Dimitri Chostakovitch : Symphonie N°4 en ut mineur, opus 43 (1935)

Pour commencer, je crois qu’un petit point d’histoire va s’imposer (succinct, d’abord y a pas marqué « professeur agrégé », mais plutôt « cancre désagrégé », alors ne pas s’attendre à du lourd).

4ojtjohawkk_doxdy_1tbdl72ejkfbmt4t8yenimkbvaiqdb_rd1h6kmubwtcebj

Le Club Taïga vous accueillait pour de longues et heureuses vacances

En Union soviétique, 1936 n’est pas forcément, semblerait-il, une bonne année pour tout le monde. C’est que ça purge sec, et qu’il faut faire très attention jusque dans les activités les plus anodines comme respirer (d’ailleurs même en se tenant à carreau ou en se comportant naïvement et sincèrement en bon communiste, on risque, au mieux, de se voir offert un séjour gratuit dans un camp de vacance sibérien où de Gentils Organisateurs vous feront passer toute fantaisie déviationniste, et au pire de disparaître complètement de la circulation sans passer par la case goulag – parfois on se demandera ce qui est préférable, puisque la fatale conclusion peut être la même et qu’il vaut mieux être expédié en vitesse sous terre plutôt qu’agoniser les mains gelées, mais je m’égare).

Oui Madame, si vous l'imaginez comme ça, l'ouvrier agricole, on ne vous en empêchera pas.

Oui Madame, vous pouvez l’imaginer comme ça, l’ouvrier agricole.

Chostakovitch vient de commettre son second opéra : Lady Macbeth de Mtsensk, campagnarde histoire d’adultère vaguement bovaryste (la femme du fermier qui s’ennuie à mourir tombe sur un bel ouvrier agricole avec lequel elle va s’ébattre joyeusement, jusqu’à ce que…). Au début ça marche bien, c’est un très gros succès, ça va se chanter jusque dans les usines, mais vient un jour où un certain Josef Vissarionovitch Djougachvili (qu’aura bien fait de choisir un pseudo) a l’idée particulièrement déplacée de se rendre à l’opéra, au lieu de se contenter d’arpenter les magnifiques couloirs du Kremlin ou de choisir quel maréchal faire trépasser, et c’est la catastrophe. Le moustachu de Géorgie, ça lui plaît pas trop. Et même pas du tout. Surtout qu’il y a des scènes un peu osées, que ça s’envoie en l’air directement sur scène non mais imaginez un peu…

Chosta est alors en train de travailler sur sa quatrième, et voilà que tombe brutalement un article de la Pravda (car le PPP – Petit Père des Peuples – ne pouvait pas laisser passer ça sans adresser une complainte eu courrier des lecteurs), papier du genre incendiaire qui descend sommairement l’opéra : galimatias musical, pornophonie, ça répond même pas aux sublimes critères du réalisme socialiste (qui réclame de la musique saine, optimiste, simple et exaltante, à la portée des masses laborieuses ; pas de cette bouillie nauséabonde élitiste de petit bourgeois individualiste). L’opéra est immédiatement écarté des oreilles sensibles du bon peuple soviétique (et attendra un très long moment avant de réapparaître, expurgé, sous le titre Katerina Ismailova). Chostakovitch aurait découvert par hasard l’article (sur un quai de gare), et sur le moment se serait senti un peu perdu (grave euphémisme), au point de demander quand allait passer le RER B.

800px-jstalin_secretary_general_cccp_1942_flipped

Qui voudrait adhérer au fan-club ?

Attaqué de toutes parts, lâché par plusieurs de ses collègues et craignant pour sa vie (n’est-il pas devenu Ennemi du Peuple ?), il songe un moment à se suicider (déjà de nature un tantinet dépressif, ce genre de situation ne pouvait rien arranger), d’autant que plusieurs amis proches ont déjà été purgés, et pas à l’huile de foie de morue. Quant à la quatrième, qui est tout sauf saine, optimiste, et certainement pas à la portée de n’importe quel mineur illettré (sinon analphabète) du Donbass, on va la ranger vite fait alors qu’on abordait les répétitions finales, sous les prétexte fallacieux de retouches à apporter ou de désaccords avec le chef d’orchestre. On ne pourra la ressortir des cartons qu’en 1961 (l’opéra aussi, dans sa version moins « cochonne »). D’ailleurs on a eu chaud, avec certaine petite guerre la partition allait été perdue, mais le matériel d’orchestre ayant pu être récupéré… ouf. Pour faire bonne figure, il va faire mine de s’aplatir et composer sa cinquième symphonie, de facture bien classique bien propre, qui réjouira le pouvoir en 1937 avec un final tout comme il faut, net, optimiste (à un seul détail près – mais je réserve ça pour une autre fois).

