VOUS AUTRES / Phase II : Démission / 05

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Chez Luigi & Clara il y a eu de la métamorphose. Déjà le nom a changé : désormais, ce sera Luigi & Luigi. Les nouveaux propriétaires sont deux garçons d’une trentaine d’années qui n’ont pas l’air très hétéros. La clientèle est en conséquence majoritairement masculine, à part quelques lesbiennes égarées. Ça me fait très bizarre de me retrouver au milieu de tout ce monde et j’ai quelques difficultés à accepter qu’on me regarde, certes avec sympathie, mais manifestement parfois avec quelques idées derrière la tête, ou le regret qu’il y ait un si beau gosse avec moi.

« Tu le savais, reproché-je à Rupert.

— Je crois bien que oui. Est-ce que tu serais venu si je te l’avais dit ?

— Peut-être pas. »

Il s’évente avec la carte, ce qui a le don d’attirer le serveur. Je me plonge aussitôt dans la lecture des menus pour lui faire comprendre que ce n’est pas le moment et il se dirige vers une autre table.

« Alors ? fait Rupert d’une voix des plus mâles.

— Je choisis. Pizza non, mais un carpaccio…

— Je ne parle pas de ça. Qu’est-ce que tu penses de l’endroit ?

— Sympa.

— Mais encore ?

— Encore quoi ?

— Fais un effort, bordel.

— Disons que ça colle bien avec le contenu des Chroniques d’Alsyns. Je verrais bien ce restau comme une base arrière des tapettes qui ont mis le grappin sur une planète à je ne sais pas combien d’années lumières pour y faire des expériences de génie génétique d’une gaieté folle, aidés par une Aelis que Priscilla a voulu me désigner comme l’Alice de la Cellule.

— Je ne te savais pas homophobe.

— Je n’aime pas les endroits étiquetés bienvenue dans la communauté, sinon je m’en tape. Bon, mis à part ça, si le changement de propriétaires et de clientèle a un rapport avec ce qui nous occupe, ça pourrait vouloir dire que les Chroniques d’Alsyns ont un fond de vérité et qu’Alice m’a bien mené en bateau. Si ça se trouve elle est réellement Aelis, et j’ai failli à ma tâche en ne protégeant pas le petit réceptionniste de l’auberge.

— Pour que je comprenne, tu pourrais commencer par me parler d’elle. »

Je hoche la tête. Effectivement, ce serait une bonne idée. Nous passons commande et je lui raconte les deux dernières journées. Pour finir, ce qu’il retient avec le plus d’attention, c’est la vidéo que Priscilla m’a montré.

« Je ne suis pas certain que c’était trafiqué, avoué-je bientôt. On peut bidonner un langage qui ferait illusion, mais alors c’était vraiment bien fait. Et la prononciation était fabuleusement compliquée.

— Ça pourrait être vrai, alors.

— Ça pourrait, oui. Hélas. »

Un plat de lasagnes et une assiette de carpaccio de bœuf viennent se poser sur la table. Je réclame mon pinard qui n’a pas daigné se déplacer et tandis que le serveur retourne chercher le divin flacon, je fais un reproche à Rupert.

« Les lasagnes, tu aurais pu éviter.

— Un peu de tenue. Est-ce qu’il faudrait que je les fasse analyser, pour savoir s’il y a le moindre risque ?

— Je ne crois pas. Mais quand même.

— C’était juste un geste d’humour. Tu sais comment nous sommes, nous autres Anglais. Et s’il y a un carton d’invitation au milieu, ça m’amusera bien.

— Il n’y a que Priscilla pour faire ce genre de blagues. »

En passant, je me souviens que j’ai quelque part un petit bristol sombre laissé par Alice. Je n’en ai pas parlé à Rupert, parce que pour cette occasion je tiens à me démerder tout seul.

« Je reviens à ce que tu disais tout à l’heure. Tu es capable de croire que les changements intervenus ici sont signifiants ?

— Dans le cochon, tout est bon. Si ça se trouve oui. Mais je devrais accepter que les plaisantins qui me font tourner en bourrique laissent des indices vraiment trop au premier degré pour être honnêtes. Et être aussi grossier dans leur dissémination me paraît peu digne de professionnels.

— Et alors…

— Alors, si je pouvais regrouper Per, Bernard, Priscilla et Alice dans un seul endroit pour les cuisiner, je le ferais. Que chacun déballe son sac et qu’on en finisse. »

Il bat des paupières comme une donzelle et sourit.

« Tu m’oublies.

— Tu serais là pour m’aider à les ligoter. »

Mon chianti daigne enfin se pointer. Je nous verse une généreuse rasade et déplie ma serviette.

« Parce que tu n’aurais pas envie de torturer un membre de l’Office ? »

Je suis tellement occupé à vérifier que les soudains grincements de ma chaise ne signifient pas qu’elle va s’écrouler sous moi que je ne relève pas tout de suite.

