Avec, ou sans vaseline ?

 

Surveillant parfois le destin cruel imposé à mes écrits, j’eus la surprise de constater que lors du lancement d’Antò il y a plusieurs semaines, « on » avait profité de sa gratuité temporaire sur Amazon pour récupérer puis coller le fichier sur un site de partage (ce qui en soi est une certaine consécration). Même si je ne me suis jamais nourri de lumineux espoirs quant au devenir commercial de cette œuvre, je me suis mis à estimer qu’il y avait là une sorte de concurrence quelque peu déloyale, pour le moins déplaisante et désagréable. Cependant, sachant qu’un fichier piraté le restera quoi qu’on fasse parce que les migrations sont faciles, je devais réagir de façon pondérée sinon bien trop gentille (ayant déjà une arrière-pensée qui sera exprimée en conclusion).

 

1/ Je lâchai donc un commentaire pour accompagner la euh… fiche du livre (« modéré » sur le site, mais alors oublié sur la page Facebook des coupables) :

Voilà, je vais vous le dire tout net, ça, ça me gonfle. Pas parce qu’il s’agit de pur piratage: après tout, si on peut être lu… Pas parce que j’ai encore moins de chances de passer de zéro ventes à mieux (attendu que là c’est gratuit…), attendu que je ne me fais aucune illusion. Mais, tout simplement, c’est qu’en tant qu’autoédité ça m’énerve un peu qu’on vienne me faucher mon travail sans dire merci pour la lecture, au moins merci. Aussi parce que là, j’ai encore moins la possibilité de savoir comment le livre est accueilli, si on s’en cogne ou s’il plaît, et à combien de personnes. Pas beaucoup, j’imagine, mais il y a une certaine différence entre pouvoir les compter sur les doigts d’une seule main ou être obligé de mettre les orteils à contribution. Moins que le pognon que je n’aurais de toute façon pas gagné (et qui ne sera donc pas réinvesti, parce que je n’ai pas ambition à me payer des carambars avec mes bénéfices, mais de payer la version papier de certains volumes qui peut-être le méritent), c’est cette absence de retours, négatifs ou positifs, qui en l’occurrence me fait grogner. Alors si vous n’avez pas 1,99€ à dépenser ou que vous êtes trop radins pour ça, soit. Mais des remerciements ou des commentaires, même discrètement adressés à l’auteur, ça lui fera au moins toujours plaisir. C’est facile, il a une page FB. Et en plus il ne mord pas. Sur ce, vous pouvez continuer à « partager », je ne demande certainement pas le retrait du fichier (pour le voir réapparaître ailleurs? à quoi bon), je ne demande qu’une chose: qu’on ne prenne pas les auteurs pour des paillassons. En espérant que ce ne soit pas déjà trop réclamer.

 

2/ La réponse des intéressés, à laquelle je ne m’attendais pas, et qui réserve une sucette-suprise parfum miel et poivre [a] :

On notera qu’il n’est aucunement suggéré de retirer le maudit lien, mais d’en rajouter d’autres. Huhuhu. Comme si j’allais pas le voir.

Bonjour Monsieur Heckers,

Je me permet de donner suite à votre commentaire du 14 septembre 2017 sur notre site internet *ww.accro-ebook.co*

Vous avez pris le temps de nous faire connaître votre point de vue, il serait irrespectueux de ne pas vous répondre.

En premier lieu , je tiens à vous faire savoir que nos insertions de fiches lectures et mises en relation avec les hébergeurs qui permettent aux internautes le téléchargement d’un ebook proviennent de sources extérieures , notamment le partage d’ebook via la section « Partager vos ebooks ». [b]

Nous n’avons pas vocation de gagner de l’argent puisque nous offrons le statut premium (payant) via divers hébergeurs à tout internaute souhaitant télécharger un ebook, libre à chacun par la suite d’en faire ou non bon escient… [c]

Je souhaiterais par la présente, vous proposez avec votre autorisation un partenariat :

– en insérant votre lien facebook sur la page: htt*://accro-ebook(.)com/jean-christophe-heckers-anto/

– en insérant une fiche « Biographie de l’auteur » sur la page

– en insérant un lien vers votre site internet

Ce serait ainsi un immense honneur pour nous!

