VOUS AUTRES / Phase II : Démission / 06

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280

Il y a le dessert. Et le digestif, offert par la maison. Puis Rupert paie la note. Je n’ai pas décroché trois mots depuis plus d’une heure. Ça lui évite de me raconter des salades, ça me donne le temps de réfléchir. Moi, Directeur ? Pourquoi pas caissière principale au supermarché, tant qu’on y est. À condition qu’il y ait des caissières principales, ce que j’ignore, ne m’étant jamais posé la question. Bon, admettons que je sois primo bel et bien bombardé à ce poste à hautes irresponsabilités et secundo que j’aie bel et bien envie de me plier à cette nomination. Vais-je, ne vais-je pas poursuivre mon Rapport ? En tant qu’agent j’avais à rendre des comptes à ma hiérarchie. Maintenant, la hiérarchie, c’est moi. Eh ! bien, je vais toutefois me donner l’ordre de poursuivre, afin de garder trace de mes stériles exploits. Voilà qui m’offrira encore l’occasion de succomber à mes toutes dernières débauches : ces séances d’écriture dont je n’arrive décidément plus à me passer.

Lorsque nous quittons la pizzeria, des regards jaloux nous escortent. Ça m’amuse. Et ça fait bien longtemps qu’un homme ne m’a pas regardé avec cette hostilité qui accompagne une concupiscence contrariée. Eussé-je été escorté par Priscilla, que ça ne leur aurait fait ni chaud ni froid, ou plutôt leur rancœur feutrée se serait tournée vers elle. Mais ce fils doré de la perfide Albion avec le quel je m’éclipse est loin d’être passé inaperçu. On m’en veut. Pour être sorti avec quelques filles trop belles pour moi, je connais déjà ce genre de situation. Certains aspects de la rapacité lubrique ont, il faut le constater, des manifestations universelles.

Sur le trottoir, je serre mon écharpe et relève mon col. Il neige un peu, à petits flocons timides. J’aime ce genre de temps, et décide de gagner le Zodiaque Bleu à pied. Ce n’est que l’affaire d’une vingtaine de minutes. Si seulement je m’étais, dès le début, adressé au CODE, le Centre d’Organisation des Déplacements Extraterritoriaux, pour tout dire le voyagiste de l’Agence, afin de prendre un billet pour n’importe où, mais loin, très loin, et d’aller me perdre dans la nature. Je ne serais pas dans cette situation dans laquelle je me sens moins que jamais à mon aise. Peu importe, si je dois être le patron de l’Agence-Bureau-Cellule-Office en lutte contre une Aelis et quelques douteux locataires d’une planète appelée Alsyns, autant décider de baptiser le résultat de cette fusion d’un nom adéquat. Bordel serait, je le crois intimement, le plus adapté. Mais il faut, fonction oblige, faire preuve d’un minimum de dignité. Ce sera donc, annoncé-je enfin à Rupert, Chimère. Faute de mieux. Mais avec une certaine ironie : des chimères, n’est-ce pas ce que cherche à obtenir cette Aelis ?

Il ne tient pas à répondre. Je l’en féliciterais presque. Ainsi puis-je encore cogiter en paix tandis qu’il frissonne en vain. Quel va être le principe de mon action ? Il me faut me comporter en supérieur. J’ordonnerai, ils feront ou tenteront de faire, je les blâmerai ou les féliciterai, et récolterai les fruits de leur succès – car ils n’auront pas intérêt à échouer. Ainsi vais-je pouvoir me décharger sur eux de ma Mission. Façon subtile de démissionner comme je le rêvais, avec ses avantages et ses inconvénients. Si nous ne parvenons pas au bout de notre tâche, j’en serai le seul responsable, et paierai le prix fort, tandis qu’ils ne seront pas outre mesure inquiétés. Mais nous mettrons un terme aux agissements de ces dangereux extraterrestres violacés.

