VOUS AUTRES / Phase II : Démission / 01

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Un clocher lointain sonne midi quand la voiture de Priscilla fait son apparition dans la cour. J’ai mal dormi. Entre deux réflexions malsaines j’ai tenté de fermer l’œil, sans parvenir à mieux que me tourner nerveusement d’un côté et de l’autre. Au lieu de tenter de trouver une position agréée par Morphée, vers une heure je me suis assis à la petite table, et j’ai commencé à griffonner deux ou trois idioties sur un bout de papier. Tout est parti du nom du patelin. Clémalanges, voyons : clé, mal, anges. Si c’est significatif ou pas, je le saurai peut-être un jour. Mais dans une foire aux faux-semblants, comment discerner ce qui est pertinent ? Parce que la voilà, ma Mission : c’est fouiller dans une malle remplie de n’importe quoi pour découvrir ce qui relie un paquet de cartes à jouer, un sablier, de vieilles photographies, trois soldats de plomb… et, en ce qui me concerne, le rôle que peut jouer le mot parmesan.

J’ai donc recouvert une feuille de gribouillis immondes. Tout tient dessus, en vrac. Mais quand je dis que tout tient dessus, il faut ajouter que rien ne tient debout. Ou alors quelque chose de capital m’a échappé. Sans doute un petit détail. Vous voyez, du genre insignifiant qu’on oublie. Il faut forcément qu’un indice subtil se soit glissé quelque part, qui me donnerait une piste. Pour le moment je n’ai rien trouvé, alors que ce n’est pas faute d’avoir cherché jusqu’à l’aube. Je me suis avoué vaincu quand les corneilles ont décidé de faire colloque devant la fenêtre. J’en suis donc resté à clé, mal, anges. Ou le choix du village était délibéré, ou le hasard est une véritable saloperie. Je préférerais presque la seconde solution. Ça voudrait dire que je n’ai pas à m’en faire, et que ma Mission n’ayant aucun sens, je peux bien passer mon temps dans les cinémas plutôt que pister des macchabées farcis d’une substance qui, sous une apparence fromagère, pourrait n’être elle-même que code. Tenez : part, me, sans. Ou parme, sans. Sinon, par mes ans ? Au moment où j’ai conclu qu’il était temps de laisser tomber ces inepties, les corneilles s’en sont données à cœur joie pour un concert de croassements, et je suis descendu prendre le petit déjeuner.

Point d’Alice, de petit réceptionniste, et même le vieux couple semblait s’être évaporé – à moins qu’ils se soient entretués discrètement durant la nuit. Seul face à un bol de café, j’ai pensé que j’étais bien peu de choses, puis que je n’avais pas envie de moisir face à l’espèce de mère Ténardier qui surveillait ma consommation de tartines. Et je suis allé me promener. Pas loin, parce que le temps est devenu épouvantable. Vent et neige. On n’y voit plus rien, et comme je ne suis pas équipé de vêtements adaptés au blizzard, j’ai juste fait le tour de l’étang et de l’aire de jeu, avant de me poser dans le salon pour étudier à fond Madame Figaro et Marie-Claire. Le tic-tac assourdissant d’une pendule m’a accompagné durant toute la matinée. Puis je suis remonté emballer mes quelques affaires dans le sac de sport laissé là à cet effet, et j’ai attendu.

J’éprouve donc un certain soulagement quand surgit une chose flamboyante aux flancs boueux, avec au volant une Priscilla qui beugle la chanson à la mode d’une petite pétasse quelconque, que la radio hurle à la mort. Elle effectue un dérapage contrôlé pour s’arrêter pile devant la porte, sort en continuant de chanter, et d’autorité me fourre dans la bagnole avant d’aller régler la note. Elle a tellement l’air contente d’elle que je lui flanquerais bien des gifles pour lui faire quitter cette jovialité bruyante qui, à n’en point douter, contient une part de foutage de gueule, la mienne en l’occurrence. Je m’empresse de baisser le volume et de changer de station. Requiem de Cherubini sur Radio Classique. Comme je suis sûr qu’elle ne va pas adorer je songe que le morceau est tout à fait propice. Quand elle revient elle fronce les sourcils et remet aussitôt Radio Blaireaux, en plein gavage des auditeurs à l’aide de pubs pour sonneries de portables. Puis, sans rien dire, elle nous fait une magistrale marche arrière et nous la joue rallye de Finlande sur les petites routes bourguignonnes.

Ce n’est qu’après avoir rejoint l’autoroute et atteint une vitesse de croisière supersonique qu’elle daigne m’adresser la parole.

« Bonne soirée ?

— Intéressante.

— Mais encore ?

— T’as le bonjour d’Alice. »

Le véhicule frémit à peine. Elle a malgré tout l’air surprise. J’ai bien envie d’enfoncer le clou.

