VOUS AUTRES / Phase II : Démission / 07

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J’envisage d’attaquer dès que cinq paires de fesses réchauffent le tissu des fauteuils. Mais pour commencer je fais signe au serveur qui vient prendre commande en se déplaçant tel un top-modèle en parade. Per réclame sa bière favorite, Priscilla a envie de s’envoyer de la crème de whisky, Rupert souhaiterait volontiers un bourbon avec plein de glaçons, Alice se contentera d’un jus d’orange, je m’octroie la même chose, mais avec un soupçon de rhum. Bernard tient à ne s’humecter le gosier qu’avec de l’eau piquante. On me laisse aussitôt entendre que je suis désormais également maître des lieux et qu’il n’y aura rien à payer. Il doit donc y avoir un budget de fonctionnement avec une ligne de crédits destinée aux beuveries. Quant à savoir qui s’occupe des questions financières, je préfère ne pas me le demander.

J’attends que chacun ait un verre devant soi pour lancer l’offensive. Ils ne la pressentaient sans doute pas, sauf Bernard qui arbore un sourire narquois, mais je me tourne immédiatement vers lui.

« En tant que représentant de la partie adverse, je devrais te donner d’emblée la parole. Nous savons tous, je crois, que tu es compromis jusqu’aux yeux avec une certaine Aelis. Je te suggère, aimablement pour commencer, de nous déballer ton sac. »

Ma tirade l’amuse, dirait-on. Il lève son verre à notre santé en hochant la tête.

« Vos missions sont des supercheries. Ça, vous le savez. Vos services, conçus avec soin pour faire preuve d’une totale inefficacité, sont de purs produits de cette Aelis que vous souhaiteriez mettre hors d’état de nuire, pour de mauvaises raisons, mais je vais y revenir. » Mouvements divers autour de la table. Des regards désemparés se croisent et se décroisent. Je reste flegmatique. « Il n’y a eu qu’un ratage. L’Agence. Per est un exemple de ce que nous n’aurions pas dû voir arriver. Avec des agents comme Carlo Angelotti, Philippe Maerters, Antoine Audouin, pour ne citer que les principaux écueils.

— Sois bref, grogné-je. On ne va pas y passer la nuit.

— Je peux être bref, mais ce sera préjudiciable à votre compréhension.

— Alors fais comme tu le sens. »

Il fait claquer sa langue et avale une gorgée de bulles.

« Aucun de ceux que vous croyez avoir été liquidés ne sont morts. Ils ont disparu de la surface de ce globe, mais je vous assure qu’ils se portent aussi bien que possible. Il fallait les écarter pour que notre opération se déroule dans de meilleures conditions. Pas les assassiner. Le meurtre est contraire à nos principes.

— Il y a un type qui me colle aux pompes, fait Per. Je ne crois pas que c’est pour m’offrir des fleurs.

— Il n’est pas des nôtres.

Per s’envoie une copieuse rasade.

— Ah, et il est de quel bord, si je peux me permettre de le demander ?

— Du bord de ceux contre lesquels nous, et vous par conséquent, avons à lutter. Le clan de Stéphane Chavel.

— Je ne savais pas que je me ferais emmerder par des tarlouzes.

Je me permets d’intervenir avant que la discussion ne dérape.

« Du calme, Per. La question n’est vraiment pas là.

— Non, dit Bernard, la question n’est pas là. Je pense que vous êtes au courant pour les tentatives de… de croisements entre terriens et… euh… étrangers. Il y a eu erreur de stratégie. La crainte que le projet échappe à tout contrôle a fait décider qu’il valait mieux utiliser une population homosexuelle. Mais des hétérosexuels auraient autant fait l’affaire. Nous n’aurions pas forcément eu cet imprévu de taille : que des gens sans scrupules détournent un projet… disons de sauvegarde génétique, pour en faire un instrument de… disons, tyrannie.

— Et alors ? demandé-je à voix basse.

— Alors, dit une voix féminine surgissant de l’ombre, il faut y mettre un terme définitif. Ici et sur Alsyns. »

Aelis. Est-ce que c’est vraiment une surprise ? Bernard savait que je l’aiguillonnerais d’entrée de jeu, elle devait donc aussi le savoir, en conséquence elle n’avait pas de raison de ne pas venir s’incruster pour couper le sifflet au sous-fifre et tenir son rôle.

« Il reste de la place. Venez nous rejoindre. Vous voulez boire quelque chose ?

— Juste un verre d’eau gazeuse. »

Comme Bernard. Tiens, c’est intéressant.

