VOUS AUTRES / Phase I : Mission / 10

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Je ne suis pas habitué aux repas qui se déroulent à un rythme de gastéropode. Entre la salade et la cuisse de canard aux châtaignes, on me laisse le temps de connaître par cœur le décor. Lourds rideaux et épaisses nappes couleur framboise. Tables rustiques en chêne, sol recouvert de vieux carrelage cramoisi. Une antique charrue est posée dans un coin à côté de la cheminée. Tout pour vous donner l’impression d’une saine ruralité.

Nous ne sommes que quatre dans la salle. Un vieux couple au bord de l’implosion s’est mis à l’écart pour échanger des regards au cyanure devant une quiche. On m’a installé pas trop loin, mais à distance diplomatique raisonnable pour que la mauvaise humeur des deux convives n’éclabousse pas mon assiette. Et, devant moi, elle est là. Impossible de ne pas la reconnaître, je la retrouve telle que sur la vidéo. Elle me regarde parfois avec une insistance que je n’aime pas trop et je répète alors avec conviction un mantra improvisé : la pipe du pape Pie pue. Il m’a semblé qu’elle a eu une fois l’air étonnée, mais ce n’est qu’une impression.

Le petit réceptionniste s’est éclipsé. Je suis servi par la patronne, qui pourrait être un personnage à la Stephen King – femme solide, d’allure aimable qui dissimule mal un fond de méchanceté putride, elle demeure malgré tout pleine d’attention pour ses clients. Qu’il ait disparu n’est pas pour faciliter ma besogne. On ne fait pas des clins d’œil dans le vide. De plus, comme cette Alice s’est installée au bon endroit, elle risquerait de se sentir visée. Il va falloir élaborer une stratégie inédite. Puisque l’outillage adéquat pour se défendre contre les monstres surgis de l’espace est resté dans la chambre, j’ai tout intérêt à prendre grand soin de ne pas exposer ma personne à des dangers innommables. S’il est possible qu’il ait pris la fuite en voyant qui s’était greffé sur la soirée, j’en doute. En traînant un peu dans les environs j’arriverai sans doute à lui mettre la paluche dessus et même, comme il me l’est conseillé, sur l’épaule.

Je saute le fromage pour me ruer sur le dessert. Tarte aux mûres et framboises, avec un soupçon de chantilly. Le tout est de ne pas l’engloutir précipitamment, ce qui laisserait croire que mon objectif est de me carapater au plus vite. La portion n’étant pas énorme, je n’ai besoin que de trois claquements de mâchoire, entre lesquels il faut faire de longues pauses pensives. Une certaine Alice, à quelques mètres, grignote plutôt que mange, comme si ce dîner lui pesait. Elle paraît attendre. Mieux vaut la voir sur un écran qu’être aussi près d’elle. On croirait une mante religieuse anorexique, ou un genre de top-modèle sadique. Impossible de lui trouver quelque séduction. Quoique, en y songeant bien, ses yeux aient un certain charme. Celui des serpents.

La serviette repliée et la patronne remerciée pour ce délicieux repas, je m’extrais en égrenant intérieurement les décimales de pi, accompagné par le léger sourire d’une Alice qui entame à peine un flanc aux prunes. Je monte vite fait me couvrir et m’armer, puis redescends dans la cour tout à la fois pour m’en griller une et pour explorer les alentours. Dans ce genre d’endroit, on ne va pas bien loin une fois la nuit tombée. Derrière l’auberge, les bois sont épaissis d’ombre. Il y a trois voitures dans la cour, celle des patrons, celle du vieux couple, et une toute petite chose dans laquelle j’ai du mal à voir se glisser une quelconque Alice.

En faisant le tour, je distingue une grange et un étang. Il semblerait qu’il y ait également une petite aire de jeux pour les enfants. Je reviens dans la cour. Trois chiches réverbères ponctuent la route sur deux-cents mètres en direction de Clémalanges. Si l’entrée de l’auberge est éclairée, le reste est plongé dans une obscurité propice aux pires fantasmes. Quelques flocons épars traversent le cône de lumière. J’allume une nouvelle cigarette. Le mieux serait d’aller me coucher et d’oublier tout ça. Voilà qui serait une merveilleuse idée.

« Fumer, ce n’est pas bon. »

La voix d’une Alice surgit dans mon dos. Je me suis laissé prendre par surprise et fais volte-face. Pas de réplique pertinente en réserve, je fais ce que je peux

« Il n’y a pas grand-chose de bon, par les temps qui courent.

— Vous n’avez pas entièrement tort. Vous ne vous sentez pas trop seul ? »

Je tire une bouffée en la regardant froidement. Elle ne pourrait pas aller traverser un miroir, cette Alice-là ? Ça m’arrangerait.

« On fait aller. »

Elle se rapproche un peu. Juste assez pour me mettre en état d’alerte maximale. Les nombres premiers se mettent à occuper mon esprit de toute leur force.

« Vous aimez votre mission ?

— Non. »

Vu qu’elle est au courant, je me dispense de précautions inutiles.

« Je suis sûre que vous l’aimerez. Quand vous l’aurez comprise. Quand vous saurez ce qu’elle est vraiment.

— Je me permets de douter.

