VOUS AUTRES / Phase II : Démission / 02

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Je laisse passer presque une journée entière. Et de cinq. Priscilla est congédiée sans ménagement, car je n’ai qu’une idée : me précipiter sous la couette, avec plateau repas à portée et télé branchée sur toutes les stupidités possibles. Naturellement, je commence par un examen approfondi de l’appartement. C’est fou ce que les micros poussent vite en hiver. Il y en a dans toutes les pièces, et je repère même deux caméras, miniaturisées à un point qui laisse rêveur, déguisées en fourmis. Je les suspends aux rideaux du salon : vue imprenable sur l’immeuble d’en face. Les micros sont disposés sur les haut-parleurs de la chaîne hi-fi. Deux à gauche, deux à droite, et en avant pour une séance de Nina Hagen à fond la caisse. Bien fait pour vous, indiscrets de mes deux !

Ça me donne le temps de mettre quelque chose dans le four et de prendre une douche, ce qui m’offre l’occasion de découvrir une troisième caméra glissée derrière le miroir. Comme j’ai passé un bon quart d’heure à poil devant pour me raser, j’apprécie mollement. Il y a du voyeur à l’horizon, ou de la voyeuse. Je verrais bien Priscilla dans le rôle : elle a largement eu le temps de venir poser des mouchards dans tous les coins. L’objet retiré avec célérité est gratifié d’une grimace, et s’en va contempler le frigo au lieu de mes chers autant qu’intimes attributs. C’est enfin la séance de couette-télé en dégustant un infâme hachis parmentier. Puis, le plus long dodo de l’année vient conclure tout ça, qui me mène en plein lundi après-midi. Je me réveille à peine pour appeler Rupert qui se réjouit de mon retour. Lui aussi a eu sa collection de pastilles noiraudes jusque sous son plumard, et il a eu la même idée que moi : les gratifier d’une session de zizique sévère, l’intégrale des symphonies de Pettersson3 dans son cas. Je lui demande s’il y a d’autres nouveautés moins crispantes, et il rigole doucement.

« J’ai passé la journée d’hier avec Per. Un joyeux drille, quand il s’y met. Jusqu’au moment où un drôle de gusse s’est mis à nous tourner autour. Le genre pas sympa. Ça l’a refroidi. Même qu’il s’est mis à avoir la trouille. C’est bizarre, j’avais plutôt l’impression que le mec avait envie de nous dire quelque chose.

— Il était comment, votre type ?

— Un grand brun mal rasé, imper noir, lunettes, visage émacié. Le parfait prototype du méchant. C’est un peu pour ça que je me dis qu’on ne risque rien de sa part. Il fait trop cliché.

— Je pense que je finirai par le croiser, lui aussi. Et sinon ?

— Sinon, pas grand-chose. Ah, si, quand même. Tu m’avais parlé du Collège de France, de la doctorante Priscilla et tout ça…

— Doctorante, tu parles. Et alors ?

— Si tu avais des doutes sur ta mission, est-ce que tu sais ce qui se situe juste à côté du site Cardinal Lemoine du Collège de France, justement ?

— Je ne vois pas.

— Petit amateur… La bibliothèque des littératures policières, ça te dit quelque chose ?

— Vaguement. Quel intérêt ?

— Je disais ça comme ça. Réfléchis-y quand même, ta chère petite y passe des journées entières. Vous allez toujours voir David Duprey, demain ?

— On n’en a pas reparlé. Je dois penser que oui.

— Surtout ne lui demande pas d’autographe pour le bouquin qu’il n’a pas écrit. Tu connais un Bernard Palais ?

— Peut-être. » En fait c’est mon Nanard de l’Agence, mais je préfère éviter d’en causer pour le moment. « Quel rapport ?

— Tu devrais coucher avec des éditrices, de temps en temps. De fil en aiguille j’ai fini par avoir quelques lumières. C’est lui qui a commis Chroniques d’Alsyns. Et qui a mis ça sur le dos de notre libraire, en choisissant un pseudo en toute bonne foi, bien sûr. »

Je laisse passer un ange. Est-ce que je vais lui dire ce que je pense intimement ?

« Je peux t’avouer un truc ?

— Pas la peine. Ta mission te gave, et à ta place je penserais la même chose.

— C’est pire. La question est et s’il n’y avait pas de mission ?