J’ai espoir que vous n’aurez été trop froissé et que vous ne nous en tiendrez pas tant rigueur, nous ne sommes que des intermédiaires et devons également nous adapter aux technologies , besoins… Sachant que nombres de sites dans notre thématique émergent et sont bien moins complaisants.

Nous restons à votre disposition pour toute suggestion, demande ou autres

Bien cordialement

X

 

3/ Suite à cette offre je me suis interrogé sur la pertinence d’y donner suite, et ai notamment consulté quelques pages pouvant offrir un aperçu juridique des questions touchant à ce genre de problème. Ainsi m’attardai-je sur cette page : Fichiers Bit torrent et contrefaçon : the Pirate Bay devant la CEDH et notamment sur le paragraphe 3, qui permet de discerner que le statut des sites de partage, lesquels n’hébergent pas les fichiers litigieux mais en facilitent l’accès, leur reste dirait-on juridiquement plutôt favorable tant que les ayants droits ne lancent pas la procédure idoine. Toutefois, la simple existence d’une section « partager vos ebooks » implique de fait une coupable complicité, tout autant que le relais offert sur Facebook. Je relève ailleurs que CoPeerRight Agency intervenait (j’utilise le passé puisque l’information remonte à 2010), dans ce genre de délit, notamment en s’adressant « directement aux plateformes qui fournissent ces liens pour leur demander de cesser leurs agissements délictueux ». Oui, mais : tant que le site ne fournit pas directement les fichiers, il semble garder les mains propres au regard de la loi, notamment parce que le téléchargement direct n’a jamais été concerné par Hadopi (ce qui est bien con). Il faut ainsi noter, du moins était-ce le cas en 2010, que… « Une catégorie intermédiaire d’acteurs émerge : les gestionnaires de plateformes, offrant des services permettant aux internautes de publier des contenus. La jurisprudence leur reconnait selon les cas la qualité d’hébergeur non responsables a priori, d’hébergeurs responsables pour diverses raisons, ou d’hébergeurs à la fois éditeurs de services responsables des contenus. » Bref, c’était le bordel, et je n’ai pas l’impression que ça ait franchement changé, quoique la lecture de certain document me laisse penser que les sites fournissant les liens de téléchargement commencent enfin à être pris en compte… (Voir résumé plus lisible ici.)

 

4/ En conclusion, j’estimai que deux réponses étaient possibles.

 a- Les envoyer paître tout en communiquant les faits à qui saura s’en délecter (histoire de rigoler un coup, faute de mieux).

b- Faire une contre-proposition consistant essentiellement à accepter les trois suggestions tout en réclamant comme incontournable le remplacement du lien illicite existant par celui menant vers Amazon.

Cette contre-proposition ne serait en rien un partenariat, mais un gain d’énergie pour tout le monde (en évitant des poursuites à rallonge dont on ignore l’issue), et au fond même une compensation légitime (en tout cas, là c’est du légal, il n’y a rien à redire). Genre, depuis il y a Liberi qui fait la même chose et ce qu’il y a de plus légalement. J’y aurais bien adjoint une clause demandant que fussent clairement mentionnées les raisons du partage de liens payants sur un site voué au gratuit illicite, histoire d’enfoncer le clou. Cette option est celle que je suggérerais volontiers aux auteurs également victimes de semblables indélicatesses (exemples au même endroit: Luca Tahtieazym[1], Gina Dimitri[2]). Pour une raison très simple : les sites de partage effectifs (ou pas, puisque la certitude qu’un lien mis en ligne ne servira pas à du hameçonnage demeurera absente) sont des outils dont nous pourrions nous servir, au lieu de ferrailler contre eux, le plus souvent en vain. En gros, je proposerais de « pirater » les pirates, dès que l’occasion se présente. En les utilisant comme espaces promotionnels / de référencement gratuits (c’est quand même eux qui ont inventé un jeu de cons, non?). Voire, faisons mieux. “Autopiratons”-nous. Non, ne tremblez pas. Il s’agirait juste d’investir les sites de ce genre et pour y diffuser nos extraits au terme desquels des liens renverraient aux sites marchands pour lire la suite. Et si possible, massivement. (Je me suis inscrit sur le site afin de procéder moi-même à une telle opération. Le truc n’a rien voulu savoir. L’expérience en reste là, je n’utiliserai certainement pas le site pour me fournir en lectures, j’ai d’autres fournisseurs parfaitement légaux qui me suffisent.)

