VOUS AUTRES / Phase I : Mission / 05

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Au bout de quelques minutes, je fais une drôle de tête. J’ai trois nouveaux noms à mettre sur la liste des pauvres types dont j’aurai à me préoccuper : un David Duprey, plus un Antoine et un Stéphane Chavel. Père et fils. Ces deux-là, il paraît qu’il ne faut pas les chercher, ils se sont volatilisés. Duprey sort d’un asile psychiatrique. Pas qu’il soit vraiment cinglé ou quelque chose comme ça, c’est qu’une confrontation avec un camion l’a laissé amnésique d’un côté, et avec de faux souvenirs de l’autre. Il paraît que le terme de confabulation n’est pas très approprié en ce qui le concerne. Moi je le classerais bien parmi les tordus. Il semblerait qu’il ait écrit un bouquin sur des enlèvements par des extraterrestres, avec une bonne part soi-disant autobiographique. Pardon, pas par des extraterrestres, par une bande de drôles de gusses menés par le Stéphane Chavel. Mais avec une planète extrasolaire très très lointaine au possible à la clé. Enfin je ne vais pas m’attarder là-dessus, je le répète, c’est un truc de tordu.

Il faut remarquer que ça colle bien avec les assassinats d’astrologues, de surcroît anciens membres de l’Agence, ce qui m’amène à estimer qu’en fait j’ai bossé dans une maison de fous. J’aurais pu m’en rendre compte plus tôt. J’aurais surtout dû. Mais ça n’aurait rien changé, j’aurais continué à travailler en faisant semblant. À l’Agence on ne démissionne pas. On se fait lourder, éliminer, évaporer. Ça oui. Mais on n’en sort pas de son plein gré. Même si l’Agence est une coquille creuse où l’on brasse du vent dans tous les sens, en respectant un code du secret plus rigoureux que ça tu meurs, c’est un principe : quand on est dedans, on est dedans jusqu’au cou, et quand on est dehors, on n’est plus rien. Ou on a intérêt à n’être plus rien, même en étant radicalement autre. Je me comprends. Agent actif ou hors service, il faut être indétectable. Au moins en avoir l’air. Mais si Rupert se doutait que je ne traduisais pas des manuels techniques du coréen vers le français, on peut parier que d’autres avaient des suspicions à mon égard. Ça n’a pas eu l’air de les intéresser en tout cas, sinon j’aurais eu de leurs nouvelles. Ils doivent savoir que l’Agence est juste un gros jouet.

Mais je m’égare. J’avais commencé par écrire qu’au bout de quelques minutes je faisais une drôle de tête. Je vais reprendre là, et pardon pour la parenthèse. J’ai la grimace des mauvais jours qui se dessine dès les premiers mots de Per. Je vais désormais l’appeler Per tout court, si ça ne dérange personne. Vu que j’appelle les autres par leurs prénoms, ce sera mieux. Tout tourne autour de ce David Duprey et de son bouquin. Surtout du bouquin. Il clame qu’il ne l’a jamais écrit. Selon Rupert qui s’est renseigné, c’est peut-être vrai. L’éditeur n’a jamais eu son auteur en face. Et désormais, puisque ce dernier refuse la paternité de l’ouvrage, ils risquent encore moins de se voir.

Première mauvaise nouvelle : il va falloir que je le lise. Déjà me taper du Stanislas Lem ça m’avait gavé. Quand les romans sont trop sérieux, trop réfléchis, trop profonds, je décroche. Encore plus s’ils sont mal traduits, comme Solaris. Dommage, sinon ça me plaisait assez. Donc, je vais ingurgiter les Chroniques d’Alsyns, petite merveille qui se vend paraît-il bien dans les congrès d’ufologie. C’est dans celui-ci que serait glissée la clé de l’élimination de, récapitulons, cinq astrologues, cinq mathématiciens, sept informaticiens, deux voyantes, une pute. La pauvre, je me demande ce qui lui a valu son trépas. J’y trouverai aussi des messages chiffrés, sous couvert d’extraits de prose extraterrestre. À moi de me démerder.