— Tu crois ce que tu dis ?

— Pas qu’un peu, mais il y a un corollaire. Ma non-mission cache une autre opération. Plutôt, ma mission entre dans le cadre d’une opération plus vaste.

— Ce que tu ferais ne serait qu’un leurre.

— Évident, non ?

— Du moins raisonnable. Et tu as envie de laisser tomber, bien sûr.

— On ne me laissera pas faire.

— Voilà une excellente conclusion. Qu’est-ce que tu fiches, ce soir ? »

Bonne question. A priori rien.

« Pas grand-chose. Je comptais tout reprendre depuis le début et voir ce qui cloche.

— Seul ?

— Ce serait peut-être mieux, mais pas forcément.

— Alors je t’invite. Petite bouffe et promenade digestive. Les téléphones ne sont pas sûrs, alors je ne t’en dis pas plus.

— Pour ce que ça change…

— On peut quand même sauver les apparences. Sept heures, ça te va ? À mon bureau.

— Parfait. Tu as vérifié les lieux ?

— On me l’a suréquipé. J’ai tout laissé en place. Il faut que tu voies ça. C’est à mourir de rire.

— Espérons que mon sens de l’humour soit de taille. Je te laisse, je dois aller vérifier quelque chose.

— Quoi donc ?

— C’est secret. J’ai rêvé d’un truc, cette nuit, et ça n’arrête pas de me turlupiner. Il faut que j’en aie le cœur net.

— Alors à plus tard. Tu me raconteras ?

— Promis.

— Très bien. Dix-neuf heures, n’oublie pas.

— Je suis toujours ponctuel, Rupert. A plus tard. »

En raccrochant, je surprends un grésillement suspect dans le récepteur. En mi-bémol. N’y avait-il pas eu un grésillement en ré, quand j’ai décroché ? Peu importe, tout ça c’est des conneries. Des enfantillages. Je ricane : un de ces matins, je publierai mon rapport sous le titre Moi, Chien dans un Jeu de Quilles (autobiographie). Qu’on m’espionne tant qu’on voudra, je m’en fiche. Si d’autres savent mieux que moi ce que je fais et ce que je vais faire, ça les regarde, et c’est peut-être à ça que je sers. J’y ai pensé avant de dormir. Si ma Mission était d’être un message ? Message crypté, bien entendu, dont je n’aurais rien à connaître.

Comme les quatre micros s’ennuient, je leur fournis une dose massive de Stockhausen aéronautique4, ça devrait faire dresser l’oreille des guignols qui désirent m’écouter grogner en ouvrant une boîte de conserve. Je décide de passer le disque en boucle, enfile un blouson en accord avec l’aspect fuligineux du ciel et en entreprenant de lacer les croquenots déniche un bout d’antenne qui dépasse de la semelle de la chaussure droite. Je n’aurais jamais pensé à ça. On a entaillé ma godasse pour y planquer un petit émetteur et je ne l’avais même pas vu. Il y est depuis combien de temps ? Inutile de me leurrer, ça doit faire un bon moment.

Hésitant entre changer de chaussures et continuer d’émettre des ondes suspectes, je préfère la seconde solution. Après tout, songé-je, il est bon qu’on sache où je m’en vais traîner. Pas de doute, ça va plaire. Souriant à pleines dents, je referme la porte et verrouille les trois serrures. Rien que pour embêter, puisque chez moi, on y entre comme dans un moulin. Et, marchant avec une légèreté de félin famélique, je m’en vais vérifier quelque chose, avec quand même l’espoir que mon rêve n’aura pas été prémonitoire. Non sans faire des détours. Plein de détours. Si on me piste, on va quand même se demander ce que je fous. Pas grand-chose, pourtant. Une promenade de santé. Rien d’autre, vraiment ? Ah ! Mais c’est que je ne vais pas tout raconter tout de suite à mon cher Rapport, n’est-ce pas ?

 

 


Note 3 – Allan Pettersson (1911-1980), compositeur suédois qu’on peut considérer comme l’un des grands symphonistes du XXe siècle, à grand tort encore bien méconnu en France.

Note 4 – Karlheinz Stockhausen, compositeur allemand contemporain désormais bien décédé. C’est avec courage et détermination qu’on tentera de survivre à son Helikopter-Streichquartett.

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