VOUS AUTRES / Phase II : Démission / 03

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Je suis passé devant trois fois. Il faut me rendre à l’évidence, l’Agence est fermée. J’avais rêvé qu’elle n’existait pas, n’avait jamais existé. Ma foi, l’immeuble est désert et vide. Il y a de grands panneau « bureaux à louer » placardés à chaque étage. Je me demande presque si on n’a pas liquidé la Cata, du même coup. Probable. Si j’ai le temps j’irai voir. Maintenant, à quoi sert de poursuivre une Mission, si l’Agence a regagné le néant ? Je vais vous le dire : d’abord parce que je n’aime pas trop être pris pour un con, et que quand les limites sont dépassées je me fâche. Elles le sont. Ensuite, parce que je n’ai pas envie de m’emmerder. Enfin, parce que tant qu’on ne m’aura pas donné l’ordre de lâcher le morceau, je continuerai. Encore faudrait-il que j’aie envie de le lâcher – voir ma première raison.

Il y a une motivation subalterne. J’aime écrire mon Rapport, et l’abandonner me laisserait un goût amer. Aurais-je jamais cru que l’écriture deviendrait une seconde nature ? Il m’arrive de supprimer des paragraphes entiers pour la bonne raison qu’ils ne me satisfont pas. Début de l’humilité littéraire : je sais que j’écris comme un pied et que ma plume est défaillante. Mais je fais de mon mieux. Il est préférable que ce machin reste lisible, voire devienne agréable à parcourir. Bien qu’il doive demeurer un premier jet – je doute d’avoir assez de temps pour l’affiner, le porter à maturation, et en faire non une tranche de mon existence, mais une sorte d’œuvre romanesque.

Le plus détestable, sans doute, est de savoir que je ne peux avoir aucun recul sur ce que je produis, et que nul ne peut venir pointer mes maladresses, mes tics, mes redites. Je pourrais faire de Rupert un lecteur privilégié. Il saurait me conseiller : c’est un pilleur de bibliothèques. Mais je m’y refuse. Avant tout parce que j’ai la conviction que des indiscrets se plongent sans vergogne dans ce carnet de bord dès que j’ai le dos tourné. Entre deux mises en places de micros, d’émetteurs, de caméras, ils doivent allumer l’ordinateur, et se jouant des mots de passe et des cryptographiques perfidies que j’utilise, viennent s’enquérir de mes progrès dans ma vaine quête d’une vérité qui, forcément, est ailleurs. Il va falloir que je garde seulement copie de ma prose sur clé USB, et effacer tous les fichiers temporaires avant d’éteindre. Ça ne devrait pas empêcher quelque logiciel espion de me surveiller. Mais j’ai d’autres tours dans mon sac. L’utilisation d’un pingouin, par exemple…

L’Agence est donc close. Ou, au mieux, déplacée, ce qui était prévu en cas de danger imminent. Il faudrait considérer ce cas douloureux : découverte, l’Agence devait se replier dans un endroit sévèrement gardé par des militaires farouches, fort peu au fait de l’inconsistance de cette pseudo-machine de renseignement. Se replier, loin, à l’écart. Le temps que des agents en première ligne soient éliminés ou retournés (puis éliminés, le seul mérite de l’Agence étant de savoir dénicher à coup sûr les traîtres). En un tel cas, l’agent en mission devrait poursuivre sa tâche, gardé dans l’ignorance du danger, puisque plus aucune communication ne saurait être établie entre ses commanditaires et lui-même.

On voit trop bien ce qui me pose problème. Opérant à proximité de mes « bureaux », je risquais facilement de découvrir que quelque chose ne se passait pas si bien que ça, au point même de nécessiter une évacuation subite. J’estime même que toutes les conditions ont été remplies pour que j’en sois, indirectement ou non, informé au plus vite. Que le danger soit réel ou non. Car, si j’essaie de me persuader que des événements suffisamment graves ont justifié un repli stratégique, je n’y parviens absolument pas. Considérant le déroulement de ma Mission, je ne vois là qu’un élément supplémentaire de perplexité, aucunement un sujet d’inquiétude.

Si l’Agence est close, je puis encore pousser les portes du Bureau, par l’intermédiaire de Priscilla, ou franchir celles de la Cellule, Alice m’ayant laissé entendre que le Zodiaque Bleu en était le repaire. Fort bien. Qu’est-ce qui peut m’assurer que ces organismes sont seulement des services similaires à l’Agence, et pas des entités ennemies ? Nous avons beau jouer des jeux de cons, la mort peut être le prix à payer pour des imprudences funestes. Je devrai me garder d’accorder sans précaution ma confiance à une Priscilla (Dieu m’en garde) ou à une Alice (qu’il me faudra d’ailleurs observer avec attention). On se fait déjà si facilement écraser dans la capitale, je ne voudrais pas forcer le destin.

Sur le chemin du retour je passe devant la vitrine d’une librairie. Un joli livre dont la couverture est d’un lilas vigoureux attire mon regard. Trop tard !clame le titre. Signé : David Duprey. J’en ai les mâchoires qui grincent. L’éditeur est connu. Les soucoupistes y sont parfois bienvenus. J’hésite à peine et me rue pour l’acheter. En ressortant, légèrement confus d’avoir gâché deux billets, je me demande combien de droits d’auteurs va toucher ce cher Bernard pour ces élucubrations de commande. De quoi acheter de la pâtée de luxe à son chat. À moins que l’Agence ne garde tout. Mais bon, hein, si l’Agence s’est évaporée, peut-être touchera-t-il quelque chose.

Serrant le volume contre moi, je me précipite dans le bus en espérant qu’il ne lambine pas et que j’arrive chez Rupert pile au bon moment. Forcément, je ne résiste pas à la tentation de jeter un œil dans le bouquin. Et forcément, je manque presque louper l’arrêt. Ça se présente non comme un « vrai » témoignage sur des gens louches venus des tréfonds de l’espace, mais comme un roman. Je songe d’abord que c’est un bon point, jusqu’au moment où, en feuilletant les chapitres, je manque pousser un juron à voix haute. C’est écrit à l’imparfait, ça dit je, mode « narrateur omniscient », et ça parle de moi. De ma Mission. Ça la raconte même en détail, depuis les prémices jusqu’à cet instant. Puis au-delà. Je m’arrête pile pour ne pas lire en détail. Merde, faudrait pas pousser non plus. Qu’est-ce que ça peut vouloir dire ? Que tout ce que je vais faire est déjà écrit ? La narration n’est pas en tous points conforme aux péripéties précédentes – si tant est qu’on puisse parler de péripéties –, les dialogues ne sont pas exacts, et les personnages ont d’autres identités. Mais qu’importe. On peut me suivre à la trace, et mes actions futures sont parfaitement anticipées. Là, de deux choses l’une. Soit il faut tenir ces pages pour prophétiques (l’essence d’une prophétie étant de pouvoir ne pas se réaliser, ce qui peut être agréable), soit par un moyen dont je ne peux même pas suspecter la nature on a réussi à se projeter dans le temps.

Trop tard !ne m’amuse plus. J’éprouve un vertige en survolant la page soixante-douze. Parfaite mise en abyme : le héros (allons, oui, je me permets de me qualifier de héros) découvre un livre dans une librairie, et dans ce livre… Je fourre en vitesse la saleté dans son sachet plastique. Dans un quart d’heure, j’en parlerai à Rupert. Non seulement c’est inévitable, mais en plus c’est écrit. Et ça, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, ça me fait complètement enrager.

 

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