Dimitri Chostakovitch – Symphonie N°10 en mi mineur, opus 93 (1953)

La dixième de Chostakovitch m’est chère. Outre ses qualités intrinsèques, j’ai jadis découvert qu’elle pouvait être très efficace comme remontant : quand tout va mal (ou que tout a l’air d’aller mal), on peut s’en filer une dose. D’accord on s’enfonce durant cinquante minutes, mais les toutes dernières, avec leur énergie et leur féroce manière de surmonter les ténèbres, donnent alors le coup de fouet désiré (le tout étant de ne pas être allé se jeter dans un fleuve entretemps).

Néanmoins, je l’écoute aussi volontiers en bien d’autres circonstances, même lorsque le printemps me rend guilleret et que ce genre de fuligineuse musique ne sied pas à un ciel attendri, un zéphyr caressant, et les petites fleurettes qui oscillent dans la tendre clarté de l’aube.

Mais, bref.


PROKOFIEV, Sergei - with Sergei Eisenstein

Prokofiev & Einsenstein

Le 5 mars 1953 vit disparaître deux hommes exemplaires : Staline et Prokofiev. Le décès de l’un passa inaperçu, celui de l’autre draina des foules éplorées – sans doute les larmes de soulagement furent-elles plus nombreuses que celles marquant une profonde affliction.

Un temps d’incertitude politique suivit la disparition de Prokofiev Staline, la bataille s’étant immédiatement engagée pour accéder au trône. Krouchtchev parvint à s’y hisser, et le sinistre Béria qui lui aussi prétendait prendre la succession va être arrêté en juin et exécuté en fin d’année (double crime en pays communiste, il avait triché au Monopoly). Bref, si on ne sait pas trop où on va aller, on espère bien que ce ne pourra pas être pire, et une relative décrispation envahit le pays des soviets.

Chostakovitch n’a livré aucune œuvre d’envergure depuis sa trop « légère » neuvième symphonie, huit ans auparavant. Depuis avril 1948 et le coup de massue asséné par Jdanov aux milieux artistiques, il était de toute manière difficile de se risquer à rendre publique toute création sérieuse. Ses compositions de circonstance lui permettent de survivre, les autres restent dans un tiroir, en attente de jours meilleurs. Le premier concerto pour violon, les Chansons juives, les quatrième et cinquième quatuors, autant de pièces qui patienteront avant d’être joués. Quant à la «cantate» satirique Raïok (sous-titrée « Manuel d’enseignement de la lutte pour le réalisme en musique, contre le formalisme en musique ») parodiant une réunion des chefs suprêmes, elle ne pouvait que rester bien planquée et pour longtemps – elle n’a d’ailleurs été révélée qu’en 1989.

Exit Staline, donc, et on se permet de respirer à toutes petites bouffées. Chostakovitch, entre juillet et octobre, va enfin composer une nouvelle symphonie. Que ses origines remontent ou pas à 1946, 1947, 1951, peu importe. Mieux vaut ne prendre en considération que l’année 1953 – en rappelant que le fragment symphonique de 1945, seul vestige de la première mouture avortée de la neuvième, préfigure à certains moments cette dixième symphonie.

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Un des sommets de la discographie, Svetlanov retournant complètement un public hostile (voir la date du concert…)

Chostakovitch, qui a travaillé dans sa résidence de Komarovo, se rend ensuite à Leningrad en compagnie du compositeur Moïse Vainberg (Mieczysław Weinberg, si vous préférez), avec lequel il va présenter une version pour deux piano. La symphonie sera exécutée pour la première fois le 17 décembre par le Philharmonique de Leningrad, sous la baguette de Mravinsky, lequel la créera ensuite à Moscou. Succès public immédiat et enthousiaste. L’Union des Compositeurs (dont le redouté Tikhon Khrennikov est Secrétaire Général, grâce à Jdanov ; il restera à ce poste jusqu’en… 1991) fait quand même la tronche, et les débats sont assez chauds. On pinaille pour commencer durant trois jours. On y reviendra encore au printemps 1954, afin de décider correctement si c’est du lard ou du cochon. Et une fois de plus ensuite, quand le temps aura un peu passé. Mais un peu tard pour condamner vertement sans doute : elle aura déjà été jouée à New-York (superbement servie par Dimitri Mitropoulos, qui en a laissé une gravure stupéfiante), Londres (par sir Adrian Boult), enregistrée au moins quatre fois, et se sera déjà posée comme jalon essentiel dans la musique du siècle.