En 1961, donc, résurrection de la 4e, sous la baguette de Kondrachine, en profitant d’une propice période de relatif dégel (Khrouchtchev était encore aux commandes). Vingt-cinq ans après. Une réduction pour deux pianos était parue à la fin des années quarante, permettant aux musicologues officiels de s’y référer quand ils étaient d’humeur à fustiger le « perversions formalistes » (autrement dit l’idéal bourgeois, forcément bourgeois, de l’art pour l’art ; l’accusation de perversion formaliste était en pratique appliquée à toute œuvre ayant subi la disgrâce officielle, même si les canons du réalisme socialiste avaient été appliqués avec toute la rigueur militante qui s’imposait). La symphonie était donc connue dans les milieux autorisés, mais son exécution publique va faire l’effet d’une petite bombe.

On n’avait pas connu de telle partition depuis Malher. Les liens de l’œuvre avec le compositeur autrichien étant d’ailleurs plutôt étroits (et c’est sans doute ce qui incitera certains à proposer à Chostakovitch d’achever la 10ème symphonie de son illustre aîné, invitation qu’il déclinera finalement). On y retrouve le goût pour un foisonnement orchestral hors normes (il faut ici 104 musiciens), pour quelques bonnes trivialités ici et là, et une certaine affection pour les rythmes de marche. Quant au reste…

Comment décrire cette symphonie ? Comme une vaste course à l’abîme ainsi qu’on le lit souvent ? Oui, mais ça ne suffit pas.

On y trouve des valses fantômes, des ouragans inopinés, des mécaniques folles, une longue marche funèbre, des passages grotesques, sarcastiques, terrifiants, enthousiastes, doux… Et le saut d’une atmosphère à l’autre se fait souvent sans prévenir, ce qui est de nature à surprendre et dérouter l’auditeur qui cherchera désespérément une logique dans tout ça.

De plus la structure de la symphonie surprend. Deux vastes mouvements et une manière de scherzo relativement court au milieu (huit à dix minutes de « répit »). Les vastes mouvements semblent partir un peu dans toutes les directions, le scherzo est très raisonnablement divisé en trois parties (avec de surprenants cliquètements conclusifs). Autant dire qu’à certains moments ça fait foutoir. Mais ce n’est pas le tout, prenons la loupe et examinons plus attentivement.

Puisque par chance existe désormais sur Youtube une interprétation des plus historique et des plus remarquable, on va se retrouver, pour les plus endurants et les plus enthousiastes, dans un peu plus d’une heure. Voici donc, en entier, l’opus 43 sous la baguette d’Eugene Ormandy, lors de la création américaine (donc occidentale) et radiodiffusée de l’œuvre en 1963. Bien entendu, ce n’est pas du son de studio.


Premier mouvement : Allegretto poco moderato – Presto – (Tempo I)

Après une introduction martelée, inhumaine et mécanique, on s’achemine d’épisode en épisode (tumultueux, burlesque, j’en passe…) jusqu’à un passage sautillant et allègre qui débouche soudain sur une fichue bourrasque qui fuse d’un pupitre de cordes à l’autre, jusqu’à se métamorphoser en orage dévastateur fonçant aveuglément, avant que le jeu se calme un peu. Juste un peu, car on ne va pas tarder à vous rappeler qu’il ne s’agirait pas de se réjouir trop vite. Un bref rappel du martèlement initial va ainsi remettre les pendules à l’heure.

Le mouvement, qui ne répond pas aux canons traditionnels de la « forme sonate » (exposition, développement, réexposition), prend une apparence de variations abruptement contrastées. À la première audition, on peut être déstabilisé par ces audaces structurelles, par la manière dont est constitué un puzzle dont toutes les pièces s’assemblent, mais pas dans l’ordre auquel on s’attendrait. L’édifice paraît instable, pourtant chaque élément est en relation avec les autres, Chostakovitch usant de sa forme-sonate à lui, perversion formaliste de la belle rigueur classique d’ordinaire en usage que nous ne lui reprocherons certainement pas.

