VOUS AUTRES / Phase I : Mission / 08

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Un temps infini plus tard, elle ralentit un maximum pour que je voie bien un arbre à moitié déraciné au milieu d’un champ. La voiture de Stéphane Chavel avait traversé sans complexe la glissière de sécurité, bondi au-dessus de talus et fossé, pour venir tester la solidité d’un vieux pommier qui, ayant survécu à deux guerres, était parvenu à résister à ce nouveau désastre. Il n’est pas en très bon état, mais c’est la survie qui compte, après tout. Il ne reste pas beaucoup de traces de la collision, et la glissière a été remplacée. Normal, c’était il y a presque un an

J’ai à peine le temps d’observer le site que ma démone nous propulse de nouveau à une allure infernale. Plaqué au dossier je fais tout pour garder un maintien digne, alors que si je me laissais aller, je sauterais volontiers en plein vol. Parce que ce n’est pas une automobile, ce truc, c’est un avion de chasse. Durant plusieurs minutes je rêve de siège éjectable puis pousse un soupir.

Bientôt, nous frôlons Dijon de tellement loin que je ne m’en aperçois même pas, et décélérons brutalement pour nous extraire de l’autoroute à hauteur de Nuits-Saint-Georges. Je souffle un peu, et le temps de reprendre mes esprits nous avons déjà traversé les vignobles pour nous enfoncer à travers bois. Enfin, au creux d’un charmant petit vallon, vient pointer le délicat clocher de Clémalanges, quatre cent soixante-treize habitants. Nous ne nous y arrêtons pourtant pas. Il faut encore faire trois kilomètres sur une mauvaise route, jusqu’à l’Auberge Saint-Hubert.

Pas la peine de demander ce qu’on fiche là. Priscilla, en bon pilote de course, n’a pas décroché un mot depuis au moins deux heures, trop occupée à violer toutes les limitations de vitesse. Lorsque nous stoppons enfin, je peine à croire que mes jambes réussiront à me porter. D’une main faible, j’ouvre la portière et hume l’air. Plutôt frisquet, avec une légère odeur de feu de bois. Étant parvenu à m’extirper de l’habitacle et à me tenir debout sans que le vertige qui m’agrippe depuis plusieurs heures réussisse à me flanquer par terre, je regarde un peu autour de moi. Plaisant. Sylvestre à souhait. Des corneilles tiennent conseil dans un arbre. Et en plus, il commence à neiger.

« Surtout, ne dis rien et laisse-moi faire. »

Est-ce que j’ai envie de causer, moi ? Que diantre, non. J’ai tellement serré les dents durant le voyage que faire s’entrebâiller ma mâchoire serait un exploit. Elle revêt un manteau de fausse fourrure, va ouvrir le coffre et me tend deux valises.

« Chéri, susurre-t-elle, tu peux m’aider à porter ça ? »

Je grimace à peine au lieu de la transpercer d’un regard noir. Ce n’est pas l’envie qui me manque, mais quand on a la tête qui tourne, mieux vaut éviter d’inutiles démonstrations de mauvaise humeur.

Nous nous présentons à la réception. Il y a un grand maigre derrière le comptoir, avec un air d’adolescent attardé. Je juge qu’il doit plutôt avoir trente, trente-cinq ans. Et pédé, sans nul doute. Il me jette des regards éloquents qui me font froncer les sourcils, et fait mine d’être désappointé quand Priscilla nous présente comme Monsieur et Madame Ferouard. La chambre a été réservée il y a deux jours. Oui, par internet. C’est pratique, internet. Le téléphone c’est bien aussi, c’est même mieux, mais internet, pour réserver à minuit, on ne peut pas dire, ça aide. Il me tend les clés histoire de me frôler la paume, et nous voilà partis pour le premier étage. Chambre avec vue sur le bois. Non, c’est clair. Plein est. Deux lits jumeaux. Non, il n’y a pas de grand lit. Il tapote les rideaux, les écarte un peu pour nous montrer les corneilles qui veillent sur la chute des flocons, et nous souhaite un bon après-midi. Le restaurant ouvre à sept heures. Il y a de quoi se promener. N’ayant qu’une hâte c’est qu’il sorte, je fais craquer mes articulations. Enfin, après une hésitation, il nous souhaite encore bon après-midi, et s’en va faire grincer l’escalier.

Je referme la porte. Priscilla a ouvert une des valises et en extrait un ordinateur portable, plus deux flingues munis de silencieux, dont l’un vient se loger dans ma main.

« Qu’est-ce que tu veux que je foute de ça ?

— Simple sécurité. Il se passe des choses bizarres à la campagne. Il vaut mieux être prudent. Et tu ne le perds pas, hein ? Ces trucs, ça coûte cher. »

Je soupèse la chose. C’est froid mais pas très lourd, finalement.

« Il est chargé ?

— Avec de quoi ouvrir une nouvelle porte dans le mur. Tu me promets de ne pas enlever la sécurité, sauf s’il le faut ?

— Tu crois vraiment que j’en aurai besoin ?

— Un peu. Elle est dans le coin. Le petit est déjà repéré, et elle va lui débouler dessus avant demain. Il ne le sait pas, mais ça va être une sacrée foire, cette nuit.

— De qui me parles-tu ?

— Du réceptionniste. Et d’Alice. Elle ne s’appelle pas comme ça, mais c’est plus pratique pour nous. Alice. Sortie du pays des merveilles, pas avec les meilleures intentions. »

Mes fesses se posent d’elles-mêmes sur le lit de gauche. Je me demande quel rôle je joue soudain, espion, barbouze, ou crétin entre les pattes d’une vicieuse. Si j’avais su, cette Mission, ils auraient pu se la coller à un emplacement tout à fait respectable.

« Est-ce qu’on va enfin me dire dans quel merdier je suis ? »

Regard de reproche.

« Poussin, quelle vulgarité ! Tu verras, ce sera très amusant. Et une mission sans action, quel intérêt ? »

Tout juste. Malgré tout, j’aurais préféré contempler ce genre d’action de loin. Enquêter pépère sur du parmesan dans le gosier de gens qui préfèrent avoir le soleil en taureau plutôt que se la jouer métro-boulot-dodo.

« Le petit, là, tu pourrais me raconter deux ou trois trucs sur lui ? Que je ne fasse pas tapisserie. Et sur Alice aussi, bien sûr.

— Ah ! mais les histoires, ce n’est pas pour les petits garçons qui n’ont pas été sages. » Minauderie. Je lui flanquerais bien une baffe qui me libérerait de la tension du voyage. « Bon, quand même, si je ne t’en dis pas plus, tu vas m’en vouloir. Tu es bien installé ?

— Mais oui, mais oui. Alors accouche.

— Donc, il était une fois… »

Et là, je ne peux même pas retranscrire tellement c’est n’importe quoi. Mais en conclusion, j’ai le sentiment que le bouquin de Duprey, je n’aurai même pas besoin de le lire. Elle vient de parfaitement me le résumer. Je ne cacherai pas qu’en matière de contes à dormir debout, j’ai déjà vu mieux.

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