VOUS AUTRES / Phase I : Mission / 02

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280La première certitude que j’ai en apercevant Felsen, c’est que c’est une enflure. Il ressemble à sa description : un connard triste avec des yeux gris, cheveux plutôt châtain, un petit nez et des lèvres méprisantes. Pas l’air beaucoup plus vieux que moi. Maximum quarante-cinq ans, je pense. Il picole au comptoir sans faire attention à personne. J’ai l’impression qu’on l’évite. Il y a autour de lui un vide sur un rayon de deux mètres que je m’empresse d’envahir. Un petit sourire affable pour commencer, qui provoque une grimace dédaigneuse. Devant lui le serveur scrute la salle comme s’il était transparent puis son attention se porte sur moi. Je me sens obligé de commander la même chose que mon voisin : une chope de bière blanche, grosse comme une barrique. Pas sûr que je tienne l’alcool ni que je ne finisse par connaître les toilettes comme ma poche.

« Vous avez raison. C’est la meilleure qu’on serve ici. »

Tiens, il parle. J’aurais pensé qu’il émettrait des ondes si négatives que je me sentirais dans l’obligation de battre en retraite, mais il me sourit et je tente de répondre.

« La meilleure, oui, pour sûr. »

Mon don pour les dialogues n’a pas envie de se réveiller. Il sourit toujours, regarde ailleurs, sourit encore. C’est en vérité comme une moue amère qui voudrait faire croire que derrière il y a un peu de joie. Peut-être que ce n’est pas une enflure, finalement. J’avoue que mon sens de la psychologie a toujours été très aiguisé.

Puis il tousse.

« Alors, c’est vous. » Tina Turner se met à beugler. Ça me laisserait le temps de trouver une réponse adéquate s’il ne s’empressait pas de continuer. « Je pensais qu’ils seraient plus rapides. Qu’est-ce que vous comptez faire ? Qu’est-ce que vous avez comme questions à me poser ? »

Le problème c’est que je n’en ai pas, que je ne sais pas ce que je dois faire, ni pourquoi, ni comment, au fond.

« Je ne suis pas pressé », finis-je par répondre.

Sourire plein d’embarras. Si j’avouais que je ne vois pas le rapport entre lui et du parmesan, nous serions peut-être plus avancés.

« Je suis le prochain sur la liste. C’est fatal. À votre santé. » Et d’ingurgiter un litre de mousseuse sans respirer. La performance est admirable. « Vraiment pas de questions ?

— Vous êtes Suédois ?

— Danois. Ribe, vous connaissez ? » Je secoue la tête. « Une jolie petite ville. Je suis né là-bas.

— Vous n’avez pas d’accent.

— Seulement quand je suis saoul. Mais j’ai de plus en plus de mal. Je veux dire, à être saoul. Vous savez pourquoi ?

— Parce que vous êtes le prochain sur la liste.

— Exact. Je bois de plus en plus en attendant, et je suis de moins en moins capable d’être saoul. C’est bien triste. »

J’avale un millilitre pour commencer, trois gorgées, puis vide le quart du contenu afin de ne pas donner l’impression que je suis une mauviette.

« Est-ce que vous voudriez qu’on parle de… tout ça… ailleurs ?

— Rien à dire. Mon compte est bon, c’est tout ce que vous devez savoir. Je n’ai rien fait, mais je suis sur la liste. Comme Angelotti, Audouin, Maerters. Vous connaissez ? Vous faites semblant que non, bien entendu. Des mathématiciens qui avaient trouvé l’astrologie plus enrichissante. C’est ça qui nous relie. Des gens qui font des prévisions, des prédictions, comme vous voudrez, au lieu d’emmerder les gens avec des espaces affines ou des géométries tellement multidimensionnelles qu’eux-mêmes ne s’y retrouvent plus. Pas de quoi nous assassiner, non ? Mais c’est comme ça.

— Ce que je ne comprends pas, c’est le parmesan.

— Que voulez-vous que je vous dise… Il fallait bien un élément comique pour rendre ces morts ridicules. Bah, ça ne me fait pas peur. J’ai un cancer. Crabe ou parmesan, ça revient au même. Je suis incurable, vous voyez ? »

Les Platters hululent. Est-ce que je n’aurai rien d’autre à en tirer ?

« Vous auriez pu rentrer chez vous.

— Pour crever en écoutant du Nielsen ? Oui, pourquoi pas. Si je pouvais… Mais on me tient. Vous me tenez, vous aussi. » Il me dévisage, un peu tendu, avant de se radoucir. « Mais vous n’êtes pas l’exécuteur des basses œuvres. Vous n’avez pas la tête à ça. Et d’abord il est déjà venu. Lui il a le faciès qui convient. Il était à votre place hier soir. Je ne lui ai pas parlé. J’aurais pu lui demander d’abréger, mais je vous attendais.

— Moi ?

— Non, le prince charmant. Vous travaillez pour l’Agence, bien sûr ? »

Une toute petite voix, soudain. Comment sait-il, pour l’Agence ?

« Je ne vois pas…

— Appelle-moi Con. J’ai travaillé à l’Agence, dans le temps. Les autres aussi. On ne te l’avait pas dit ? Et tous on a eu une Mission. Voilà le résultat. »

J’ai un frisson détestable. Du coup je vide ma chope d’un trait.

« Ça veut dire quoi, dans le temps ?

— Dix, douze ans. Les années glorieuses. C’était le début. Il fallait tout mettre en place. Après c’est devenu un merdier, mais nous on y croyait. Tu comprends, le sort du monde libre était peut-être assuré, mais il fallait prévoir l’avenir. Toutes les saloperies qui allaient nous tomber dessus. On a réussi à deviner lesquelles. Surtout une. Celle-là j’aurais préféré qu’on ne la trouve pas. Elle sera bientôt à l’ordre du jour. Tu vois de quoi je parle ? Non, bien sûr. »

Sympathique, le tutoiement. On dirait qu’il me fait confiance. Je n’ai même pas à lui arracher des réponses, il déballe tout. Finalement, il se donne des airs d’ordure, mais c’est juste un pauvre type. Déçu par la vie, par son boulot. Par les femmes ? On verra ça plus tard. Je le trouve imprudent de parler comme ça de l’Agence. Maintenant, s’il mentait ? Le Directeur aurait su que le type était louche. On n’aurait pas collé un débutant dans les pattes d’un mec dangereux. Parce que forcément, s’il y a mensonge, derrière il y a danger. Je commence quand même par me méfier, des fois que. Mais la bière, ça n’aide pas.

« Faut que j’aille aux toilettes.

— Gare aux morpions, fils. Je te garde la place chaude. Et je t’en commande une autre, c’est ma tournée. »

Je grimace. Je n’ai pas le choix, il faut accepter. En arrivant devant la porte rouge au petit bonhomme sans tête je me retourne. Gare aux morpions ? Je sais ce qu’il veut dire. Ça fait partie des expressions de l’Agence. Les morpions, c’est les mouchards, les gluants ennemis qui surveillent les bons agents de l’axe du bien. Pour nous la formule était une plaisanterie : puisque l’Agence était plus secrète que secrète, des morpions on ne risquait pas d’en attraper. Ses trois mots sont un début de preuve qu’il est sincère. Je passe dix minutes devant un urinoir à me convaincre qu’il l’est. M’attendant naturellement à ce qu’il ait disparu à mon retour, parce qu’on voit toujours ça dans les films, c’est avec surprise que je le retrouve fidèle au comptoir. En train de déguster une pizza.

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