 

5/ Après mûre réflexion, je décidai de répondre ceci (et de rendre mon ultime réponse publique) :

Il m’aurait été difficile de vous répondre hâtivement d’un oui enthousiaste et véhément empli de gratitude. J’ai donc pris le temps d’approfondir mes premières réactions, lesquelles consistèrent à trouver pitoyable et drôlissime la tentative de m’acheter à bas coût.

Maintenant, récapitulons.

A) La vocation de votre site est de mettre à disposition d’autrui gratuitement des livres, en servant d’intermédiaire qui se dit innocent des délits que pourraient commettre ses utilisateurs enregistrés venant partager leurs ebooks (en passant, après inscription, par le formulaire idoine).

B) Or, ces utilisateurs « partagent » de façon systématiquement illégale (hors du cadre de la copie privée qui circonscrit l’usage possible des réplications de fichiers musicaux, vidéos, ou de livres numériques), ce qu’il vous est, à double titre, impossible d’ignorer, mais sur quoi vous fermez les yeux avec complaisance. Bien obligés, sinon votre vocation précédemment résumée tomberait à l’eau.

Vous décharger de toute responsabilité comme vous le faites reste permis par un splendide flou juridique qui, pour le moment du moins, vous met plus ou moins hors d’atteinte, malgré certaines jurisprudences. Reste votre page Facebook, qui elle est sous votre responsabilité directe puisque vous choisissez ce qui y est publié, et que dès lors vous avez pleinement conscience que les liens que vous partagez sont purement illégaux (on aurait du mal à croire que vous ne vous rendiez compte de rien).

Citons ici l’à-propos de ladite page FB : « Tout vos ebooks préférés sur un seul et même site! Vous ne rêvez pas les ebook sont en téléchargements gratuits » ; et voici un avertissement, quant à lui sur le site : « Accro-Ebook est une plateforme communautaire permettant de mettre en relation les sites d’hébergement d’Ebook et les internautes. En aucun cas Accro-Ebook n’héberge de fichiers de quelques types que ce soit et n’en n’hébergera jamais ». (C’est moi qui souligne.) Vous auriez donc les mains pures, ce qui est admirable. Cependant, votre message, c’est quand même « on n’est pas proxénètes, mais on sait vous emmener jusqu’aux putes » (moyennant pourboire en l’occurrence indirect, via pubs). Je ne suis pas certain que vous vous en sortiriez sans dommages si vous étiez attaqués en justice.

Je vais maintenant me permettre une autre citation qui éclairera ma réponse finale et quelques réflexions ci-dessus.

« Concernant le respect du droit d’auteur :

-Il est légal d’établir un lien hypertexte à condition que le site soit licite ou légal ou qu’on ne puisse pas raisonnablement savoir qu’il s’agit d’un site publiant illicitement des œuvres protégées. La Cour de justice de l’Union européenne considère que lorsque l’on édite un site web à but lucratif, on est présumé connaître les sites publiant illicitement des œuvres protégées. On note que la Cour ne distingue pas entre lien simple et lien profond.

-Il est légal d’établir un lien hypertexte vers un contenu sous droits d’auteur, à condition que ce contenu soit déjà accessible au grand public ; dans ces conditions, le lien ne constitue pas une « nouvelle mise à disposition » qui nécessiterait l’accord du titulaire des droits. »

(http://eduscol.education.fr/internet-responsable/ressources/legamedia/liens-hypertextes.html)

À partir de toutes ces considérations, on conviendra qu’il est difficile que j’opine du bonnet dans votre direction avec un sourire ravi.

 

Soyons bien clair, quelle que soit sa générosité affichée, il est impensable que je puisse acquiescer à votre proposition que je dois considérer comme déplacée, voire légèrement insultante.

