Ad Infinitum

– I –

Je connais Jonas depuis presque vingt ans. Connaissais ? Restons au présent, si tu veux bien. Je préfère. Plus tard, peut-être que l’imparfait se justifiera. Je ne l’espère pas. Pour le moment, il vaut mieux considérer que si tous les temps se valent, d’une certaine manière, il en est un seul que nous devons conserver. Choisir le passé c’est le condamner. Opter pour le futur, l’éloigner de nous. Le mettre hors de portée. Dans notre situation, nous devons nous méfier même du langage. On ne sait jamais : dans certaines circonstances les mots ont un rôle aussi crucial que les équations ou les mesures. Alors, le présent. Pour le raccrocher à nous. Si possible. Et à toi. Avant tout. Est-ce que tu peux comprendre ? Pas encore ? Il faudra bien. Parce que tu es le nœud de tout. Un nœud qui peut tout dénouer.

Mais revenons à Jonas. Et au reste. A tout ce qui fait que tu dois me lire. Si tu le peux sans t’interrompre. Sans impatience. Sans lever les yeux pour me poser la moindre question ou faire la moindre remarque. Sans m’en vouloir à certains moments. Et à la fin, en me pardonnant. C’est un vœu que je fais, pas une supplique plaintive. Tu choisiras, de toute façon. Tu décideras de tout. Sauf en ce qui me concerne. J’ai déjà fait mes choix, définitifs. Mais on en reparlera peut-être plus tard. Sauf si. Toi, tu n’auras qu’un mot à prononcer. Oui ou non. Pas besoin de plus. Toute la question, ce sera de savoir combien de temps il te faudra avant d’ouvrir la bouche.

*

C’est par la poésie que nous nous sommes rencontrés. Il y a longtemps. Nous étions jeunes. Très. J’envoyais alors des pages innommables à une revue sur le déclin qui poussait le vice jusqu’à les publier. Lui jonglait déjà avec des structures magnifiques, ciselées, parfaites jusque dans la subtilité, qu’on admirait, bien sûr, mais toujours en glissant une dose de venin dans la louange. J’avais trouvé mon dieu, je cherchais par quel mécanisme il réussissait à délivrer prodige sur prodige. Je lui ai envoyé des lettres enflammées, qui auraient pu porter à confusion. Mais il a compris. Ça l’amusait. Ça l’amusait même follement que je marche sur ses traces avec cet espoir stupide de me rapprocher de son mystère. Pas de le dépasser, je n’ai jamais eu cette prétention idiote. Le plus drôle, c’est que dans cette course frénétique l’astrophysique me guettait. Comme quoi… Mais ce serait bien des années plus tard. Bref, finalement nous avons sympathisé. Plus que ça. Il y en a qui ont trouvé ça suspect, alors que non, pas du tout, il n’y avait rien entre nous. Juste de l’amitié. A peine envahissante, c’est tout. Il m’arrivait quand même, parfois, de trouver qu’elle ne l’était pas assez.

Nous discutions beaucoup. Des soirées entières. Des nuits. A midi, nous avions développé tout un courant esthétique que nous démolissions le lendemain. Avec un malin plaisir. J’avais souvent du mal à le suivre, il voyait trop loin, moi j’en étais toujours à tenter d’extirper en alexandrins les cruautés d’un amour blessé et impossible. Elle s’appelait Isabelle. Une elfe, tu vois, mais nimbée de perversité. Elle aimait que je souffre, que j’écrive là-dessus, tandis qu’elle sautait d’un petit copain à un autre. Et pourtant je ne pouvais pas m’en empêcher : je l’adorais. Platoniquement. Trop platoniquement à mon goût. Ça ne me menait nulle part. Je serais devenu idiot s’il n’y avait pas eu Jonas qui me secouait comme un prunier pour que je donne le meilleur de moi-même. Au moins de temps en temps. Il n’espérait pas plus.

Chez lui, il y avait un aspect qui me fascinait. Il a toujours rêvé de saisir l’indicible. Même quand je l’ai connu, c’était une obsession. Elle remontait loin. Je parie que dès qu’il a su tenir un crayon elle s’est mise à danser autour de lui. Il y a des gens comme ça, qui ont des lubies magnifiques. Mais ça le torturait un peu. Juste un peu ? Il en viendrait, quand même, à estimer qu’utiliser une seule langue c’était réduire les capacités d’expression, puis à juger qu’il fallait pousser au-delà. Les mathématiques étaient le passage rêvé vers un poème plus vaste, plus profond, à la fois humain et surhumain, où elles s’entremêleraient aux mots. C’est devenu son rêve ultime vers dix-sept ans. Il avait déjà basculé dans la composition de vers plus ou moins polyglottes. La meilleure façon de déployer le sens, affirmait-il avec un léger soupçon d’ironie. Mais il aurait fallu connaître toutes les langues, savoir jouer avec l’ensemble de leurs combinatoires. Il n’y arriverait pas. Surdoué non mais terriblement acharné, ça je l’avais su dès le début, hélas pas au point d’avoir raison de tout.

C’était déjà difficile de jongler avec le sanskrit, le grec ancien et l’hébreu, qu’il commençait à fréquenter avec juste un touchant soupçon de maladresse. Je me trouvais facilement benêt, avec mes quatrains douteux. Mais lui, et ça me soulageait, devenait de mois en mois plus incompréhensible. On le prenait désormais pour un jeune prétentieux qui gâchait son temps à entretenir des délires stériles. Ou pire. Il a fini par décider de changer de cap, d’utiliser une langue unique capable de les englober toutes, et pour lui il n’y en avait pas deux : c’étaient les mathématiques et rien d’autre. D’accord : elles pouvaient exprimer un coup de tonnerre, rien de plus facile en fin de compte. Mais un chagrin d’amour ? Quand je lui ai posé la question il a haussé les épaules. Les chagrins d’amour, je pouvais les garder. Il prendrait le reste.

*

Suite à retrouver sur Scribay…

***

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