Je m’arrête un instant, saisi par le rire. Cette histoire ne peut être qu’une farce. Qui pourrait croire des choses pareilles ? J’aimerais tenir le prodigieux scénariste qui, nécessairement, se joue de nous et nous berne depuis trop longtemps. Per était en activité au sein de l’Agence, il y a quelques années, lorsqu’il fut établi qu’un événement grave se produirait, à moyen terme, lequel semble devoir se diriger vers son échéance. Je me souviens même grossièrement de l’expression qu’il avait employée : une saloperie va nous tomber dessus. S’il est bien une chose que je daigne croire, c’est que nous courons vers l’avènement du ridicule absolu. Nos agitations frénétiques ne feront qu’accélérer le processus. Mais une question ne cesse de se poser : qui peut bien en tirer des bénéfices, et dans quel but ?

Je cesse enfin de rire. Que jusqu’ici nous ayons été des jouets entre les mains d’une organisation suffisamment transparente pour être encore passée inaperçue manque de drôlerie. Organisation : il est impossible qu’une seule personne soit derrière tout ceci. Qu’elle est-elle est une question cruciale qui doit trouver d’urgence trouver réponse. Ce sera tout d’abord notre tâche principale. Admettons que Rupert, au restaurant, m’ait donné une vision des faits qui soit exacte, et qu’une Aelis débarquée d’Alsysns soit la clé de voûte de notre problème. Que ce ne soit à mes yeux pas crédible n’importe pas. Je vais, dans un premier temps, tenir cette déclaration pour assurée. Les limites initiales de ce qui fut ma Mission en seront élargies jusqu’à un point pour moi inconcevable. Vais-je savoir comment gérer nos investigations au sein d’un domaine si extravagant ?

En relisant ces lignes je m’aperçois que j’use soudain d’un style qui convient à un Directeur, et se détache de celui qui était le mien en tant qu’agent. Quelle absurdité, qu’un changement de statut influe autant sur l’écriture. Je veillerai à ne pas continuer dans cette voie stérile. Laisser les phrases couler comme elles le désirent est ici garant de l’authenticité de mon témoignage. Je ne dois pas les revêtir d’oripeaux insignifiants, de ces effets de langage astucieux, littéraires mais impropres dans le cours de ce qui reste et doit rester, de quelque manière que ce soit, un rapport circonstancié (même s’il ne l’a jamais vraiment été). Mais baste : revenons à notre cheminement sous la neige, et achevons-le.

Nous approchons du Zodiaque Bleu. Je ne suis pas sûr d’y trouver ce que je désirerais. Rupert se maintient à quelques pas derrières moi, pour une raison que j’ignore jusqu’à ce qu’au détour d’une rue le néon azuré d’une enseigne n’apparaisse. Le Zodiaque Bleu n’est plus. J’aurais pu m’y attendre. Nous pénétrons dans Le Coffre à Chimères. On avait donc deviné certaine idée – ou utilisé pour la découvrir quelques outils de prédiction, comme ceux qui étaient en service à l’Agence, et redécorer en conséquence le fronton du bar. Celui-ci est presque vide. Nous y sommes tous les cinq, sans compter un serveur athlétique aux cheveux ras et regard clair. Je serre tout d’abord la main de Bernard. Il s’est empressé de venir me saluer. Tel, sans doute, doit se comporter un traître : en montrant toutes les marques d’allégeance.

Je ne dis rien. Tous attendent de ma part un signe qui ne vient pas. Finalement j’avise un coin de la salle : de la place pour six autour d’une table basse. D’un geste j’invite notre troupe à aller s’y installer. Je ne sais pas encore quelles questions je poserai. Ni s’il faut commencer par écarter Bernard, pour permettre une discussion constructive et sans faux-semblants. Ce serait indélicat, il comprendrait tout de suite qu’il est découvert. Certes, mais rien ne m’empêche de verser dans l’indélicatesse. D’autres, jusqu’à présent, ne s’en sont pas privés. À chacun son tour. Il me semble que le nôtre est enfin venu.

 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s