Dimitri Chostakovitch: Symphonie N°8 en ut mineur, opus 68 (1943)

shos-1943-working-on-8th_edited-1Après les pages conclusives de la Leningrad, pleines d’un optimisme enthousiaste et de lendemains qui chanteront (même si on sent malgré tout que le compositeur avait peine à y croire), voilà plus d’une heure de musique éprouvante, dure, sans concession, noire, ensanglantée jusqu’à la nausée. Écrite durant l’été 1943 en (seulement) deux mois, ce qui mérite d’être souligné.

1- Tout commence par un Adagio (plus précisément : Adagio-Allegro-Adagio) en forme d’arche, suivant la structure sonate de bon aloi[1], qui de l’effroi initial se précipite peu à peu dans l’horreur, pour terminer exsangue. On retrouve là une formule déjà employée pour la cinquième – et qui sera encore présente dans la dixième.

2- Vient ensuite un Allegretto brutal qui a tout l’air d’une parodie hargneuse de marche nazie. Ou de marche militaire tout court.

3-5 Les trois derniers mouvements s’enchaînent sans interruption : l’Allegretto non troppo avance inexorablement, broie, hache, interrompu par un guilleret/démoniaque passage avec solo de trompette inspiré par la Danse du Sabre avant de reprendre sa course féroce, et de se conclure dans une conflagration encore plus violente que celle du premier mouvement; suit un Largo désolé, longue passacaille désespérée à l’extrême, paysage de dévastation; un Allegretto vient enfin, faussement pastoral de prime abord, mais la menace demeure sous-jacente et un climax destructeur va encore surgir avant une conclusion amère, étrange, presque paralysée, résignée. La dire pacifiée me paraît difficile, malgré le maigre rayon d’espoir qui transparaît avec tant de fugacité qu’on l’oublie bien vite.

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Symphonie presque insupportable, superlative dans la violence et la souffrance, il s’agit d’une des plus belles accusations contre la guerre, capable en une heure d’anéantir son auditeur qui ressort difficilement de la salle de concert.

L’accueil officiel fut frais, mais on décida malgré tout de surnommer la partition « Stalingrad » – ben tiens –, et d’excuser (momentanément) le pessimisme du propos. En attendant la victoire définitive, et une symphonie enfin réjouie de voir l’heureuse conclusion de la Grande Guerre Patriotique, laquelle avec une grandiloquence extatique et vigoureuse chanterait longuement autant que fortissimo les louanges de Staline en utilisant un maximum de choristes, digne pendant de la neuvième de Beethoven. Mais nous n’en sommes pas là – on s’occupera de cette musicale célébration dans le billet adéquat.

Ce n’est pas un détour auquel je vous invite désormais, mais une halte.

Plusieurs enregistrements sont incontournables (et par ailleurs on a désormais largement le choix) :

  • Evgueni Mravinski avec le Philharmonique de Leningrad en 1982 (Philips), d’une impitoyable dureté.

  • Kirill Kondrachine avec Moscou, avec lui noir c’est noir, désespérance absolue, irrémédiable (le son n’était pas très bon dans la première réédition, mais qu’importe, et désormais l’intégrale a été reprise en coffret – hélas coûteux – avec un son rafraîchi qui permet de bien profiter des défaillances des bandes d’origine).

  • Bernard Haitink à la tête du Concertgebouw (Decca), idéal pour une première approche (son magnifique, l’interprétation non-russe de référence, sans doute le meilleur volet de son intégrale).

  • Kurt Sanderling, Orchestre symphonique de la radio de Berlin (Berlin Classics), une version à part, douloureusement introspective.

  • Rudolf Barshai, avec le WDR Sinfonieorchester Köln, interprétation particulièrement introspective elle aussi (disponible seulement dans le coffret des 15 symphonies, intégrale superbe, en plus pas chère du tout…) (Brilliant Classics).

  • On pourra également pratiquer l’excellente version par le Royal Liverpool Philharmonic sous la de Vassily Petrenko (alors blondinet de seulement 34 ans) qui fut bien loin de démériter (Naxos).

  • Pour les curieux, André Prévin avec l’Orchestre Symphonique de Londres en 1992 (Deutsche Grammophon), qu’on ne trouvera malheureusement pas en France (je n’ai pu la dénicher qu’outre-Manche), capable des pires brutalités (un troisième mouvement avec des déflagrations à vous rendre sourd). Un enregistrement antérieur d’une trentaine d’années existe (EMI, réédité à petit prix), que je tiens pour très nettement meilleur (On en entend des petits bouts dans le Rollerball de Norman Jewison).

Sur ce, cédons la place à Yevgeni Mravinsky…

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