VOUS AUTRES / Phase I : Mission / 01

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Il est nécessaire que j’abandonne le passé pour me plonger dans le présent. Le changement de temps a un sens : ce matin le signal m’est parvenu. Je revenais de faire les courses quand j’ai trouvé la boîte d’allumettes sur la table de la cuisine. Une face blanche, nue, sur l’autre un soleil et l’inscription « … Lève-toi ! » Le message était clair. J’ai rangé mes poireaux, les œufs, et je me suis posé dans un coin. J’attendais l’ordre depuis neuf jours. Presque le temps d’oublier que j’avais une Mission.

Je m’appelle Benoît Carlsen. J’ai trente-neuf ans. Mon père était Danois, ma mère Bretonne. J’ai grandi dans un village franc-comtois. Après le lycée j’ai commencé des études à Besançon, que j’ai abandonnées dès que j’ai pu, avec en poche une maîtrise de lettres modernes et un vague diplôme en communication. J’ai été stagiaire dans divers journaux, comptable par inadvertance, suis désormais pigiste pour trois hebdomadaires qui méprisent tout raffinement. Ça ne paie pas trop mal. J’ai aussi publié un essai, trois recueils de poèmes, et deux romans qu’il vaut mieux oublier. Je mène une vie solitaire. J’aime les bons restaurants, le disco, sortir tard, les cigarettes légères, et par-dessus tout ne rien faire. Naturellement, toute cette biographie – ici résumée – est fausse, hormis pour l’âge. J’ai dû l’apprendre par cœur alors qu’elle ne me plaît pas. Il faudra m’y habituer. On n’a pas trop triché sur la date de naissance, c’est un bon point. Par contre j’ai dû me remettre à fumer, alors que j’avais accompli des prodiges pour arrêter.

J’habite au sixième sans ascenseur dans un immeuble du quatorzième. Je préférais Montmartre. Le boulanger est juste en bas, principal avantage du logement. En me mettant sur la pointe des pieds, je peux apercevoir un bout de la flèche de l’église Saint-Pierre de Montrouge. Voilà quelques éléments véridiques. Il en faut aussi. Le reste, ça donnera vite dans une manière d’autofiction. Je ne vais pas livrer les vrais noms, transposerai les lieux, le déroulement des jours sera approximatif. Rien que le Bureau du Livre et des Imprimés de l’Agence ne parviendra à déchiffrer. Si je fais mon boulot, qu’ils fassent le leur. Sans faire de zèle, sans chercher plus loin ce qui n’y est pas, mais ce sera peut-être trop demander puisqu’on y adore traquer le moindre signe, fût-il caché dans la mesure des interlignes.

Ceci est mon véritable premier rapport. Il faut bien commencer par quelque chose. Je n’ai aucune copie des documents concernant ma Mission. Les instructions me sont juste passées entre les mains, certaines étaient orales : je devrai faire confiance à ma mémoire. Je n’aurai qu’elle pour m’en sortir, du moins au début. Toutes les informations collectées seront reportées sur l’ordinateur, chiffrées, copiées sur une clé USB que je n’aurai pas intérêt à égarer. Ce sont de petites précautions qui seront sans doute inutiles. N’importe quel instrument un tantinet performant viendrait à bout de mes codes enfantins. Il faudra m’inquiéter de ce problème quand la situation deviendra cruciale.

Sur la table du salon, une pile de Stanislas Lem. La Cybériade. Retour des Étoiles. L’Invincible. Les Aventures d’IjonTichy. Le Masque. Le Congrès de Futurologie. Solaris. La Voix du Maître. Le Rhume. Et pour couronner le tout, Mémoires trouvés dans une Baignoire. Je les ai tous lus ou relus. Le plus pénible, c’était Solaris. J’avais, comme il convient ces temps-ci, envie de gaver le traducteur de parmesan. Mais comme je m’en doutais, la clé, peut-être bien la clé de tout, c’est Mémoires… avec sa Mission sans instructions et ses Services qui ne riment à rien, ne savent même pas au juste pour quel camp ils travaillent. Je comprends mieux les dernières remarques du type de la Cata. L’Agence n’a pu qu’être instituée sur ordre d’un fana de ce bouquin. Il a mis sur pieds une bureaucratie cryptographique, sans aller aussi loin que le roman. De ce côté-là, tant mieux. Pour le reste mon intuition peut retourner se coucher, il n’y avait rien à découvrir de suspect.