— Vous verrez. Je ne sais pas exactement en quoi elle consiste, mais je veux croire que vous serez tout à fait aux anges. »

Si elle le dit, c’est que ça doit être vrai. Ce serait manquer de courtoisie que de désavouer ce propos. Je fais deux pas pour me dégourdir les jambes, non sans me trouver un peu ridicule.

« Je peux vous offrir une cigarette ?

— Ce n’est pas de refus. »

Pénétrant dans son aura funeste je lui tends mon paquet en faisant attention à ce que le revolver sous mon aisselle demeure insoupçonnable. J’en profite pour m’en allumer une nouvelle. Trois d’affilée, ça ne m’était pas arrivé depuis longtemps. Ce n’est pas qu’elle me rende spécialement nerveux, mais le besoin de me donner une contenance se fait sentir.

« Qu’est-ce que vous attendez de moi ? »

Elle me regarde bizarrement. Peu importe, j’ai lancé la question juste comme ça, au cas où.

« Rien. Vous savez, je ne suis pas télépathe, ni rien du tout. On veut vous faire croire que je viens de très loin, n’est-ce pas ?

— Quelque chose dans le genre.

— Amusant. Il est vrai que je suis née sur un bateau, pas très loin de Qaanaaq.

— Ah. Quelque part au Moyen-Orient ?

— Pas tout à fait. Le Groenland, ça vous dit quelque chose ?

— J’ai dû en entendre parler.

— Je savais que vous étiez cultivé.

— Si c’est pour me balancer des vannes que vous êtes venue, je crains de vous décevoir, mais je n’ai pas l’intention de continuer sur cette lancée.

— Non, je voulais simplement vous voir. Juste vous voir. Pas pour vous extirper des renseignements, juste pour savoir à qui nous avons affaire.

— Vous êtes satisfaite ?

— Je crois. Puis-je me permettre une question ?

— Si ça peut vous faire plaisir, ne vous privez pas.

— Que pensez-vous de votre enquête ?

— C’est le merdier.

— Un peu court, jeune homme.

— C’est n’importe quoi.

— Bien sûr, bien sûr. Vous devriez vous demander pourquoi.

— Je ne fais que ça, surtout aux toilettes quand je m’y ennuie.

— Tout le monde vous ment.

— Si tout le monde me ment, vous me mentez aussi, donc ils ne mentent pas, et je vois pointer le nez d’un joli petit paradoxe…

— Je vous en prie. Tout le monde ne vous ment pas tout le temps et sur tout. Mais sur certaines choses, c’est évident. Sur lesquelles je serais contrainte de vous mentir aussi. Nos missions impliquent que nous vous mentions afin que vous meniez à bien la vôtre.

— Vous faites partie du Bureau ? De l’Agence, peut-être ?

— De la Cellule. Mais nous ne relevons pas des mêmes instances. La Cellule est indépendante. Purement indépendante. Vous nous avez déjà rendu visite, mais vous ne vous en êtes même pas aperçu. »

Ah, tiens, voilà qui est amusant. Une Cellule, maintenant. Encore une preuve que le ridicule n’étouffe plus personne.

« Laissez-moi deviner. Le Zodiaque bleu ?

— Tout juste.

— Je disais ça comme ça.

— En visant au hasard vous visez juste. Souvenez-vous de ça pour la suite.

— De toute manière, je ne vois pas ce que je pourrais faire d’autre.

— Démissionner.

— Je n’y pense même pas. Inenvisageable.

— C’est un bon point pour vous. Votre conscience professionnelle vous honore. »

Il se met à neiger vraiment et j’ai envie d’une quatrième cigarette. Je lui tends le paquet et elle refuse. Qu’est-ce qu’est partie faire Priscilla ? J’aimerais bien le savoir. Plus question, en ce qui me concerne, de draguer un réceptionniste. Non seulement l’envie m’en manque, mais je ne vois pas à quoi ça servirait.

« Je crois que je vais rentrer.

— Alors, encore une petite chose. » Elle me tend un carton noir avec des inscriptions grises pas très lisibles. « C’est une invitation. Un vernissage. Venez seul. Et laissez les armes au clou, cette fois. Vous n’en aurez pas besoin. J’espère que vous êtes bien libre, ce vendredi soir ?

— S’il n’y a rien à la télé.

— Rassurez-vous, il n’y aura rien. Maintenant je vous laisse. Demain je repars tôt, nous n’aurons pas l’occasion de nous revoir avant quelques jours. Vous pouvez dormir tranquille, il n’y aura pas de cadavres à votre réveil. »

Elle s’éloigne, tandis que je réfléchis à la justification de m’offrir une cinquième cigarette.

« Bonne soirée, dis-je doucement, ayant décidé que j’allais m’en griller une autre.

— Mes amitiés à Priscilla, dit-elle en se retournant à moitié. Et dites-lui qu’Alice la remercie. »

La remercie de quoi ? Ah, mais c’est que je ne veux pas être trop curieux. Et puis j’ai envie de dormir. Je tapote le paquet de cigarettes et il s’en extrait à la fois une clope et un petit mot plié en quatre.

Si vous voulez malgré tout le rejoindre, sa chambre est au fond du couloir, deuxième étage. Amusez-vous bien. Sinon, il y a La Grande Illusion sur Arte, mais vous allez louper le début. Bonne nuit. Alice.

Bon, décidé-je, il est temps d’aller au lit. Et seul, bien entendu.

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