Deuxième mauvaise nouvelle, il y a du monde qui s’intéresse à moi. Priscilla est mon recours contre ça. Ma protection rapprochée. Je ne vois pas comment, quand on lui pose la question elle se contente de sourire et de me malaxer la cuisse pour me détendre. Elle n’est pas de l’Agence, mais a été expédiée par le Bureau. Je ne connaissais pas le Bureau, ça a l’air d’être une maison concurrente de la mienne, un poil plus sérieuse quoiqu’à peine : on y est surtout chargé de rectifier les conneries produites par l’Agence. Sûr que tout ça doit faire se bidonner à mort des gens à la DGSE, à la DST, aux RG2, et il manque juste le Canard enchaîné. S’ils sont au courant de tout ça, ils doivent avoir de bonnes raisons de ne pas encore avoir mis ces deux magnifiques organismes à la une. Pensez. L’Agence et le Bureau : c’est d’un ridicule…

Maintenant, qui s’intéresse à moi ? Ma foi, si ce n’est Stéphane Chavel, dont toute trace est s’est perdue sur le bord d’une autoroute, il a semble-t-il des proches que mon existence n’indiffère pas. Que l’existence de mathématiciens, d’informaticiens, d’astrologues, et d’une professionnelle de la gâterie, ont intéressé au point de les expédier tout droit dans une caisse en bois. La livraison suivante de planches de sapin devrait concerner Per Felsen. Voire le pseudonymé Benoît Carlsen qui rédige ces lignes.

« Qu’est-ce que tu comptes faire ? demande Rupert.

— Tu penses bien, je n’en ai pas la moindre idée. Est-ce que ce David Duprey peut être approché ?

— Selon Per, oui. Mais avec précautions. Il a l’air susceptible. Hein, Per ? »

Un ressortissant danois qui n’a pas encore quitté Priscilla des yeux grommelle dans sa langue natale. Il a les mains qui s’agitent nerveusement et se contractent comme s’il voulait les lui serrer autour du cou. Puis il se lance.

« Très susceptible. Sauf avec la demoiselle. Je me trompe ?

— Je l’ai déjà vu, murmure-t-elle en me lâchant le genou pour écarter une mèche de cheveux qui se glisse dans son décolleté. Je l’ai cueilli à la gare, il revenait d’une escapade en Bretagne. C’est à ce moment que je lui ai donné son bouquin. Il fallait tester sa réaction. Et je peux dire que non, il ne l’a jamais écrit. On ne peut pas être dans un hôpital psychiatrique et faire passer un manuscrit sans que ça se remarque. Le contrat a été conclu à ce moment-là, avec une signature parfaitement imitée. Évidemment il est impossible de savoir quel est le véritable auteur. Je pense que l’éditeur ne serait pas ravi d’apprendre que le contrat est bidon, mais Duprey n’a fait aucune démarche pour s’en défaire. Comme il a des doutes sur la paternité, il préfère éviter les ennuis.

— Il est comment ? demandé-je en faisant signe au serveur de nous remettre ça.

— Très gentil. Perdu. Craquant. Nous avons discuté un peu. Il avait besoin de se confier, ça n’a pas été difficile d’en tirer ce dont j’avais besoin. En fait pas grand-chose, mais c’était suffisant. Si quelque chose tourne autour de lui, il l’ignore. Tiens, je pense que nous devrions lui rendre visite. Il m’a déjà vue, il ne se méfiera pas. Qu’est-ce que tu en dis ? »

J’ai bien une tentation de grommeler en danois. L’envie de répondre me manque. Pas le besoin de poser une question stupide à Per.

« Je me trompe, ou tu aurais des envies de la passer dans un laminoir ?

— Oh ! je n’irais pas jusque-là. » Regard glacial. « Mais comme je sais qu’elle a traîné autour de certaines des victimes, je me demande si elle n’a pas une petite responsabilité dans leur élimination. »

Priscilla rit. On dirait une cascade printanière dans le soleil du matin. Puis elle secoue la tête.

« Tu devrais savoir que non, Per. J’essaie de vous protéger. Mais il faut reconnaître que jusqu’à maintenant j’ai été prise de vitesse. Ça n’arrivera plus. Je vous promets que je serai plus rapide qu’eux.

— Qui ça, eux ?

— La bande à Chavel fils. Et une alien aux yeux mauves. J’espère que tu ne la croiseras pas. Elle est encore plus salope que tout ce que tu as déjà vu.

— Même toi ? »

Loupé, ça ne la blesse même pas.

« Je le suis pour le boulot. Dans la vraie vie, je suis adorable.

— Je serais curieux de voir ça. Et qu’est-ce que tu sais d’autre ?

— Quelques trucs. Au Bureau, on travaille. Ce n’est pas comme d’autres. »

Je me malaxe le front. Sa pique, c’est un prêté pour un rendu, inutile de me formaliser. Avant de suggérer à tout le monde de lever la séance, j’ai une dernière question. Le Directeur m’avait donné certaine instruction et jusqu’à présent je n’ai vu aucun rapport entre certain collègue zoocryptologue et ce qui me préoccupe.

