave compère vers de nouvelles mésaventures. Bah, ça lui plairait peut-être – sauf si la présence d’une épouse encombrante devait l’empêcher de lorgner sur les jolies brunes du coin.

« Je parie que tout ça se situe sur la face cachée. Je me trompe ? » Aucun mouvement de dénégation. « Et l’entraînement commence quand ? » Ce n’était plus le moment de jouer au con et l’heure du déjeuner approchait. Moi, le ventre vide, j’ai tendance à devenir impatient. « Quand vous voudrez. Ce ne sera pas long, au plus deux semaines. Pour ce qui est de piloter, nous avons un équipage. Au moins pour cette fois. Peut-être qu’à l’avenir… » Geste vague. Ben tiens, comptez sur moi pour tenir le manche, songeai-je.

« D’autres missions ? » ai-je fait après cette réflexion, soudain un tantinet en alerte. « Si la première est fructueuse, oui sans doute. Elle ne sera qu’un état des lieux, et vous nous devez bien ça. Ça vous aurait dit, d’être refoulés tout de suite vers l’Afrique ? Ensuite, vous comprenez que nous ne pourrons pas nous contenter d’un vague aperçu. » Mieux valait ne pas répondre. « Rassurez-vous, ce ne seront que trois missions. Nous commençons par la plus simple, ensuite vous apprendrez le chinois et le russe avant de repartir. Trois semaines à chaque fois. Expériences inoubliables. D’autres tueraient pour être à votre place. »

Fort bien. On allait donc se payer une petite excursion durant laquelle nous aurions tout loisir de contempler la globe terrestre. De loin, il devait désormais ressembler à un vaste étron grillé entouré de vapeurs jaunâtres – avec à peine encore quelques îlots de verdure dont le plus vaste permettrait de distinguer l’Amérique du Sud. Évidemment, quand on nous aurait largué sur la Lune, ce serait une autre paire de manches. Faudrait se débrouiller. On ne nous demandait pas de ramener grand-chose, n’empêche que ça ne serait pas du gâteau. Pour la suite, ils devaient avoir leur petite idée sur la question, mais je n’étais pas pressé de la connaître. Les motivations d’une telle entreprise ne me regardaient pas plus – mais il y avait peu à parier qu’elle fût de nature philanthropique.

Le plus doux de mes interlocuteurs s’éclaircit la voix. « Nous estimons que vous ne serez pas dépaysés, une fois dans les dépôts. Ils doivent ressembler à ce que vous connaissez déjà. Et c’est le genre d’opération que vous avez déjà menée, crois-je savoir, avec un certain brio. » Ouais, sûr. Je dirais même avec panache, enthousiasme, et des crampes à l’estomac tellement ça fleurait la rose. Je le fixai par défi. Il me regarda sans sourciller jusqu’à ce que je baisse les yeux et sourit à demi en posant une main sur mon bras.

Je ne lui laissai pas le temps de rajouter quoi que ce soit et me reculai pour me gratter l’omoplate gauche. Pourquoi ne pas requérir l’assistance propice d’un conservateur ? Au moins, durant le trajet, ça ferait un quatrième pour la belote. Ou alors la denrée était trop précieuse, et il valait mieux envisager que la perte de trois abrutis ne serait pas un bien grand mal. Fermant les yeux, j’essayai d’imaginer comment ça se passerait là-bas. Si des architectes retors avaient aussi été mis à contribution pour établir les plans de ces dépôts sélènes, on risquait de ne jamais revoir le plancher des vaches. J’appréciais moyennement cette perspective.

« Rassurez-vous », précisa-t-il comme s’il avait saisi mes pensées, « Malgré les risques, sans doute bien plus grands, il y aura cette fois-ci une très grande différence : au moins, le vide n’a pas d’odeur. » Je grognai un coup. Ce n’était pas franchement drôle. Et pour ce qui me concernait, quelle différence entre avoir été archivistes de fosse à purin et devenir archivistes astronautes ? Le vide était par nature inodore, soit. Mais quand même, tout ça sentait mauvais. Très mauvais.

« Vous ne nous laissez pas la possibilité de refuser, naturellement », fis-je alors d’une voix dont la blancheur me surprit. Mon intervention provoqua un léger amusement. « Monsieur Kowalski, comprenez bien une chose. Nous ne vous forcerons pas. Nous trouverions ennuyeux que vous décliniez l’invitation, mais vous avez le choix. La Lune, ou l’Afrique. À vous de voir. »

Kamil m’observait avec l’air de ne pas croire que j’étais prêt à le lâcher. Je me frictionnai les mains. Non, bien sûr, j’accepterais – il faudrait être fou pour préférer le charnier nauséabond qui s’étendait, selon ce qu’on disait, du Cap jusqu’au Sahara. Mais pour sceller mon approbation, il me fallait au moins une assurance. Dérisoire, pourtant soudain j’y tenais. C’était une bravade idiote qui risquait de me coûter cher, mais on a parfois des impulsions irrésistibles. « L’air pour mon scaphandre, exigeai-je alors, il faudra qu’il soit parfum lilas. Sinon, je ne viens pas. ». Et, relevant le menton, je croisai les bras d’une façon que j’espérai assez résolue, en attendant la réponse.

***

Première parution: Scories, éditions Hydromel, 2014 (voir la page Publications).

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