VOUS AUTRES / Phase I : Mission / 07

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Debout à l’aube, ce qui n’est plus trop difficile avec les jours qui raccourcissent, je m’octroie un petit déjeuner qui permettrait de nourrir l’Islande pendant plusieurs semaines, et attends que la signora Priscilla vienne m’enlever pour une escapade automobile, direction Dijon. Je crois qu’elle veut me montrer l’endroit où Stéphane Chavel a terminé sa courte carrière de romancier pour entamer celle de disparu. Moi qui déteste par-dessus tout les voies rapides, je vais être ravi de l’excursion. Une frousse bleue me saisit dès qu’on m’entraîne, ficelé à la place du mort, sur tout ruban bitumé répondant à la charmante désignation d’autoroute. Jusqu’à ce qu’elle m’ordonne de m’introduire dans un habitacle fatal, je resterai tranquille. Mais ensuite, je ne promets rien.

Je regrette de ne pas avoir gardé le micro qui m’a été si généreusement offert hier soir. J’aurais dû le lui rendre. Peut-être ne s’agissait-il là que d’un examen de mes capacités à découvrir les surprises qui pourraient parsemer l’appartement. Après avoir passé une heure de fouille systématique, j’ai conclu qu’elle n’avait pas eu le loisir de déposer ailleurs quelque petit ustensile, et ai voulu aller me coucher, avant de songer à ce foutu rapport qui commençait à prendre du retard.

Sur un point, Priscilla a parfaitement raison. Il devient une sorte d’objet littéraire incongru, sans l’ombre du moindre artifice stylistique que la bureaucratie apprécie tant. Il y entre une part d’autofiction, à laquelle je suis contraint pour rester suffisamment discret sur certains aspects de ma Mission. Si je me laissais aller, j’inventerais bien quelques événements, ferais surgir quelques protagonistes imaginaires. Je ne le peux pas, ça se remarquerait très vite. D’autre part, je suis certain que, certes livré à moi-même, je suis étroitement surveillé par l’Agence – et après tout ce serait raisonnable, puisque le Bureau m’a mis le grappin dessus.

Je ne me crois toute de même pas doué pour le romanesque. Non qu’écrire m’ennuie. J’y prends un certain plaisir, de plus en plus vif chaque jour. Le vice s’empare de moi : si je survis à la Mission, une reconversion dans les lettres pourrait devenir sinon possible, du moins envisageable. Mais mon style, si j’en ai un, n’est vraisemblablement pas à la hauteur de ce que les éditeurs réclament. Je veux parler des éditeurs sérieux, pas de ceux qui refourguent de la soupe en cuves. Ceux-là seraient assez satisfaits de moi. D’autant que leurs comités de lecture ne doivent pas être trop exigeants, à condition qu’ils jettent un œil dans les manuscrits qu’on leur soumet, ce dont je pourrais douter.

Il y a le problème du style et, plus crucial sans doute, celui de l’absence de structuration. On peut le voir. Il est évident. Il me serait d’ailleurs impossible de forger un cadre à ma prose. Les choses viennent et je dois me coller à elles, rédigeant au kilomètre sans me soucier des formes, et sans forcer le langage. Ce rapport est toutefois pour moi une manière d’expérimentation. Il n’est pas un journal, comme je m’y étais attendu. Il découpe mes journées en éléments quasi fictionnels, qui se succèdent parfois au gré de mes humeurs : je me mets à la rédaction quand l’envie m’en prend. Et puis on me demande de remplir, je remplis. Même avec des considérations hors champ comme ces paragraphes verbeux qui, à mesure que je les pianote, m’enchantent malgré tout.

Paragraphes que je vais laisser aller dans le petit vent frais de ce matin de décembre. Priscilla est en bas. Deux notes flûtées émises par l’interphone m’ont annoncé sa présence. Elle m’attend, sans doute dans une tenue mettant en avant une poitrine qui, bien qu’elle ne concurrence pas celle des héroïnes de Russ Meyer, mérite qu’on s’y attarde. Si je ne suis pas lubrique de nature, ou pas trop, la proximité d’une Priscilla éveille en moi des appétits coupables. Il serait bon de résister, pour ne pas devoir raconter par le menu des ébats qui n’ont que faire dans un rapport. Je ne sais pas si ma détermination sera sans faille. J’en doute.