Second mouvement : Moderato con moto

On divise la durée par trois. Vous venez de vous taper presque une demi-heure éprouvante, on va vous laisser souffler un petit peu. C’est quelque peu tristounet, vaguement valsé, de tempo uniforme, l’angoisse rôde par derrière, la page est raisonnablement calme en comparaison malgré deux interventions vigoureuses des timbales pour marquer les divisions du mouvement, et tout se termine par une coda dominée par des percussions (castagnettes, wood block et caisse claire), étrangement cliquetante – genre de conclusion qu’on trouvera ensuite au terme du second concerto pour violoncelle et de la quinzième symphonie.

Troisième mouvement : Largo – Allegro

Maintenant qu’on a soufflé, en avant pour encore une bonne vingtaine de minutes.

En entrée, marche funèbre. Comme un écho du troisième mouvement de la Titan de ce cher Mahler. Se déployant jusqu’à flamboyer vigoureusement. Puis est introduit peu à peu un vaste moment tournoyant, comme une machinerie lancée de plus en plus vite. Avant que d’un coup nous tombe dessus un changement d’atmosphère. C’est dansant, on pense encore à Malher, on a droit à un petit duo d’oiseaux gazouillant dans les frondaisons où chante le coucou (c’est bien le comble), et là on se dit tiens, l’été, la nature en fête, Bambi gambade… Hélas vient bientôt le crépuscule et c’est le retour d’un rythme de marche (introduit aux timbales et précédé d’un curieux motif aux contrebasses qui me fait penser à certain passage, cette fois-ci, de la Résurrection de Gustav), mais c’est là un embrasement total, chant de victoire de l’anéantissement, et après un spectaculaire effondrement la musique s’estompe peu à peu, avec encore quelques orageuses rumeurs lointaines, jusqu’à ce qu’une pulsation lente accompagne finalement les cordes (pianissimo sinon plus) et le célesta hagard qui égrène encore quelques bribes de mélodie, jusqu’à l’extinction totale.

Là, c’est fini. Respirez. Oui, vous pouvez.

Ce mouvement, que l’oreille saisit plus facilement que le tout premier, semble pourtant receler une structure encore plus tordue, de sorte qu’il est difficile de le découper en sections pertinentes. Par rapport au premier mouvement, les contrastes sont d’une certaine façon encore plus marqués (la confrontation vie/mort est ici tout à fait perceptible, avec les alternances de funèbre, de mécanique, de sarcastiquement pastoral). D’ailleurs dans toute cette symphonie, si on saute d’une atmosphère à l’autre, et presque sans transition, ne serait-ce pas parce que tout est faussé, que la joie proclamée à certains moments ne fait que cacher une horreur, latente ici, manifeste là, mais prompte à se révéler ? Et ce mouvement, tout particulièrement, nous entraîne vers la mort, sa victoire définitive (sic), sans jamais faire preuve du moindre optimisme sinon ironique (tout l’épisode « Bambi »), la moindre étincelle d’espoir étant balayée sans hésitation.


Une petite conclusion ?

Si vous aimez la troisième de Malher, cette symphonie est faite pour vous, mais c’en est en quelque sorte l’antithèse. Vous y retrouverez l’aspect pléthorique et pseudo-brouillon que vous aurez adoré, sauf que vous ne retrouverez pas le joyeux cortège dionysiaque du premier. (C’est, et le fait n’est pas anodin, une symphonie sur laquelle Chostakovitch avait longuement travaillé – sans doute dans son coin, parce que dans le genre pervers formaliste, ça se pose là).


Autres remarques…

C’est de Chostakovitch la symphonie que je préfère, avec la huitième.et la dixième. Je dois bien en posséder plus d’une douzaine de versions, dont des pas terribles (Maxim Chostakovitch jouant le chef-d’œuvre de papa, c’est loupé, mais j’ai largement pire). Je l’ai découverte avec Haitink, et en suis aussitôt tombé raide dingue comme c’est pas permis, mais hélas ne l’ai encore jamais entendue « en vrai » qu’une fois (par un Jurowski sans inspiration et un Staatskapelle Dresden heureusement et inévitablement magnifique). Ce mélange hétéroclite oscillant entre désespoir absolu et petits morceaux de Tex Avery fut pour moi comme une révélation… C’était la musique que je voulais entendre. Ô incomparable joie, elle existait.

