Dimitri Chostakovitch – Symphonie n°9 en mi bémol majeur, op. 70 (1945)

chosta_dessinLa neuvième? Oh, ça devait être du gigantesque. De l’imposant. Une célébration emphatique de la victorieuse Armée rouge, et avant tout du génial Joseph dont on ne vantera jamais assez les incontestables mérites (son souci de proposer des vacances gratuites en Sibérie au maximum de monde n’a jamais été assez salué ; Blitz & Trigano, à côté, ne furent jamais que des amateurs). La composition, qui avait débuté début 1945, était dans l’air depuis les mois précédents. Elle devait comporter chœurs et solistes. Elle devait égaler sinon surpasser en taille les deux précédentes (minimum requis d’une heure trente). Modèle: Beethoven. La référence était voulue par Joseph lui-même. Ce serait une apothéose totale. Il savourait déjà en lissant affectueusement sa moustache.

Un premier mouvement, allegro vigoureux, prit tournure et Chostakovitch en atteignit bientôt la moitié. Pour tout laisser tomber durant des mois et de reprendre le travail durant l’été – avec nouveau premier mouvement (la première ébauche, qui existe au disque, tournait en rond et avait un petit air de déjà composé ; on y sent un manque de conviction de la part du compositeur). Fin août la partition est bouclée. Elle doit alors passer par le comité idoine chargé de donner un avis. Négatif. En lieu et place de la fresque monumentale et grandiose annoncée et espérée, on découvre une bien courte symphonie à l’orchestration allégée (69 musiciens contre quelque chose comme 110 pour la Leningrad), qui renvoie à Haydn et ne se gêne surtout pas de manier le grotesque. Stupeur et consternation. Nonobstant, elle va être créée début novembre par l’inénarrable Mravinsky (Le Chef Qui Ne Sourit Jamais).

Pour une surprise, ça va être une surprise. Le public s’attendait vraiment peu à une œuvrette de même pas une demi-heure, dépourvue de pathos révolutionnaire, de texture quasiment chambriste, qui s’ouvre sur un mouvement guilleret et se conclut par ce qu’il est impossible, pour le coup, de ne pas considérer comme de la musique de cirque/cabaret/foire/bastringue.

Staline va en péter un câble. J’exagère. Mais il va très mal prendre cette provocation.

Les critiques vont s’acharner. Trop, c’est trop. Comment ne pas tenir pour affligeante une telle composition? Même hors d’URSS c’est la consternation.

chostakovitchChostakovitch avait prévu le coup (affirmant que les musiciens aimeraient la jouer, et les critiques la descendre). En revanche, il n’avait peut-être pas envisagé qu’en trahissant les espérances d’un glorieux chant de victoire, il risquait une nouvelle fois sa peau. D’où un argument concocté en vitesse: cette symphonie reflétait le bonheur du peuple russe devant la paix retrouvée, le soulagement après les épreuves, l’ambiance festive occasionnée par le retour des soldats chez eux, enfin des trucs comme ça quoi vous voyez les gars hum bref. Le pipeau eut du mal à passer mais passa quand même ; Staline étant du genre rancunier, il attendrait quelques années avant de prendre sa revanche – lors du coup de casse-tête grand modèle asséné au milieu musical, en 1948.

La chose est donc en cinq mouvements. Un Allegro guilleret, donc, pour commencer. Vachement néoclassique, avec de la fausse note contrôlée pour gâcher l’ambiance. Puis un Moderato, cette fois sérieux et grave, où se fait peut-être sentir le poids de la guerre. Un Presto suit, qui galope jusqu’au Largo – deuxième et dernier moment de gravité solennelle, lequel débouche sur un Allegretto d’abord hésitant mais qui peu à peu prend de l’assurance jusqu’à pérorer avec sarcasme en parodiant de la marche militaire jusqu’à en faire, comme dans la sixième, une grotesque parade de cirque.

Maintenant, je vais vous laisser écouter cette joyeuse petite pièce (dixit, paraît-il, Chostakovitch), par Leonard Bernstein à la tête du Philharmonique de Vienne :

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