VOUS AUTRES / Phase Zéro / Déambulatoire

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280La Cata était située au fond d’un bois, dans un château soi-disant reconverti en centre culturel. Pour m’y rendre, on m’avait offert quelques tickets de RER. Si mon passage avait été annoncé, il me fallait respecter une procédure idiote : je randonnai donc par deux fois aux environs pour manifester ma présence et signaler ma prochaine intrusion officielle, cheminant par des sentiers boueux jusqu’au rebord d’un plateau, empruntant une allée qui me faisait passer devant les grilles, obliquant à travers champs pour passer devant un centre de télécommunications dont les antennes paraboliques rouillaient, revenant enfin à la gare par une ancienne voie ferrée désaffectée1.

Une semaine s’était passée depuis l’ouverture du porte-documents quand je pénétrai dans le domaine. L’ordre de lancer mes opérations me parviendrait après qu’on m’y aurait amplement informé des tenants et aboutissants de la Mission. J’ignorais sous quelle forme il me serait communiqué, et plus encore quand. Il y aurait un petit délai de quelques jours, au cas où des compléments devraient m’être communiqués. N’éprouvant aucune hâte à commencer mon enquête, autant que désireux de me familiariser avec mon nouvel appartement, mon nouveau quartier, mon nouveau supermarché, et le bistro d’en face, ces quelques jours de répit me satisfaisaient.

Le château, qui n’avait rien d’exceptionnel, semblait bien triste au milieu des feuilles mortes de l’automne finissant. Le « centre culturel » débordait comme il fallait s’y attendre d’une inactivité remarquable. Je fus accueilli par une hôtesse lugubre qui, parfaitement avertie des raisons de ma venue, m’amena dans le bureau d’un tâcheron encore plus lugubre. Il sortit d’un tiroir une copie du dossier de ma Mission, fit craquer ses articulations, m’invita à m’asseoir, attendit que j’eus trouvé une position n’incitant pas à faire grincer ma chaise, toussa, regarda par la fenêtre, se racla la gorge, et enfin daigna me regarder.

« Votre Mission. Bien. Vous plaît-elle ?

— Oh ! oui ! »

Mon enthousiasme modéré provoqua une moue. Il secoua la tête en survolant les papiers.

« Que voulez-vous que je vous apprenne ?

— À peu près tout. »

Autant ne pas me gêner, et après tout c’était son boulot, même si ce n’était que pour me répéter ce que m’avait dit le Directeur.

« Nous avons… vous avez… un gros travail sur les bras. Quelque chose d’exceptionnel. Un énorme morceau. Ce sera difficile. Surtout pour une première Mission. Votre dernière, qui sait. Mais une apothéose. Croyez-moi. Très difficile. Pas d’armes, pas de matériel, pas de collaboration. Une mission à mains nues, quoi. Je ne pensais pas que ça arriverait.

— Ah ? »

Il sifflota. Ré, mi-bémol, ut, si. DSCH. Chostakovitch. Message caché ?

« Il y a eu des développements depuis quelques jours. Trois mathématiciens, quatre astrologues, deux voyantes, sept informaticiens, une pu… une péripatéticienne sont les nouvelles victimes. En plus des deux mathématiciens et de l’astrologue dont le Directeur vous avait parlé. Pas de remous. Aucune publicité. Pas d’enquêtes de police. Le restaurant Luigi & Clara n’est pas en cause. Ils sont morts chez eux, mais pas dans leur baignoire comme les premiers. Je vous donnerai les adresses. Pizzas aux quatre fromages dans tous les cas, et une bonne livre de parmesan dans l’œsophage, qui semble toutefois ne pas être la cause du décès. » Mi-bémol, si, ré, ut. « Pas d’enquête sur ordre du Ministère de la Défense, aucun écho dans la presse pour la même raison. La personne qui avait donné cet ordre est portée disparue dans le Vercors depuis trois jours. Conseiller au cabinet du ministre, vous voyez ? On fait des recherches discrètes. Pas la peine de vous occuper de ça. Vous perdriez votre temps. Je vous conseille plutôt de vous concentrer sur Priscilla. Photo ?