« Qu’est-ce qu’elle te voulait ?

— Rien.

— Pas crédible.

— Autant que tes inventions à son sujet.

— Je ne peux pas deviner ce qu’elle t’a raconté. Mais… Tu comptes la croire ?

— Autant que je compte te croire toi. Ni plus ni moins.

— Tu ne vas pas beaucoup avancer, si tu t’y prends comme ça.

— Je m’en fiche. »

Et après tout, oui, je m’en tamponne. Pour ce que ça sert de se décarcasser dans des conditions pareilles…

« Méfie-toi d’elle quand même.

— Je me méfierai de tout le monde. »

Je manque presque rajouter sauf de Rupert, mais la prudence s’impose. Qui sait ce qu’on aura pu faire de lui quand j’aurai eu le dos tourné ? Je l’ai toujours su intègre, mais certaines circonstances peuvent vous pousser à agir de façon bien étrange.

Ma dernière réplique lui a ôté toute envie de causer. Au bout de quelques minutes je reprends mes réflexions nocturnes. Il faut bien passer le temps. Anagrammes sur parmesan et Clémalanges : anges sans mal me clé par / clé mal par anges me sans / sans par anges me clé mal / me sans clé par mal anges / par clé anges sans mal me… Bizarre, songé-je, le dernier agencement me plaît bien. Comme un début de phrase qui ne serait pas encore complété. Une piste ? Bah, ce n’est pas plus idiot qu’autre chose.

Léger bâillement pour conclure. Nous sommes lundi, c’est ça ? Alors, voyons, ça fait quelque chose comme quatre jours depuis le début de cette saloperie de Mission. D’abord, est-ce qu’il y a véritablement Mission ? Meurtres ? Agence ? Bureau ? Cellule ? Extraterrestres ? Cadavres ? Je pourrais continuer comme ça avec les points d’interrogation jusqu’à la fin des temps. Quelque chose me suggère que tout ne pourrait être qu’un message fragmenté, dont je serais le dépositaire final, une fois rassemblé. Ce n’est qu’une de ces intuitions qui me viennent quand je suis vraiment crevé, dont il vaudrait mieux ne pas tenir compte. D’ailleurs qu’est-ce que je fais des extraterrestres dans ce catalogue ?

Je reprends. Par clé anges sans mal me… Et si anges était une clé ? D’accord, mais la clé de quoi ? Du Zodiaque bleu ? Tiens, pourquoi pas. Je suis certain que c’est délirant, ça ne m’empêchera pas de penser que tant qu’à faire… il faudrait que j’y retourne, en y emmenant tout le monde. Pas ce soir, je tiens à dormir un peu. Demain il faut sauter sur ce David Duprey qui, sait-on jamais, pourrait détenir une pièce du puzzle. Évitons d’estimer que la soirée ne sera pas occupée à lui tirer tout ce qu’on peut. Priscilla m’accompagnera, ce qui n’est pas une perspective séduisante. Qui sait ce qu’elle va me servir comme nouvelle mise en scène ? Mieux vaut ne pas y penser. Mercredi… il faut envisager que mercredi, jour des enfants, sera propice. Et vendredi, il y a vernissage de je ne sais pas quoi. Le carton d’invitation n’a pas quitté ma poche depuis qu’Alice me l’a donné. Est-ce que je devrai y aller seul ? Probable que oui. Dois-je en parler à quiconque ? Ça, certainement pas.

Je bâille encore une fois. Vivement Paris, mon plumard, et une douzaine d’heures de roupillon chèrement gagné. Priscilla me jette un œil. Il vaudrait mieux qu’elle évite de tourner la tête, nous sommes en pleine tempête de neige.

« Tu réfléchis ? Tu commences à y voir plus clair ?

— Ouais, clair, vachement clair. On peut pas faire plus clair. Voilà, c’est un jeu de cons, c’est tout, rien à dire de plus. Si c’est pas clair, ça…

— Si c’est un jeu de cons, tu es le roi des cons. Tu sais très bien qu’il y a autre chose.

— Et toi, tu ne sais même pas ce que c’est. »

Ô, intuition. Elle ne moufte pas. Je me remémore ce que m’a dit Alice. « En visant au hasard vous visez juste. Souvenez-vous de ça pour la suite. » Et vous savez quoi ? Il y a des chances pour qu’Alice en sache bien plus que ce qu’on voudrait croire, autre raison m’incitant à me pointer au Zodiaque Bleu toutes affaires cessantes. Et peut-être bien seul, finalement. Des fois, il faut savoir se démerder comme un grand. Sans s’encombrer d’une bimbo salace, d’un Danois dépressif, ou d’un détective privé de série B. J’ai beau apprécier que Rupert mette ses efforts au service de ma cause, il devient évident que je devrai passer par de grands moments de solitude. Mais ça tombe bien, j’adore ça.

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