« Et Bernard, qu’est-ce qu’il vient faire dans notre histoire ?

— Le délicieux Bernard ? Pas grand-chose. C’est une fausse piste. Un leurre. Pas la peine de le surveiller, le rôle de Bernard a fait long feu. Si j’étais lui, je disparaîtrais quand même. Il a fait une grosse bêtise.

— Du genre ?

— Menacer de révéler à la presse que la répartition des cages du zoo de Vincennes est un message codé, dont la clé est à trouver dans la répartition des enclos de la ménagerie du jardin des Plantes. Juste parce qu’il a envie de retourner étudier les petits pandas dans leur milieu naturel, et qu’on ne veut pas le laisser partir

— C’est con, comme truc. Personne ne pourrait croire ça.

— Bernard est très con, quand il veut. Pourtant c’est vrai, pour les cages, même si ça remonte à la dernière guerre. Il faisait de toute façon un appât idéal, et les patrons de l’Agence espéraient bien qu’il se ferait liquider à la première occasion. Mais tout le monde s’en fout, alors j’ai abandonné la protection. Le mieux qui risque d’arriver, c’est qu’il contacte un journaliste, et qu’il se retrouve chez les dingues. »

Je médite quelques instants. Avec cette Mission, l’asile, je risque de finir par connaître. Moi qui avais peur de perdre du temps en recherches vaines, inutiles, pour ne pas dire stupides, au bout de deux jours je me retrouve avec plus qu’il n’en faut. Et surtout, assez pour perdre déjà pied. Au début il y avait du parmesan. C’était idiot, ridicule, mais le mérite de la Mission était d’avoir un côté rigolo. Maintenant qu’il y a autre chose que du parmesan, plus des extraterrestres en embuscade, ça commence à m’énerver. Heureusement qu’il ne me reste que quarante-huit jours à patauger dans ces conneries. Si ça se trouve, j’aurai fini avant. Per et Priscilla semblent assez ravis de pouvoir m’en raconter le plus possible. Et à en juger par sa tête, Rupert considère l’aventure comme follement amusante. Forcément, des trucs tordus comme ça, il ne doit pas en voir tous les jours. À nous quatre on pourrait avancer assez vite.

« On ira voir Duprey demain. » Ben oui, mais on le trouve où ? « Priscilla, tu sais forcément où le dénicher.

— Rien de plus facile. Il est libraire. Mais je te rappelle que demain on est dimanche. »

Ça, je ne m’en étais même pas aperçu. Est-ce que j’ai le droit de me reposer le dimanche, la durée de ma Mission est-elle calculée en fonction des jours ouvrables ? Je parie que non. On ne m’a rien précisé sur les dimanches.

« Alors lundi.

— C’est aussi fermé le lundi. Où as-tu la tête ? Il faudra attendre mardi. En attendant, tu pourrais te pencher sur les Chavel. Du plumitif de père en fils. Et puis demain, je t’emmène faire une balade en voiture. Tu aimes les autoroutes ? » Une grimace m’échappe. Qu’est-ce qu’elle mijote encore ? « Rupert s’occupera de Per. Je sais qu’ils adorent jouer aux échecs, ça leur passera le temps en nous attendant.

— Tiens, tu as l’air d’être bien renseignée sur chacun de nous.

— Pas tant. Juste ce qu’il faut. Au Bureau…

— Vous travaillez, tu l’as déjà dit. Maintenant, on se casse ? Je commence à avoir mal à la tête. »

Les deux autres mâles semblent ravis de pouvoir repartir, mais grognent quand même. Ils n’avaient pas prévu de se retrouver en tête-à-tête trop longtemps. Per pourrait amener Rupert au Zodiaque bleu. À la réflexion, je me demande si ce bouge de luxe ne cache pas quelque chose de sournois en rapport avec le trépas des astrologues et associés, mais je préfère ne pas poser la question à haute voix. On attendra un peu. Il faut garder des surprises en réserve.

Priscilla époussette son manteau. J’ai l’intuition qu’elle me réserve encore un petit tour, et la confirmation tombe presque aussitôt.

« Je te raccompagne. Nécessités de ta protection, tu comprends. »

Ça sent le traquenard, mais je n’ai pas envie de décliner l’offre. Sait-on jamais ? Sur le pas de la porte nous serrons les mains de Per et Rupert qui me fait un clin d’œil tellement appuyé que je pige tout de suite ce qu’il imagine. Pourvu qu’il ait tort, songé-je. Pourvu. Oh ! Et puis zut, si ça se trouve…


Note 2 – Sigles désormais obsolètes.

 

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