VOUS AUTRES / Phase I : Mission / 04

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Rupert est un type génial. Je dis ça pour les filles qui seraient intéressées. Il adore les filles. Plus que moi et c’est peu dire. Il n’y a qu’une seule chose qui me déplaise chez lui : ça fait quinze ans qu’il n’a pas changé physiquement. Ou à peine. Tout le monde lui donne en gros vingt-cinq ans et inutile de dire qu’il en profite. C’est un beau brun avec des yeux verts comme ça, des épaules comme ça, et un petit cul ferme. Le nombre de demoiselles qu’il m’a fauché est astronomique. Pendant longtemps j’ai évité de sortir en sa compagnie, pour ne pas me retrouver à tenir la chandelle. J’ai même préféré planquer mes copines, sauf celles dont je me doutais qu’elles fileraient à la première occasion ou dont je voulais me débarrasser. J’ai toujours su faire preuve d’une possessivité et d’un romantisme exacerbés.

Donc, génial. À six heures il est en train de titiller une perruche, ce qui ne l’empêche pas de décrocher et de m’écouter sans rire. Pourtant il y a de quoi. Je déballe le parmesan, les lasagnes, Priscilla, Felsen et ma Mission. Le plus dur à avaler c’est qu’il avoue ne m’avoir jamais cru quand je lui disais où je bossais. Il pensait depuis longtemps que j’avais des activités plus qu’à la limite louches. Je n’ai quand même pas l’audace de parler de l’Agence au téléphone, mais des sous-entendus subtils émaillent la conversation. Pour finir, j’avoue être devenu un peu blond et il ricane en me souhaitant que le cerveau n’ait pas été atteint. Sur ce point j’ai des doutes, mais je ne vais pas le lui dire, il faut savoir garder un peu de dignité.

Il promet qu’on fera une sacrée équipe, et que les filatures alimentaires seront priées de lui laisser beaucoup de temps libre. Je l’entends énumérer toutes les recherches qu’il fera durant la journée, et les actions à entreprendre immédiatement comme renvoyer la perruche dans sa cage, puis il me demande si j’aurais besoin d’un flingue ou de quelque chose comme ça. Je dis que non, avec une petite hésitation. Mes exploits au lance-pierre de jadis me sont revenus en mémoire : toujours à dix années-lumière de l’objectif. Les armes ne sont pas mes amies. « Bon conclut-il, je t’offrirai un blouson avec une cible dans le dos, ça pourra te servir. » Puis un gros rire couvrant un gloussement de pétasse et il raccroche.

Ensuite je dors d’une traite jusqu’à seize heures, avant d’être tiré du sommeil par une déflagration. J’étais en train de rêver d’un altiste jouant un air limite sinistre quand ça a pété. Par réflexe je me jette hors du lit, mais c’était juste la sixième symphonie de Kancheli, que la chaîne s’est mise à jouer à l’heure voulue. La musique de mon rêve, c’étaient les dix premières minutes, avec cet interminable solo dont le sublime me pousserait presque à me pendre, interrompu par une explosion d’une force incomparable. Au moins ai-je réussi à me lever sans traîner, ce qui est contraire à mes principes. Complètement déphasé je me prépare un petit déjeuner en regardant des idioties à la télé avant de me demander ce que je mangerai au déjeuner, puis de rectifier. Ce sera petit déjeuner et déjeuner en même temps. Double repas, si j’ose, pour ravir mon estomac insatiable. Puis je regarde l’heure et au lieu de traîner à poil dans la pénombre, je commence à m’activer. Ce n’est pas que Rupert soit à cheval sur les horaires, mais moi j’ai horreur d’être en retard. La pointeuse, qu’on m’appelait à l’Agence.