— Pas de refus.

— Je vous l’enverrai en temps utile. D’autres questions ?

— Des indices ?

— Peut-être. Ce n’est pas à moi de décider. Sinon, bon : le parmesan est exporté par la société Di Luca dont le siège est à Naples. Leur revendeur en région parisienne vient de mourir. Embêtant. Vous devriez peut-être le rajouter sur la liste. Je ne sais pas. Mort d’hydrocution lors d’un bain de minuit près de Reykjavik, ça ne colle pas avec le reste. N’empêche qu’en cette saison, personne d’assez sensé n’irait se baigner dans l’océan par là-bas. Enfin, si vous trouvez ça louche et que vous avez envie de faire un petit voyage tous frais payés…

— Pas pour le moment. Des expéditions vers la supérette pour remplir le frigo me suffisent.

— Ah, puisqu’on en est aux détails pratiques. Ordinateur, scanner, imprimante, connexion, ce sera réglé dans trois jours. Vous en aurez besoin. Quand même. C’était un minimum à vous fournir. L’ordinateur, vous préférez un portable ?

— Plutôt. »

Tu parles. Pour surfer sous la couette, c’est quand même mieux. Je me rêvai au chaud, relevant des courriers électroniques chiffrés sur ma messagerie Wouahou. Que je décoderais avec quoi, au fait ?

« C’est parfait », émit-il avec conviction en se mouchant.

Silence. C’était tout ? Il n’avait rien d’autre à me dire ? Pas de documents à me fournir ? Je m’étais crotté dans la forêt pour des prunes ?

« Vous me parliez des indices.

— Rien de probant. Répartition. Typologie du décès. Emploi. Mais bof. Vous y verrez plus clair par vous-même.

— Vous me faites confiance.

— C’est tout à fait ça. »

Le pied.

Il se moucha encore une fois avant de partir sur un autre sujet qui n’avait à première vue aucun rapport.

« Savez-vous comment a été fondée l’Agence ?

— Pas la moindre idée.

— Je vous donne un nom. Stanislas Lem. Ça devrait suffire.

— Un écrivain de science-fiction, c’est ça ?

— Perspicace, vous êtes perspicace. Très juste. Lui-même. Et pourquoi ? » J’avais une petite idée, mais d’un revers de main il balaya mes velléités de répondre. « Ne dites rien. Nous nous sommes compris. N’est-ce pas ?

— Tout à fait. Nous nous sommes compris. »

Il eut l’air heureux. Je venais de mentir, mais si ça lui faisait plaisir… Un sourire gris traversa son visage buriné par des années à escalader des montagnes de paperasses stériles. Je pouvais le quitter. Il me serra la main, me laissa sortir sans m’accompagner. Une fois dans le parc je soufflai. Les nuages se déchiraient et un soleil bas cuivrait l’horizon avec un incomparable sens du kitsch. Je redescendis sans me presser jusqu’à la gare, au moment où débutait une grève-surprise. Entre attendre et trouver un hôtel, je n’hésitai pas. Puisque les fonds ne sortaient pas de ma poche, je pouvais bien en profiter. Et puis j’avais un peu de temps. Le compte à rebours se déclencherait quand j’aurais reçu le signal de bouger mes fesses. Dans quelques jours. J’avais le temps de voir venir. Et de passer dans une bibliothèque. Il fallait d’abord que se sache ce qu’il avait exactement voulu sous-entendre en mentionnant Stanislas Lem. Parce que, me soufflait mon intuition, ça pourrait très bien orienter ma Mission.

 

 


Note 1 – Toute ressemblance avec des lieux proches de Chevreuse (Yvelines) ne serait pas nécessairement fortuite.

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