Je ne peux, en aucune manière, me faire votre complice délibéré en acceptant a/ l’apparition d’un lien vers ma page FB, ma bio, un lien vers mon site web (à condition que j’en aie un) tout en ne me formalisant pas que b/ le lien menant vers mon œuvre piratée ne soit pas supprimé et remplacé par un lien légal (ou alors c’est un oubli de votre part, mais je n’y crois pas). Accepter, ce serait d’une part cautionner une démarche qui ne fait qu’encourager le vol. Et d’autre part indiquer que j’adore me faire mettre, tant qu’on utilise du lubrifiant. Et là, il ne faudrait pas pousser…

Certes, il n’y aurait rien de directement répréhensible (si et seulement si le lien menait comme il se doit vers Amazon, cas manifestement non prévu puisqu’on ne toucherait à rien d’existant), mais je ne me sens certainement pas d’humeur à bénir le pillage sur lequel se bâtit votre site, d’autant moins que je considère d’un aussi bon œil les sites voisins (de la rubrique Accro-Plus). L’un d’eux indique qu’il « vous mets en relation directe avec l’hébergeur qui correspond à votre lien fiche. » Et précise alors : « Téléchargez en https, le téléchargement étant chiffré, toute tentative d’identification de ce que vous téléchargez devient alors impossible. » Venez clamer après ça que vous ne savez pas ce que vous faites et que c’est pas vous, ce sont les utilisateurs qui font n’importe quoi… Oh ! Vous prenez les gens pour quoi ?

En fait, pour vous caractériser, je vais reprendre ma comparaison précédente.

Vous êtes tenanciers d’un hôtel de passe, ni plus ni moins. Pas d’un bordel, ce qui vous impliquerait trop, et serait moralement un peu trop navrant (on a son amour-propre). Ah, chez vous vous le client fait ce qu’il veut, ce ne sont pas vos oignons tant qu’on paie la chambre… et qu’importe si Denise monte et descend plusieurs fois par jour avec des individus différents.

Remballez donc vos excuses (« nous ne sommes que des intermédiaires et devons également nous adapter aux technologies , besoins… Sachant que nombres de sites dans notre thématique émergent et sont bien moins complaisants »). Personne ne vous a forcé à faire ce que vous faites, il y a des thématiques (sic) moins puantes, sauf que c’est facile (un truc de feignasses, vraiment) et que ça rapporte (là aussi sans trop d’efforts grâce notamment aux recettes publicitaires).

Soit. Venons-en au terme de tout ceci. Pour conclure, je comprends que vous seriez honorés que je me mette à quatre pattes, le croupion bien détendu. Il semblerait toutefois que je ne sois pas de cet avis. Si je n’ai pas été outrageusement froissé ou contrarié, si je comprends que vous défendiez votre cause inepte, je vous propose néanmoins de prendre votre proposition et de vous la carrer au même endroit que vous espériez que j’allais me l’enfiler joyeusement. Et à sec.

Ceci, je vous l’assure, suggéré avec toute la cordialité dont je suis capable.

 

Remarques complémentaires:

Accro-ebook fait partie d’une entreprise sise opportunément hors de l’Union européenne, ce qui lui épargnera les tracas de certaines législations. Je ne suis pas outre mesure étonné.

Accro-ebook avait fini, sous prétexte de la protection du secret de la correspondance, par réclamer le retrait de cet article sous peine de poursuites. Un peu lassé, j’avais fait une proposition amiable: ils retiraient « ma » fiche, je pulvérisais cette page, et tout le monde était content… La proposition fut considérée comme du chantage. Ainsi va le monde…

 

 

Notes:

[a] Ah, vous croyiez que j’allais garder ça pour moi tout seul? Dommage. Pour m’induire en tentation il faut mieux que ça, sinon on risque de m’agacer.

[b] Bref, “irresponsables et pas coupables”. Sauf que si le verdict de la cour européenne de justice visant TPB fait jurisprudence dans un cadre national, ce qui serait bienvenu, faudra pas venir chouiner sur son malheur et sur les frais d’avocats subséquents. Clamer qu’on est innocent du piratage de tonnes de bouquins numériques alors qu’on ne voit que ça sur le site, c’est tout de même beau dans le genre foutage de gueule.

[c] Ben tiens, directement peut-être pas, mais les recettes publicitaires vous vous asseyez dessus, peut-être?

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