VOUS AUTRES / Phase I : Mission / 06

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Une fois chez moi j’ai du mal à la dissuader d’explorer minutieusement mon appartement. Il ne lui plaît pas. Refait à neuf certes, mais il manque une petite touche personnelle à la décoration. Les murs sont nus. Blancs et nus. Les plafonds tout autant. La moquette est d’un grisâtre à se pendre. J’ai juste mis deux ou trois photos noir et blanc encadrées dans la chambre, qui n’égaient qu’à peine l’endroit. Elle le souligne avec raison : ce salon désert manque de plantes, il y a trop peu de couleurs venant éclairer le logis, à part la couette recouverte d’une housse aigue-marine dont la sobriété n’a d’égale que le volume – les couettes ayant toujours intérêt à être épaisses, car j’adore y être enseveli. S’il faut trouver quelque fantaisie dans l’endroit, chercher dans la cuisine : bols Mickey et Minnie, assiettes à décor asiatique au sein duquel se coulent des dragons. Mais je suis innocent dans le choix des ustensiles.

Elle passe le doigt sur le bureau et n’y décèle aucune trace de poussière. Non que je sois un maniaque du plumeau. Un nettoyage approfondi est une façon de débusquer les micros qui auraient pu s’égarer, par exemple, sous l’évier de la cuisine ou dans le tiroir à chaussettes. Sinon des caméras, car c’est tout aussi possible, dissimulées derrière les toiles d’araignées. Dès qu’un instant libre se présente, je m’en saisis pour épousseter une zone au hasard. Que je n’aie encore rien trouvé me rassure. Il est bien sûr évident que plus sera dépouillé cet appartement, moins il sera aisé de planquer quelque prodige de miniaturisation destiné à me surveiller. J’ai même démonté les radiateurs, qui de toute façon ne servent à rien. Le froid s’infiltre chez moi plus vite que la chaleur ne s’y répand, quand elle y parvient. Et même si je ne paierai pas les factures d’électricité, j’ai quelques principes qui m’empêchent de gâcher en vain les ressources naturelles.

Si l’endroit la déçoit, Priscilla hoche toutefois la tête avec satisfaction. L’appartement a certes une apparence monacale, mais constatant qu’ainsi j’ai pris d’élémentaires précautions de sécurité, elle approuve. En tâtant le matelas, elle approuve encore plus. Un vrai trampoline. Mais aussi un gros point faible : s’il y a quelque chose de caché à l’intérieur, je ne le découvrirai sans doute jamais.

« C’est pas mal, chez toi. Aride, mais pas mal.

— Je n’ai pas vraiment choisi.

— Sauf les photos. »

J’acquiesce. Mon penchant pour les images noires et blanches a trouvé que ça ferait bien, ces clichés hivernaux. D’accord ça ne procure pas une atmosphère chaleureuse à la chambre, mais pour en créer une, il suffit parfois de pas grand-chose. D’être deux. Sous une couette. Ou trois, même si je n’ai pas de goût pour les sports collectifs.

« Les photos, c’est mon jardin secret. »

Il faut bien le dire, j’en suis fier. Mes meilleures réussites en matière de stéganographie. J’y ai caché quelques poèmes licencieux. Il faut être un expert pour découvrir qu’il y a quelques perversités au sein d’enchevêtrements de branches mortes, de tourbillons de flocons et sous la surface d’une mince banquise lacustre.

« Celui-là, je l’aime bien, dit-elle en tapotant sur un cadre. Un peu cochon quand même.

Et merde ! Elle est au courant ? Pourtant j’avais fait ça en douce.

« Celui de gauche est mon préféré, dis-je doucement. Érotique et tendre. »

Tant qu’on y est, je lui demanderais volontiers ce qu’elle pense de la photo juste au-dessus de l’oreiller. Un étang glacé avec des roseaux secs. Le texte le plus porno, aussi. Pas de quoi fouetter un chat, bien qu’une badine y soit largement décrite, et utilisée avec vigueur…

Elle cherche vainement le téléphone et l’ordinateur. Elle les a presque sous le nez, pourtant : planqués dans le sommier. Évidemment, n’importe qui fouillerait plus de quelques secondes les trouverait sans effort. En revanche, découvrir ensuite les mots de passe pour les utiliser serait moins facile : des mélanges de huit lettres, huit chiffres et huit signes à chaque fois. On pourrait y arriver… à condition d’être patient.

Il semblerait qu’elle ait envie de prendre racine. Si j’apprécie les belles plantes, mon plus cher désir en ce moment même est de me retrouver seul pour taper la suite de mon rapport. Dans l’appartement je suis à l’abri. Grâce à ma porte blindée, je ne risque pas grand-chose. D’autant que nul inconnu ne parviendra à me la faire entrebâiller, même s’il est sur le point d’être découpé en tranches fines par un tueur en série. C’est un principe sacré. Pour que je daigne ouvrir mon huis, il faut un préavis de plusieurs heures et que l’interlocuteur soit clairement identifié. J’ai donc une petite envie de lui signifier que l’escalier n’attend que d’être piétiné par ses magnifiques chaussures, mais encore une fois elle prend les devants.

« Je ne te dérange pas, au moins ?

— À peine. Il faut que je fasse certains trucs. »

Prendre une douche, faire cuire n’importe quoi, et bâfrer en tapant les pages du jour. L’exaltation à cette perspective m’emporterait presque.

« Nous aurions pu… évoquer certains points… en tête-à-tête…

— Je suis crevé. Pour de vrai. Et puis j’ai vraiment des choses qui m’attendent.

— Le rapport.

— Oui, le rapport.

— Tu pourrais dire roman. Finalement ce ne sera rien d’autre. Franchement : juste un roman. »

Il faudrait qu’elle m’explique, mais puisque je n’ai pas envie de l’écouter, je préfère abréger.

« Roman, si tu veux. Le reste, on pourra en reparler demain.

— Tu me plais, répond-elle. Dommage que tu sois un peu con. Où sont les toilettes ? »

Con d’accord, mais je sais ce qu’elle attend. Qu’on fasse voler la couette et que je lui apprenne quelque chose qu’elle ignore encore. Ma foi, si elle veut découvrir quelque chose que je sois seul à connaître, il faudra que je l’aie d’abord découvert. Je lui indique la porte de la salle du trône et en l’attendant enclenche le chauffe-eau. Lorsqu’elle sort, je suis en train d’hésiter entre me taper une boîte de petits pois avec une côte de porc, ou des pâtes au beurre avec des lardons. Sans fromage, méfiance oblige.

« J’y vais », chuchote-t-elle presque en enfilant son manteau.

Pas de cérémonie. Je lui suggère de se méfier de la minuterie qui permet à peine de tirer l’escalier des ténèbres durant dix secondes puis la laisse filer. Ensuite, je vais décoller le micro qu’elle vient d’agripper à la chasse d’eau et le balance dans la cuvette. Encore une fois, con oui, je veux bien, mais faut quand même pas pousser.

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