Je vais devoir me mettre au travail. Par où commencer ? Méthode simple : suivre les instructions. D’abord, ennuyer un Per Felsen qui traîne sa misère au Zodiaque bleu. Drôle de nom. J’ai une carte de membre dans mon portefeuille. Ça ressemble à un badge d’accès. Piste magnétique d’un côté, publicités idiotes de l’autre. On doit s’y ennuyer à mourir, sinon il n’y aurait pas ces invitations à s’éclater comme des petits puceaux lors de leur première boum. Ou leur première rave. Les boums, ça ne doit plus exister. C’est avec ce genre de remarques que je sens que je me fais vieux.

Je suis de mauvaise humeur. Il faut comprendre. Je suis censé faire quelque chose, sans savoir comment. Tailler une bavette avec Felsen en guise d’entrée en matière. Être sympa avec lui. Faire copain-copain. Pourvu que ce ne soit pas un gros porc, je devrais le supporter. Et ne pas oublier de surveiller Bernard. Je pourrais faire les deux en même temps. Bernard, c’est lui qui m’amènera à Priscilla. Quand j’aurai eu assez longtemps le pif à proximité de ces trois-là, je devrais commencer à remarquer des odeurs de parmesan tout chaud. Il faut l’espérer. Ce serait bien le comble si je ne trouvais rien.

Si cette idée ne me calme pas beaucoup, c’est que j’ignore comment je suis censé opérer. Il va falloir que je demande son avis à Rupert. Je le connais depuis l’enfance, et passant outre les rigoureuses interdictions, c’est le seul ami que j’aie voulu conserver. Lui, il fait détective privé. Pas très bon, mais il en vit quand même. À un moment il voulait être prêtre. S’il y a un rapport entre ces deux vocations, qu’on m’explique. Je l’appellerai. Il faudra l’avertir que ma nouvelle tête pourrait le surprendre, mais que je ne suis pas coupable de ce modeste changement de physionomie. Avant déjà je ne supportais pas ma tronche, maintenant j’ai envie de balancer mon poing dans les miroirs. Je le connais : il va ricaner, se foutre de ma gueule. Mais c’est quelqu’un de sérieux. Il sait ce que c’est que le secret, personne n’arriverait à lui faire avouer qu’il a découvert qu’une starlette a des hémorroïdes. Alors oui, finalement, faire équipe avec Rupert, je crois que ce serait une bonne idée, même si je dois trahir l’Agence en révélant son existence. D’abord on s’entend bien, et que je suis sûr que ma proposition va le faire saliver. Il a toujours aimé les défis un peu tordus. Et puis, ce n’est pas le genre débordé par le travail. Il me reste à retrouver son numéro de téléphone. J’ai perdu du temps. Le soir tombe. Bientôt plus que quarante-neuf jours devant moi, il va falloir que je me remue.

Le temps passe vite. Plus on vieillit, plus il passe vite. Je sais que ce genre de remarque n’apporte rien, mais j’avais envie de l’écrire. Il faut bien me dire que quarante-neuf jours, c’est pour ainsi dire demain. Je vais me coucher tôt pour la dernière fois avant longtemps. L’envie me manque de me pointer au Zodiaque bleu. Pourtant il faudrait. D’accord, je vais y réfléchir. Je pourrais faire un petit roupillon d’abord, afin de ne pas avoir le cerveau dans les brumes au petit matin. On va voir. La carte de membre est dans ma poche, après tout il ne me reste plus qu’à y glisser une dose de motivation.

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