VOUS AUTRES / Phase II : Démission / 04

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280

Rupert non plus ne rigole pas. Un ouvrage semblable au mien encombrait sa boîte aux lettres. Il l’a trouvé en sortant se chercher des clopes. Même titre, mais pas même texte. Mon exemplaire explore mes faits et gestes, le sien s’occupe de toutes ses activités des derniers jours, histoires de cul comprises. Les seuls points communs des volumes, c’est la couverture, et nous devons reconnaître que le reste a été bien fait. On croirait vraiment un livre des éditions Machin que je ne désignerai pas plus précisément pour éviter de leur faire de la pub. Même le numéro d’ISBN tient presque la route, sauf qu’il concerne un vrai roman intitulé Bien trop tôt, comme me précise Rupert qui a eu le temps de vérifier.

« Ce qui me fait braire, c’est que j’ai même l’impression qu’on sait quand je vais pisser. »

Ce soir, il a un léger manque de subtilité, le Rupert, mais on ne va pas s’attacher à des vétilles.

« Tu as lu… la suite ?

— Je me suis arrêté au marque-page qu’on m’a gentiment glissé où il faut. Le problème, c’est que si on lit la suite, on risque de se comporter exactement comme on s’y attend, non ? Qu’est-ce que tu en penses ?

— Je suis d’accord. Mais je lirai quand même les pages suivantes. Dans quelques jours. Si récit et événements concordent, alors je commencerai à m’inquiéter. Pour l’instant, je vais faire comme si on m’avait serré de près. Et agir en conséquence.

— Ça, c’est déjà écrit.

— Alors laissons tomber, ça vaudra mieux. »

Je jette un regard pas très langoureux aux murs du bureau. Quelqu’un y a collé des micros, et la disposition qui amusait tant Rupert a de quoi surprendre. Les constellations du zodiaque nous écoutent.J’aisoudain du Spender5 qui me vient : We fly through a night of stars / Whose remote frozen tongues speak / A language of mirrors, mineral Greek / Glittering across space, each to each – / O Dream of Venus and Mars / In a dome of extinct life, far farfar from our wars. La faute à Rupert, c’est lui qui m’a initié aux poètes britanniques contemporains. Quel rapport avec les micros, me demandera-t-on ? Peut-être aucun. Mais j’ai encore à l’esprit la recommandation d’Alice : viser au hasard pour viser juste. Alors je vais garder le morceau de poème dans un recoin de mon cerveau, avec une virtuelle annotation : et Spender, dans tout ça ?

« On détache les machins ? demandé-je.

— On peut. J’ai fait des photos. Et je ne serai pas contre les aplatir à petits coups de marteaux. Qu’on m’espionne en stéréo, je pourrais le comprendre. Mais qu’on m’ait punaisé ces saletés partout, je n’aime pas. En plus j’avais à peine repeint les murs. » J’ai un regard étonné. Lui, peindre ? Je ne veux même pas le croire. « Une amie un peu hystérique », éprouve-t-il alors le besoin de préciser. Traduire par : une copine de plumard qui lui a fait une scène et balancé des saletés partout. Je me disais aussi, les chaises ont l’air d’avoir été rafistolées. Il faudra qu’un jour il apprenne à dompter ses tigresses. Ou qu’il commence à aimer les filles douces. Autant rêver que la Terre prenne la fantaisie de tourner à l’envers.

Nous nous mettons à l’œuvre. Avec précaution. Il ne s’agirait pas d’abîmer les murs. Nous causons peu, et de choses sans importances, pour passer le temps. Un sac plastique s’emplit de saloperies rondes et noiraudes. Mon idée serait d’aller les noyer dans la Seine, pour leur faire écouter le chant des péniches depuis le fond.

« Il en manque, dis-je enfin.

— Tu n’avais pas remarqué ? Dans le Bélier on a oublié Hamal2 et Arietis. En Cancer, Al Tarf3. En scorpion, Shaula6.

— Et toi, tu as ton accent anglais qui refait surface.

— La fatigue, cher ami. Encore quelques heures et je parlerai comme Jane Birkin.

— Mais avec une grosse voix, quand même.

— Pas sûr, j’ai mon côté féminin qui pourrait prendre le dessus.

— Donc pas la peine que je te traîne dans un endroit où il y a du monde.

— Tu as peur que je fasse fiotte ?

— Non, que tu t’endormes.

— Pas de risque. Ce serait où ?

— Un bistro sympa, si on aime la bière et Gloria Gaynor. »

Il se frotte les tempes.

« Ah ! Oui, naturellement. Mais tu as de la chance. C’est lorsque je suis crevé que j’ai les meilleures illuminations. Professionnelles, s’entend. »

Je fais un nœud au sac. Rupert a déjà tout prévu sur le carrelage de la cuisine. Un vieux bout de planche est posé au milieu, et un marteau nous attend. Il me fait signe d’y aller franchement.

« Non, à toi l’honneur. Après tout ce sont tes micros. Que chacun prenne plaisir à écrabouiller les siens. »

Je peux certifier que le terme plaisir est alors, en ce qui le concerne, largement en dessous de la vérité. Il dénoue le sac et les pulvérise tous, un par un, avec une application presque sadique. Puis, au bout d’un quart d’heure de martelage jouissif, il balance les débris dans la poubelle et se relève, légèrement en sueur et l’œil étincelant.