Tragédie pas assez optimiste, juge-t-on d’emblée. Œuvre trop individualiste. Le manque de titre ou de programme empêche d’avoir d’emblée un jugement idéologique. C’est toujours pratique, les titres et programmes (même lorsque c’est du vent). Bref, ce n’est pas dans la ligne, et quelles que soient les qualités musicales on les met de côté pour accuser le caractère sombre de la composition. Laquelle se remémore les années noires, et ne parvient pas à exprimer de bonnes raisons de se réjouir.

La structure est des plus classique, avec quatre mouvements.

Un vaste moderato construit à la manière de l’Adagio-Allegro initial de la huitième, avec moult détresse mais sans champs de ruines, et un ténu souffle d’espoir. Forme sonate à la Chostakovitch, avec beau paroxysme qui arrache comme il sait si bien faire. Environ vingt minutes.

Un Allegro de 240 secondes réveillera l’auditeur inopinément assoupi (fallait-il qu’il soit épuisé, tout de même). Violence et frénésie. Sinon barbarie. Un seau d’acide lancé dans la salle. Il faudrait y voir le portrait de Staline.

Un Allegretto pour se remettre? Intermezzo tripartite, il mêle tendresse, grotesque, et culmine dans une valse acharnée rythmée à coups de poings, placée au centre du mouvement. Le tout en à peine plus de dix minutes.

Et on terminera avec un Andante-Allegro. Presque deux mouvements en un. Méditatif et sombre tout d’abord, il rumine consciencieusement jusqu’à ce qu’une petite flûte effrontée vienne suggérer qu’on pourrait penser à autre chose et lancer les réjouissances finales, menant à l’apothéose conclusive après quelque hésitation et un passage grotesque au basson. Le tout également en une dizaine de minutes.

Décrite comme ça, bon, on sent bien que tout n’est pas dit.

Ah, non.

Cette symphonie règle sans doute des comptes avec l’ère stalinienne, mais pas seulement.

Fort noire, elle n’accède à une victoire qu’individuelle (l’insistance de la signature musicale de Chostakovitch – ré, mi bémol, ut, si, soit DSCH en transcription germanique – devient carrément obsessionnelle vers la fin). Perversion et décadence ! Funeste écart de l’esthétique jdanovienne !

Elle révèle en outre un Chostakovitch amoureux, ce qu’on relève depuis assez peu de temps. Et un Chostakovitch amoureux d’une autre que sa légitime épouse. La muse du moment se nomme Elmira Nazirova, qui se retrouve donc à plusieurs reprises dans la symphonie, sous la forme d’un motif de cinq notes, mi, la, mi, ré, la. Ça ne donne pas Elmira? Si, du moment où on mêle notations française et allemande : ElaMiRa. Et Elmira va se promener, mais une quinte plus haut (pour que Madame ne se doute de rien ?), dans les sections « calmes » du troisième mouvement. Les deux signatures, DSCH et Elmira, vont s’y tourner autour… laissant perplexes les analystes durant des décennies, bien loin de penser qu’il y avait du romantique là-dessous.

Elmira Nazirova (qui fut invitée par Dimitri à partager à ses côtés la première moscovite) gardera le secret durant quarante ans avant de révéler sa correspondance avec Chostakovitch ; il y est suffisamment explicite, et permet de répondre à l’énigme posée par ces cinq notes insistantes (le cor les répète douze fois).

L’énigmatique, dans cette symphonie, est ce mélange entre sphère privée (vivacité de sentiments amoureux affichée avec précaution d’une part, affirmation de la victoire individuelle sur l’oppression d’autre part) et sphère publique (rappel des années passées sous le joug du moustachu géorgien). De fait, le censeur éclairé n’y aurait guère trouvé motif à être magnanime. Toute cette symphonie dit JE, jusqu’à la fin. En se concluant, en quelque sorte, par un « Je les aurai » vigoureux et combattif.

La dixième marque aussi un tournant. Le monogramme DSCH sera dès lors d’usage récurrent. L’individu va reprendre sa place. Du moins dans quatre des cinq dernières symphonies, la douzième étant circonstancielle (et, enfin, dédiée à Lénine).

Mais nous ne sommes qu’en 1953. Quelques maigres espoirs fleurissent. On va pouvoir oser extirper des œuvres gardées en réserve. Avec une confiance prudente.

Viendra ensuite 1956. Budapest. C’est que ça ne pouvait pas durer, les petites espérances.

Puis 1957 et la onzième symphonie («L’année 1905»).

Aucun rapport? Bizarre, mais j’en doute. Enfin, on parlera de ça une autre fois…

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