« L’Office ? C’est quoi, l’Office ?

— L’Office, c’est moi. »

Et toc. Je me fige. Est-ce qu’il pourrait répéter, pour que je sois sûr que ce n’était pas un acouphène d’un nouveau genre ? Il guette ma réaction. Agence, Bureau, Cellule, Office, bientôt Échoppe et Stand, si on continue.

« T’es pas drôle, Rupert.

— Je ne suis pas drôle, et ce n’est pas une blague, Monsieur le Directeur. »

Monsieur quoi ? Je laisse retomber ma fourchette dans l’assiette. Les plaisanteries les plus courtes sont toujours les meilleures, et celle-ci traîne trop en longueur pour me plaire.

« Tu as l’air bien sérieux.

— Je le suis, n’en doute pas. »

Je le fixe méchamment durant quelques secondes et il ne faiblit pas. Je finis par admettre que ce n’est pas un canular.

« Fort bien, dis-je quasiment en grognant, puisqu’on en est arrivé à un point culminant d’absurdité, je démissionne. Clair et net. Je laisse tomber, quoi qu’il doive m’en coûter. Que ceux qui veulent rester dans la cour de récréation y restent, moi je me barre.

— Tu ne peux pas. Surtout pas avec tes nouvelles fonctions.

— Arrête de déconner. Tu peux aussi bien m’annoncer que je dirige le cirque Barnum, je n’en crois pas un traître mot.

— Tu verras tout à l’heure. Au Zodiaque bleu. Nous serons tous là pour te féliciter. Sauf Aelis, car Aelis existe bien, mais elle n’est pas Alice. Priscilla a beau être bien renseignée, parfois certaines informations lui manquent. Elles lui manquaient quand elle t’a laissé en plan en pleine cambrousse, et quand elle t’a récupéré. Maintenant elle doit se trouver toute conne. Ce qui n’est pas si grave. Désormais, les services sont tous regroupés sous ta tutelle. Il faudra trouver un nom pour ce nouvel organisme.

— Je suggère Le Bordel.

— Il y a de ça, pour le moment. À toi d’en faire une structure qui soit digne d’exister. Et qui remplisse pleinement son office. Per a bien des choses à te raconter. Si nous ne nous étions pas éparpillés en vain, nous aurions peut-être avancé. Sache nous donner de bons ordres.

— Au risque de me répéter, je laisse tomber, je me tire, je vous plante, et pour finir je me contrefiche de tous vos enfantillages.

— Bernard sera là. Lui, il va falloir l’éliminer. Il travaille contre nous. Sache rester discret en sa présence. Il ne sait probablement pas que nous savons. »

Je reste bouche-bée.

« Tu comptes le buter ?

— Pas la peine. Il suffira de le réexpédier là où il devrait être. Sur Alsyns, dès qu’on aura trouvé comment. Inutile d’espérer le retourner, il est imperméable à la corruption. Quant au reste, tu poseras les bonnes questions à Per. Il t’avait laissé passer un tout petit message, lors de votre première rencontre. Tu n’y as pas fait attention alors que tu aurais dû. C’étaient juste deux ou trois phrases, mais de la plus haute importance. Je crois qu’elles vont te gâcher la vie pendant un petit moment. Alsyns et Aelis sont, avec ta nomination, devenues tes préoccupations essentielles. »

Je pense que vous allez me croire si je dis que je n’ai plus faim, mais que je me taperais bien la bouteille cul-sec.

« Pourquoi moi ? C’est crétin.

— Il n’y avait personne d’autre. Et ton prédécesseur t’a choisi.

— Même un singe ferait mieux que moi ce boulot.

— Même un binturong s’en serait mieux sorti. Mais c’est vrai qu’on t’a fait faire n’importe quoi pour brouiller les pistes.

— Moi qui me disais qu’on me prenait pour un con, si j’avais su que c’était à ce point, j’aurais pris le premier vol pour l’autre bout du monde.

— Ce n’est pas l’autre bout du monde qui t’attend. C’est un peu trop près. »

Il lève son verre avec ironie. Je repousse l’assiette. Vraiment, je n’ai plus faim du tout. Le serveur qui passe par là me demande si ce n’est pas bon. « Sans doute que si », réponds-je, « mais j’ai quelque chose qui ne passe pas, et ce n’est pas de votre faute ». J’ai envie de rajouter qu’il ne faut pas s’inquiéter, que je vais manger quand même, parce que je n’aime pas rester le ventre vide. Il va falloir que je me force. Pour ça comme pour le reste. Bien entendu, le reste aura beaucoup plus de mal à passer. Il va falloir que je me force. Ouais. Bon. C’est la vie.

 

 

 

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