VOUS AUTRES / Phase I : Mission / 03

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280À cinq heures je suis de retour chez moi. Les yeux rouges, l’appareil respiratoire rongé par la fumée, et sifflotant du Abba. Je me suis vraiment trompé sur Felsen. Ce n’est pas un connard, c’est un désespéré. Nous nous sommes donné rendez-vous en fin d’après-midi chez Rupert, que je suis chargé de prévenir avant de lui suggérer de laisser épouses trahies et maris volages de côté, pour se préparer à du costaud. On va avoir du pain sur la planche. Avec ce que j’ai récolté cette nuit j’ai de quoi commencer à me faire une opinion sur ma Mission. Si c’était glorieux, je m’en vanterais tout de suite, mais ce n’est pas le cas. Pour l’exprimer de façon concise, il y a une grosse étiquette marquée « Couillon » sur mon front. De quoi être vachement fier.

J’ai tellement envie de dormir que la journée risque d’être une catastrophe. Au programme, il y avait un discret repérage des sites du Collège de France, pour dénicher les cafés où il serait profitable, non, agréable, pardon, de me mettre en planque. Dans certains films ça marche comme ça. Moi j’ai eu la formation amusez-vous avec le chiffre de Vigenères, pas le stage rudiments de l’espionnage. Alors j’improvise, forcément. Bref, il faut abandonner tous les projets. Dodo jusqu’au milieu de l’après-midi, puis conférence à trois. Le truc c’est de rester éveillé encore trois ou quatre heures, pour pouvoir appeler Rupert à une heure décente et solliciter de sa haute fainéantise un secours nécessaire.

Devenir agent secret actif en apprenant tout sur le tas, en autodidacte, je n’aurais jamais imaginé que ça m’arriverait. J’étais peinard, à dépiauter des hebdomadaires satiriques pour savoir si on n’y aurait pas glissé, entre deux contrepèteries, un message subliminal à l’usage des trafiquants russes de polonium. C’est bien une chance, tiens. La prochaine fois je refuse. Ma conviction étant qu’il n’y aura pas de prochaine fois. Je vais plutôt me retrouver farci de parmesan. C’est une image. Felsen a fini par me faire comprendre que dans tout ça il n’y avait pas plus de parmesan que d’amphibiens qui écrivent (sauf dans certains magazines que je ne citerai pas). Des macchabées, oui, du parmesan, non. D’un côté c’est une bonne surprise. Il a quand même eu un de ces sourires qui en disent long en parlant du fromage. Le parmesan n’est pas du parmesan, et j’ai intérêt à savoir ce qu’est le parmesan. Merde. Des phrases comme ça ne devraient pas exister. Le mieux serait de me jeter sous la couette. Ah, oui, mais il y a le coup de téléphone à passer à Rupert. Puisque c’est comme ça, je vais continuer à rajouter des paragraphes au Rapport.

De toute façon il faut que j’évoque les lasagnes. C’est important. Impossible de ne pas mentionner la surprise capitale au milieu des surgelés. Voilà : quand je suis rentré, la porte était fermée, mais pas à double tour. Méfiance ! Personne chez moi bien sûr, et rien ne semblait avoir été touché, mais j’ai fait une fouille systématique jusque dans les profondeurs du frigo, à la recherche de n’importe quoi. Micro, caméra, poison, piège à con. Les trucs classiques qu’on voit à la télé. La fouille révélait bien mon amateurisme, mais là n’est pas la question.

Alors, dans le congélateur, il y avait des lasagnes. En première ligne. Les haricots avaient été repoussés au fond, à côté des glaces. Ces lasagnes n’étaient pas là il y avait quelques heures, parce que j’ai beau avoir parfois des trous de mémoire, je sais encore ce que je mange. Pendant une minute je me suis demandé ce que j’allais en faire et puis j’ai pensé qu’il y avait peut-être quelque chose dans la boîte qui méritait qu’on y jette un coup d’œil. (Pour l’imparfait du subjonctif je repasserai, là je m’en tape,) J’ai ouvert, l’emballage en carton rien à dire, pas le moindre élément suspect ou alors le code-barre, comme on m’y a habitué. Dans la barquette prête à être jetée dans un micro-ondes, ça avait un air jaunâtre, avec du rouge, rien de vraiment alarmant.