Ces considérations me poursuivent alors que je lace mes chaussures. Nous allons tous deux passer une journée exaltante en direction de Dijon. J’ignore si l’escapade se cantonnera à me faire découvrir un arbre presque déraciné par une voiture folle. Je ne pense même pas que ce soit le véritable objectif. Un soupçon m’est venu tout à l’heure : ce n’est pas seulement en direction de Dijon que nous irons, mais peut-être bien jusque dans la ville. L’occasion de la découvrir. Je n’ai jamais fait que la traverser, en train. Une petite visite touristique ne me déplairait pas trop.

Je descends sans dévaler les escaliers comme il m’arrive souvent. Au passage je vérifie la boîte aux lettres, toujours aussi vide de courrier, mais où s’entassent des publicités alléchantes pour des crèmes antirides ou une promotion sur du pâté de campagne. Il n’y a plus personne pour m’écrire. Lorsque j’habitais Montmartre, Max et Stéphanie m’envoyaient des cartes postales quand ils partaient en voyage dans des pays plus étranges les uns que les autres. Désormais il me faut composer avec le regret de ne plus les lire. Ce n’étaient pas à proprement parler des amis. Ils l’étaient presque, le temps a manqué pour que nous devenions un trio vraiment soudé. J’ignore comment ils auront pris ma subite disparition, et si j’aurai jamais une possibilité de les revoir. J’en doute. Cela m’attriste.

Priscilla est au volant d’une punaise rouge. C’est une voiture de sport aux lignes agressives, d’un genre qu’on ne voit plus beaucoup depuis une vingtaine d’années. Elle sourit et me fait signe de monter. Nous nous faisons la bise et j’ai la libido qui bondit. Je me démène avec la ceinture de sécurité, bien trop courte, et n’arrivant pas à l’allonger me résous à avoir le souffle coupé durant tout le voyage.

« Prêt, mon chou ? »

Je hoche la tête. Elle me tend des cartes routières et du même coup me frôle la cuisse. C’est une manie. Au bout d’un moment, ça ne me fera sans doute plus aucun effet. Je l’espère. Sa proximité est préjudiciable à mes capacités de concentration.

L’horreur à quatre roues s’élance sans bruit. Je me plaque le plus possible au dossier et m’agrippe déjà à l’accoudoir. Si les rêves de la nuit ont été moelleux, le cauchemar de ce matin sera acide. Et réel, malheureusement. Nous nous retrouvons trop vite sur le périphérique, trop vite sur l’autoroute, et je serre les dents avec une telle force que je vais m’en faire éclater l’émail.

« Détends-toi, poussin. Avec moi tu ne risques rien, je suis une championne. »

Et d’écraser la pédale de l’accélérateur sans me laisser le temps de répondre, poussant jusque bien au-delà de la vitesse maximale autorisée. L’existence des radars doit lui avoir échappé.

« Tu conduis trop vite.

— On m’a offert une jolie carte tricolore qui m’en donne le droit. La tienne est dans la boîte à gants. Elle pourra te servir. »

Je secoue la tête, résigné. Les plans m’encombrent, mais j’y jette un œil. Sur le trajet deux croix rouges au feutre indiquent sans doute les haltes essentielles de notre déplacement. L’une un peu au nord de Dijon. L’autre, au sud, marque le petit village de Clémalanges. Un regard interrogatif ne servira à rien. Et puis, pas la peine de poser de questions tout de suite. Je me concentre sur mes phalanges crispées pour ne pas penser que nous roulons à tombeau ouvert, et ferme les yeux. Elle ne croira même pas que je voudrais dormir encore un peu, mais je vais faire semblant.

« T’as la frousse, mec ?

— Je préfère les chemins de campagne.

— Je t’en promets un. Avec une mignonne auberge tout au bout. Ça te rassure ?

— Ça me rassurerait plus si tu roulais moins vite. »

Sur quoi, la garce, elle en profite pour accélérer encore. Un peu plus tard nous sommes rattrapés par des motards de la gendarmerie et sommés de nous arrêter. Hélas, les cartes tricolores font parfois des miracles. Nous repartons aussitôt, ayant gentiment promis de faire plus attention. Les promesses de Priscilla ne tiennent pas très longtemps, discerné-je bientôt. Et je referme des yeux emplis d’une horreur sans bornes et bitumée.

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