VOUS AUTRES / Phase I : Mission / 09

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Si tout langage est code, tout code n’est pas langage. Ainsi avait commencé ma première journée de formation en entrant à l’Agence. Cette affirmation péremptoire assénée par un petit homme rondouillard prompt à quitter toute jovialité au moindre froncement de sourcil de ses étudiants m’avait laissé froid. J’estimais qu’elle allait de soi. De son côté, il voulait ainsi souligner qu’il y avait bien trop de linguistes dans la salle. Ils n’étaient pourtant que trois, échoués là par un de ces caprices de l’existence qui vous font basculer du côté obscur de la farce au moment le plus inapproprié.

J’ai appris plus tard, en fréquentant l’un d’eux, qu’il existe des systèmes de chiffrement qui, disposant d’une grammaire, d’une syntaxe, et d’un vocabulaire (même limité à l’essentiel), sont des langues en puissance, à usage plus que restreint. Ceux-ci sont semble-t-il cependant rarissimes, et guère en usage. En sa compagnie, j’eus l’occasion de me pencher, en dilettante, sur les rudiments de l’une de ces pseudo-langues, mise au point par trois savants russes pour d’une part mystifier leurs pairs, et de l’autre échanger des pensées antisoviétiques en toute tranquillité. Ils avaient fini au goulag, sauf le traître du trio. Nous ne nous préoccupions sinon jamais de ces langages artificiels qui, de toute façon, ont toujours tendance à être élaborés à partir d’un substrat existant, ce qui en facilite l’analyse.

N’étant ni linguiste, ni mathématicien, ni rien du tout en fait, et à peine doué pour faire fonctionner des programmes d’encodage et décodage qui n’ont jamais eu besoin de moi, je ne m’étais jamais senti vraiment à ma place au sein de l’Agence. Les spécialistes s’y bousculaient. Puisque parfois il fallait bien savoir passer le temps, j’étais vite devenu spécialiste de nos spécialistes, compétence qui relevait plutôt de la psychologie de magazines. Employé dans la section « Littératures », je n’avais d’ailleurs pas besoin d’aptitudes extraordinaires. Un peu de flair suffisait. D’où qu’on m’eût privé de formations intéressantes, que la métalinguistique me fût par exemple toujours restée une énigme, alors que je savais reconnaître presque au premier coup d’œil un paragraphe dans lequel avait été inséré un message secret, souvent d’une façon des plus grossières.

Cette parenthèse ne s’est pas glissée ici sans raison. Priscilla a mis en route l’ordinateur, et me donne à voir un petit film, très mal fichu mais intrigant. Si l’image saute, ce que justifie une prise de vue clandestine, le son est de bonne qualité. Alice, ou Aelis, dans une translittération simplifiée, y tient le premier rôle. Cette grande perche souriante, mais aux yeux durs et violacés, donne des ordres à un dadais malingre au teint mat, dans une célèbre brasserie parisienne. Tous deux ne parlent pas français. C’est le moins qu’on puisse dire. Leur langue est un cauchemar encombré de clics, de sifflements, de gutturales, et d’une telle dose de voyelles de toutes nuances que c’est difficile de s’y retrouver. Tout ça n’est pas humain. Ou plutôt, tout ça n’est pas terrien. Non que je veuille porter crédit à ces deux affirmations. Il me faut tout simplement accepter tels quels les invérifiables dires de Priscilla.

Malgré toute mon incompétence, je trouve ce langage intéressant, avec son feu d’artifice de spécificités phonétiques, où la longueur et la hauteur des sons ne semblent pas jouer un piètre rôle. Il y a en lui quelque chose, dirais-je, d’orchestral… Percussions, cuivres, vents et cordes s’y superposent à merveille. Déchiffrer ça avec ce seul enregistrement serait une prouesse. Dommage que je n’aie pas les outils nécessaires, ce genre de défi me passionne.

« Ce qui se passe, précise Priscilla sur un ton mystérieux, c’est que Aelis s’est mise en chasse. Tu as bien compris que le fils Chavel et notre perfide alien sont en cheville, qu’ils ont besoin de sang neuf, pour des motifs obscurs et pervers, et que tous les deux se sont retrouvés privés de leurs précieuses sources de gènes merveilleux ? »

J’admire sa capacité à exhaler une telle phrase sans reprendre son souffle et acquiesce.

« J’avais pigé, merci. Même si c’est complètement crétin. La plus grosse idiotie que j’aie jamais entendue. Même les scénaristes débiles de feuilletons américains ricaneraient en entendant ça. C’est complètement invraisemblable. »

Vous croyez que ça va la freiner ? Pas le moins du monde.

« Qu’ils ont donc laissé échapper quelques rares spécimens d’hybrides entre ces délicieux étrangers et nous ?

— Je suis au parfum depuis trois minutes. »

Elle poursuit, imperturbable.

« Que ceux-ci sont dotés de facultés tout à fait impressionnantes ?