Bon, j’abrège. Le truc était planqué entre une couche de pâte et une couche de viande hachée. Une intuition vicieuse m’avait fait mettre le pavé glacé en miettes. Et au milieu, donc, un petit mot gentil sur une carte plastifiée : « Salut Benoît, on se voit bientôt, bises, Priscilla ». Dans le genre, on ne pouvait pas faire plus simple. Que je sache, il y a une boîte aux lettres dans l’entrée de l’immeuble. Ma première réaction a été de vouloir commencer à changer les serrures. Bonne blague. Déjà, à cette heure-là le voisinage aurait apprécié. Et puis, si j’avais des serrures de rechange, il ne fallait pas espérer qu’on n’en eût déjà copié les clés.

Le problème, c’est que je voulais tomber sur elle, pas qu’elle me tombe dessus, et surtout pas de cette façon indélicate. Encore un sujet à discuter avec Rupert et avec Per. Oui, je l’appelle pas son petit nom, et alors ? Après trois litres de bière, je vous l’assure, on passe outre les formalismes de la politesse. Il me donne du Ben, je lui donne du Per, un point c’est tout. Allez, on oublie. Le truc que je ne risque pas d’oublier, c’est que pour une doctorante en physique nucléaire (vraisemblablement spécialisée dans le dénoyautage des cerises), elle a de drôles de manières de faire passer son courrier. Et j’ai horreur qu’on me coupe l’herbe sous le pied en me prenant au dépourvu. Et, bon, merde au style, là il faut quand même considérer que je suis dans un état second qui a peut-être bon dos, mais c’est comme ça.

Et puis ça m’arrange, s’il faut fournir de la matière au rapport autant y aller sans se poser de questions sur le contenu, quant à la forme je fais ce que je peux et ce que je veux. On ne laisse pas un crétin d’amateur mener une Mission sans s’attendre à ce qu’il merde complètement et qu’il fasse n’importe quoi n’importe comment. Mais pour ce que Per m’en a dit, c’est peut-être voulu. Voilà, c’est fait. L’essentiel est dévoilé. Les détails du pourquoi on verra ultérieurement, mais il croit dur comme fer que la Mission ne m’a pas été offerte pour utiliser à bon escient des compétences manifestes. Benoît Carlsen était le pigeon idéal pour aller patauger dans du non-fromage non fondu, un point c’est tout. Qu’y faire, ça me désole, mais je ne peux quand même pas me révolter, et d’abord contre qui ? Si je me pointe à l’Agence, c’est faute lourde. Qui dit faute lourde dit sanction bien lourde aussi, comme (j’imagine) se retrouver coulé dans du béton. Alors je vais poursuivre. Peut-être que je serai plus malin que ce qu’on croit. Ça m’arrangerait. Mais si je ne file pas pioncer assez vite, l’intelligence, elle aura du mal à s’activer. Commençant à me défroquer pour me mettre au plumard, je regarde ma montre. Tant pis s’il est seulement six heures. Je vais appeler Rupert, et c’est bien le diable s’il ne me pardonne pas de l’avoir privé de deux heures de bon sommeil. Ou de trois ou quatre, je sais qu’il ne se lève pas tôt. Le veinard.

Et ensuite, que nul ne me dérange ou je tue. Et sans me presser, parce que réveillé pour réveillé, le coupable passera un sale quart d’heure. L’occasion d’utiliser mon épluche-légumes tout neuf, et de savoir enfin si un décapsuleur est efficace sur le tarin d’un emmerdeur. Mais allons, allons, je me laisse aller, ce n’est pas bien du tout. Si je tiens vraiment à m’énerver, réserver ça au moment où je découvrirai que le numéro de téléphone de Rupert, je ne sais plus où je l’ai noté. Mais suis-je bête, je le connais par cœur. Oui, il est vraiment temps que je me pieute.

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