« Maintenant, on va casser une croûte, et ensuite on va s’occuper des connards de ton club.

— Je t’ai parlé d’Alice ?

— Ah, non, pas encore. Est-ce que ça peut attendre qu’on soit devant une assiette ? J’ai vraiment trop les crocs.

— Ça peut. On bouffe où ?

— Je pensais… juste comme ça… le restau Chez Luigi & Clara, ce serait pas mal comme introduction à la soirée.

— Fait déjà nuit depuis trois heures.

— Façon de parler, Ben. Alors ?

— Tant qu’à se fourrer dans la merde, pourquoi pas. Et pas la peine de m’appeler Ben, c’est juste un pseudo qu’on m’a collé de force.

— Fallait pas m’en parler, j’aurais jamais eu l’idée d’aller voir. D’ailleurs je pense que ce sera très instructif. Hein, Ben ? »

Je hausse les épaules. S’il veut me taquiner, puisque ça l’amuse, on ne va pas le contrarier.

« Qu’est-ce que tu crois qu’on va pouvoir trouver chez les Luigi & Clara, qui mérite de s’y attarder ?

— Peut-être pas du parmesan. Sans doute des pizzas, sauf s’ils ont décidé de faire crêperie. Le reste je ne sais pas, mais ça peut être intéressant de tout reprendre depuis le début. »

Je n’y crois pas trop. On m’a bien dit que ce petit bouge n’avait rien à voir dans l’affaire, non ? Le plus simple est de décider qu’il a une idée derrière la tête. Ou qu’il a quelque chose à m’y montrer. Tandis que j’examine une dernière fois les murs, me demandant pourquoi quatre étoiles ont été omises dans le zodiaque à micros, il me tend un objet que je saisis sans réfléchir.

« Ce soir, il vaut mieux sortir armé. On ne craint pas grand-chose, mais je préfère. »

C’est un petit calibre. Rien à voir avec la grosse pétoire que m’avait laissé Priscilla, et que je lui ai rendu malgré ses reproches. J’aurais tout de même préféré un lance-pierres, eu égard à mes compétences balistiques.

« Je crains que ça ne me coupe l’appétit. »

Il enfile sa veste et rit légèrement.

« Je t’assure que c’est préférable.

— Toi, tu me caches quelque chose. »

Pause pensive. Il rigole encore.

« Ouais, t’as raison. Il faut que je te l’avoue, j’ai toujours eu envie de coucher avec toi. En t’invitant au restau, peut-être que j’aurai une chance. »

Je grimace. Parfois, l’humour anglais me laisse de marbre.

« Je préférerais que tu t’attaques à Priscilla. »

La porte s’entrouvre. Il me dévisage un instant.

« Quand j’aurais le temps. Mais elle te préfère. Et puis ce n’est pas mon genre, je te la laisse. »

Pas son genre. Mon œil, oui. Il me tapote l’épaule pour me décider à sortir. J’ai un petit doute : et s’il ne blaguait pas ? S’il était vraiment bi et que je lui plaise ? Je veux dire, je serais flatté, quand même, mais ça me gênerait. Tiens, détournons ces idées en lançant une question idiote.

« Comment va ta copine, au fait ? Celle qui glousse quand tu es au téléphone ? »

Regard noir.

« Qu’on ne me parle plus de cette garce ou je tue. Vraiment. »

Ma foi, il a dû tomber sur une emmerdeuse à sa hauteur. Pour une fois, je me dis que ce n’est que justice. Est-ce que je vais enfoncer le clou ? Il vaut mieux éviter. J’essaie de trouver une poche pour y planquer le joli petit pistolet. Celle du portefeuille fera l’affaire, puisqu’il n’y a dedans jamais aucun portefeuille. Sur le palier, j’aperçois une punaise suspendue juste au-dessus de la porte. Encore une caméra. Rupert remarque ma mine renfrognée et lui fait un petit coucou.

« Celle-là je la garde. Au moins je sais qu’elle est là. »

Il se met à descendre. Je me dis qu’on gâche beaucoup de matériel, ces temps-ci. Rupert n’est pas le seul à avoir un sens de l’humour qui ne soit pas des plus fins. Mais il faut dire que je ne suis pas franchement d’humeur à m’amuser de ce genre de petits riens. J’ajuste ma veste et me mets à le suivre. Est-ce qu’on m’aura vu planquer le flingue ? Voyons, la caméra surveille le palier, pas l’intérieur. Ça me rassure. Enfin, pour tout dire, à peine…


Note 5 – Stephen Spender, extrait des Spiritual explorations (Explorations spirituelles), (à mon avis assez mal) rendu ainsi par Jean Migrenne dans l’anthologie spenderienne (sic) « jadis » publiée en 1990 par La Différence (dans feue la collection Orphée) : Nous gravitons dans une nuit d’étoiles / Qui de leurs lointaines langues de gel / Lancent les éclats d’un grec minéral / Miroirs en dialogue sidéral : / Ô rêve de Vénus, rêve de Mars. / Sous un dôme de vie éteinte, à mille et mille lieues de nos querelles.

Note 6 –Hamal : L’Agneau ; Al Tarf : La Fin ; Shaula signifie levée, en parlant de la queue du scorpion. Ce sont des dénominations arabes.

 

 

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s