Et maintenant, comme il se doit, une sélection discographique complètement partiale, mais que je réduirai à cinq pour ne pas être interminable. Si j’ai éliminé les versions Järvi, Slatkin et Prévin, c’est parce que la concurrence était rude. L’omission de la version Rattle s’explique par un dépit : il prend des accélérations foudroyantes un peu exagérées qui gâchent tout (si la frénésie de la grande bourrasque fuguée du premier mouvement se justifie, le passage tournoyant et mécanique du troisième mouvement vire à la tornade, et on a le vertige au bout de dix secondes). Caetani serait très bien si la prise de son n’était pas déplorable, et si… il n’avait pas complètement loupé la toute dernière note (une horreur). Salonen est honnête avec un orchestre pâteux (vraiment pas en forme, ce soir là). Quant aux Inbal, Ashkenazy, Slovak et autres, on peut s’en passer même lorsqu’elles sont bonnes. Et, oui, je fais l’impasse sur Gergiev, mais c’est que j’hésite à mettre sa seconde gravure au nombre des incontournables.

Kirill Kondrachine, Orchestre Philharmonique de Moscou (Melodya). Désormais disponible dans un coffret à prix assez fort, l’enregistrement a subi un nettoyage qui offre un son tout propre mais a le désavantage de mettre l’accent sur les quelques défaillances des bandes d’origine. D’une noirceur étouffante, âpre, rude, cette version violente est à déconseiller aux suicidaires.

Vasily Petrenko, à Liverpool, a livré pour Naxos une des versions les plus glaçantes, et l’une des meilleures de ces dernières années, capable de stridences effroyables et de douceurs trop douces. Je la mets au même niveau que la version suivante.

Mariss Jansons, Symphonieorchester des Bayerischen Rundfunks, (EMI) : parmi les enregistrements récents, c’est une pure merveille, orchestre somptueux, direction exemplaire. L’intégrale, parue en coffret à prix si doux que c’en est indécent, fait partie des meilleures. Pour cette symphonie-ci, que pourrait-on reprocher ? La somptuosité de l’orchestre, un petit manque de « râpeux ». Mais je chipote.

Un peu plus râpeux donc et tout aussi inspiré, Rudolf Barshaï à la tête du WDR Sinfonieorchester (Cologne) dans son intégrale chez Brilliant Classics (pas chère, vraiment pas chère, et fort remarquée elle aussi) offre une lecture sans concessions, mais nettement moins enragée que chez ses camarades Kondrachine et Rojdestvensky. Certains reprochent qu’on entend les instrumentistes tourner les pages. Eh ! c’est un enregistrement public… l’assistance étant pour sa part des plus inaudible.

Dimitri Kitaenko, à la tête du Gurzenich-Orchestra Köln, est de très haut vol aussi – mais son intégrale est devenue physiquement presque indisponible, et il faut se rabattre sur du téléchargement en mp3 via Naxos. Très dommage… Comme pour Barshai, enregistrement public (avec une assistance qui ne se fait pas remarquer).

Guennadi Rojdestvensky, déjà mentionné, avec l’Orchestre du Ministère de la Culture d’URSS (Melodiya), est défavorisé par une prise de son agressive et des réverbérations parfois insupportables. Ceci dit il offre une vision de fou furieux qui vaut bien celle de Kondrachine.

Bernard Haitink l’a enregistrée par deux fois. Tout d’abord en 1979 pour Decca, avec le Philharmonique de Londres. Version que certains tiennent pour un peu froide, un peu retenue. Je suis tenté pourtant de la recommander, la tenant pour ma part en haute estime. Une version plus récente, avec l’Orchestre Symphonique de Chicago, publiée en 2008 (CSO resound), m’a nettement moins convaincu.

Pour la bonne bouche, retour à Eugene Ormandy à Philadelphie (Sony, double album avec la dixième), incontournable quoique les mesquins la dénigrent (pourtant elle est fabuleuse), et qui vaut aussi en tant que document « historique » : c’était le premier enregistrement à l’ouest du Rideau de Fer, un coup de maître.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s