— Je crois que quelqu’un vient de m’en parler.

— Voilà, Alice veut simplement les récupérer. Et éliminer tous ceux qui les auraient un peu trop approchés. Comme Duprey ou notre charmant réceptionniste. »

C’est le moment d’avoir une intuition.

« Et le Bureau voudrait mettre la main sur tout le monde avant elle.

— Ça ne nous intéresse pas. Mais qu’ils lui échappent, oui. Et que ces hybrides se diluent dans la population, encore plus.

— Comment ça, se diluer ?

— Avoir progéniture, mon enfant. Tu es vraiment stupide, ou tu le fais exprès ?

— Les deux.

— Nous voulons seulement l’empêcher de nuire. »

Comme nous nageons en plein dans un scénario dont la médiocrité est incommensurable, je ne me gêne pas pour en rajouter.

« Pourquoi ne pas la buter tout de suite, puisqu’elle ne se cache même pas ?

— Parce que les ordres l’interdisent. Nous ne savons pas encore comment elle est arrivée ici, qui est avec elle, et pourquoi une poignée de vos agents se sont retrouvés tout froids avant que nul n’ait eu le temps de réagir. Tant que nous n’aurons pas apporté certaines lumières, il faudra la laisser tranquille.

— D’accord. Donc elle va se pointer ici. Notre charmant jeune homme se fera-t-il occire sous nos yeux ?

— Elle veut plutôt lui tourner autour discrètement, sous un déguisement propice à ne pas être découverte trop tôt. Nous aurons le temps de le mettre à l’abri. Il va te falloir un peu de courage. Tu as déjà dragué un mec ? »

J’ai les yeux qui s’écarquillent. En voilà bien, une question débile.

« Pas que je sache.

— Ce soir, tu vas découvrir ça.

— Pas question.

— Je ne te laisse pas le choix. Il ne faudra pas le lâcher d’une semelle, et moi j’aurai autre chose à faire. Au fait, si elle semble trop s’intéresser à toi, il faudra penser très fort à quelque chose d’anodin, et t’accrocher à ça le temps qu’elle se désintéresse de toi. C’est compris ?

— Je crois. Tu peux me mettre au courant de tes projets ?

— Pas question. Tu as ta mission, j’ai la mienne. Chacun ses oignons. Je veux bien qu’on s’entraide, mais pas plus. »

Comme je suis devenu persuadé que ma Mission n’est qu’un vaste n’importe quoi qui ne mènera nulle part, je ne bronche pas. Ça ne servirait à rien de m’en faire ni de tenter de prendre tout ça au sérieux. S’il y a derrière quelque chose de plus costaud, je le découvrirai bien assez vite. J’en doute. Plus les faits s’accumulent, moins je crois à ce que je fais. Je pourrais même m’imaginer qu’il s’agit d’une vaste opération caméra cachée destinée à discréditer l’Agence. Pourtant ce serait se donner bien du mal pour rien. Enfin, une chose est sûre, je m’écarte à grande vitesse des objectifs qui m’ont été fixés. Car le mien est désormais de me débarrasser de tout ça au plus vite.

« Je vais prendre une douche », dis-je enfin pour conclure la conversation.

Ses yeux s’allument. Vais-je me dévêtir devant elle ? Ce serait inconvenant. Je n’ai surtout pas envie qu’elle admire mes omoplates saillantes.

« Une dernière chose, dit-elle avec une suavité qui suggère un état d’esprit libidineux. Tu mangeras seul. Profites-en pour faire connaissance. Je ne reviendrai que demain à midi pile. Si tu devais me croiser d’ici là, n’oublie surtout pas ça : ce ne serait pas moi. »

Je me contente de grogner et file dans la salle de bains. Sous la douche j’évite de réfléchir à autre chose qu’à la façon de séduire un homme. Seigneur, si j’avais su qu’un jour mon hétérosexualité triomphante aurait le malheur de devoir se retrouver ridiculisée, je serais devenu poissonnier. Tandis que je me fais chaudement asperger, je n’ai qu’une seule question à l’esprit : ça fait quoi, de rouler une pelle à un mec ? Fort heureusement, il y a peu de risques que je doive en arriver là.

Lorsque je ressors, serviette nouée sur les hanches, Priscilla a déjà filé. Je regarde ma montre, constate qu’il est largement l’heure de descendre dîner et faire mon éducation. Avec un soupir j’enfile une chemise blanche translucide posée à mon attention sur le dossier d’une chaise, et me tortille dans un jean trop serré. Je trouve que je ressemble assez à un échassier, mais si ça doit lui plaire, je m’en accommoderai. J’enfile une veste qui, elle, m’attendait sur le lit, dont une poche contient un ustensile doté d’une crosse et d’un chargeur. Après réflexion je me débarrasse du pétard. Puis, après avoir testé devant le miroir mes sourires les plus enjôleurs, je descends à petits pas vers le restaurant.

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