Il est dix-sept heures pile quand je mets le doigt sur la sonnette du Cabinet R. Amis et Cie. Je rigole presque. La mention et Cie est obsolète depuis trois ans. Alors il faisait équipe avec une ancienne call-girl, façon Clair de Lune, mais comme ça ne leur réussissait pas elle a préféré le laisser se dépatouiller seul contre des avocats, lorsque la femme d’un député l’a attaqué pour harcèlement. En vérité c’était l’inverse. Elle savait qu’il la surveillait pour une bête histoire d’adultère, mais elle avait une hargne lubrique à son égard. Comme il refusait de céder, elle a lâché la meute. Sans vouloir jouer au plus fin, il a réussi à dénicher deux des avocats dans un club échangiste mauvais genre, et les poursuites ont été aussitôt abandonnées.

J’ai donc le doigt sur la sonnette quand je sens quelqu’un derrière moi. Je me retourne à demi. Ça a deux yeux. Ravissants. Une bouche, encore pire. Une chevelure de Lorelei qui tombe en partie sur une paire de seins que je devine d’une splendeur à provoquer des pâmoisons.

« Il n’y a personne, dit-elle. Ils sont déjà au bar. Là-bas. » Un signe de tête en direction d’un bistro plutôt moche. « Le Tour de France. Je crois qu’ils nous attendent.

— Nous ?

— Oui, nous. Enfin, vous, mais je m’invite. » Elle tend la main. « Priscilla. Enchantée. Je vous trouve très mignon.

— Benoît. Plus enchanté que vous croyez. Vous pouvez m’appeler Ben. »

Marrant, j’ai l’impression de jouer dans un de ces navets qui sont une spécialité de la télé française. Je me sens à l’aise. Elle n’a pas l’air dangereuse, juste enfantine et gourmande. Les pires. On ne s’en méfie pas, et crac, on se retrouve avec une pension alimentaire supérieure à ses revenus.

« On peut se tutoyer aussi, ajoute-t-elle. Si ça ne vous dérange pas. Comme on va se fréquenter plutôt beaucoup, enfin assez, je veux dire, ce serait bien.

— Comme tu veux. »

Et arrête de me prendre pour un abruti, les phrases qui font semblant d’être malhabiles, je n’oublie pas ce que ça signifie : danger, mec, ou elle va arriver à te mener par le bout du nez. Et vraiment, plus je la regarde, plus j’aimerais bien qu’elle me mène par un bout, ce qu’elle doit savoir. Ceux qui l’envoient aussi.

« Tu viens ? »

C’est qu’elle me prend par la main, en plus. Je me sens à deux doigts d’être gêné, surtout parce qu’elle réussit à produire des effets physiologiques intéressants que je n’aimerais pas trop démonstratifs en pleine rue. Avec un hochement de tête je la suis, son manteau ouvert me bat les cuisses à chaque pas et, malgré tous mes efforts pour penser à autre chose, je me demande ce qu’elle porte sous son pull. Heureusement le bar est à cinquante mètres à peine, le temps de raisonner mon petit démon. Mais il ne m’écoute même pas. Mon défi, quand nous serons avec Rupert et Felsen, ce sera de suivre la conversation sans loucher en bavant sur des rondeurs appétissantes.

Et voilà, songé-je en marchant, que la Mission devient intéressante. Sauf que j’ai conscience que si elle est là, ce n’est pas pour me provoquer des afflux sanguins intempestifs, contre lesquels je n’ai rien contre, mais pas pendant le travail. En parlant de contre, elle se rapproche un peu trop et se penche vers mon oreille.

« Tu n’as pas mangé les lasagnes, au moins ? » Je fais signe que non. « Tant mieux, c’était une marque infecte. »

Je ris un peu. Ça fait du bien de rire. Mais je vois la tête de Felsen à travers une vitre et lui il ne rigole pas du tout. J’ai même l’impression qu’il est furieux. À côté, plus placide que jamais, Rupert nous regarde entrer en feignant n’être pas du tout surpris, comme s’il était tout naturel qu’elle soit avec moi. Il a quand même son tic au pouce droit. Preuve que quelque part, Priscilla le perturbe. S’il lui fait du charme, je saurai tout de suite de quelle façon. D’ailleurs je ne lui en voudrais pas. Enfin, à peine. Quand nous poussons la porte du bar, il m’adresse un clin d’œil. J’ai bien l’impression que concernant certaines choses, il n’est pas dupe. Mais pour en avoir confirmation, il faudra attendre.

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