Elle s’approche. Une grande fille d’un genre anorexique, mais ça ne peut pas être ça. Des cheveux noirs. Très longs. Trop longs à mon avis : elle doit souvent s’asseoir dessus. Et des yeux entre bleu et lilas. Plutôt lilas. Comme elle se promène dans une robe noire serrée, elle a l’air encore plus maigre. C’est vraiment fou ce qu’elle ressemble à Alice. D’ailleurs elle va s’asseoir à côté d’elle.

« Je m’installe à côté de ma sœur. J’espère que ça ne la dérangera pas. Ni de découvrir que nous partageons même hérédité du côté du père. »

Alice a soudain tellement pâli que j’ai presque le sentiment qu’elle va avoir une syncope. Elle ne réagit pas. Tout le monde les observe, détaillant ressemblances et différences. Je vois sa main se crisper sur le verre de jus d’orange et le relâcher.

« On m’avait évoqué une demi-sœur », parvient-elle à prononcer. « Mais je n’aurais jamais cru que ce serait ça.

— Du calme, Alice, murmuré-je en espérant que ce genre de phrase ne va pas devenir un leitmotiv.

— Comment voudrait-on que je me calme ? crie-t-elle avant de lancer au serveur : Garçon, triple vodka pour moi. La plus raide possible.

— Vous avez de la chance. Je ne pourrais pas en avaler une goutte, ça me tuerait, plaisante Aelis avant de passer une main dans ses cheveux et de nous dévisager tour à tour. Maintenant que la farce est terminée, il va nous falloir passer aux choses sérieuses.

— Je suis tout ouïe, clamé-je avec une fausse joie.

— Vous ne savez pas grand-chose les uns sur les autres. Juste l’accessoire. Alice est ma demi-sœur. Bernard travaille directement sous mes ordres. Et quant à vous, cher Benoît, même si ce n’est pas votre vrai prénom, vous allez devoir me suivre.

— Où ?

— Sur Alsyns. Mais vous aimez les voyages.

— Ça dépend. Et pourquoi ?

— Je tiens à ce que ce petit déplacement garde une part de mystère.

— J’ai demandé pourquoi, et je ne suis pas d’humeur à récolter des dérobades.

— Parce que vous n’avez pas été recruté par hasard, ni propulsé par inadvertance à ce poste inespéré de Directeur. Pour le moment ça devrait vous suffire. Sachez que dans votre position, vous avez intérêt à me faire confiance avant que d’autres ne s’efforcent de trahir la vôtre. »

Intéressant, dans le genre confus et obscur. Elle me fixe et je bats des paupières pour échapper à l’emprise de son regard. Elle attend quelque chose de moi. De moi seul. Quelque chose, dirait-on, de crucial.

« Je ne sais pas.

— Vous vous faites plaisir en ayant l’air de douter. Nous pouvons encore faire beaucoup. J’ai besoin de votre soutien. Celui de vous tous, de vous en particulier, Benoît.

— Pour ce que je sais de vous, nous ne devrions pas vous croire.

— Les Chroniques d’Alsyns décrivent une certaine vérité. Pas toute. Et elles ne disent pas ce qui s’est passé ensuite. Voilà ce qui compte seulement. Voilà ce que vous devez découvrir. Voilà ce contre quoi nous devons agir. Je suis désolée, mais si vous ne me suivez pas, nous en subirons tous d’extrêmement lourdes conséquences. Je ne peux pas vous contraindre à me croire, ni à me suivre. Si vous venez, vous verrez. Et alors, vous choisirez votre camp. Parce que je vous laisse le choix.

— N’y va pas, dit Rupert d’un ton sans réplique. Elle cherche à t’embobiner.

— Vous avez cherché à l’embobiner. Vous pouvez venir aussi, vous savez. Je vous renverrai auprès de votre Stéphane adoré.

— Arrêtez de mentir.

— Si je mentais, vous ne seriez pas en train de décider que vous allez me tuer devant vos amis. Laissez ce revolver dans votre poche. Je suis capable de l’enrayer sans y toucher et vous seriez ridicule. »

Lourd silence. Il se lève. Il balaie la salle du regard. Le serveur est appuyé au comptoir et ne le quitte pas des yeux, prêt à intervenir.

« J’ai compris. Je me casse. Si vous restez, vous vous faites avoir. Tu viens, Ben ?

— Je reste.

— Mauvais choix.

— J’essaie d’y voir clair.

— Alors enlève les lunettes noires qu’on t’offre ! »

Et zou, plus de Rupert. Quelques enjambées vigoureuses le mènent vers la sortie et il claque la porte sans se retourner. Je soupire.

« Vous étiez sérieuse à son propos ? »

Tinte alors le rire d’Aelis.

« Plus que sérieuse. Il fait partie de la garde rapprochée. Et même, du harem. »

Il y a de la part de Priscilla un recul consterné avec un gloussement nerveux.

« Aberrant, fait-elle, tout simplement aberrant.

— Vous voulez venir aussi ? D’ailleurs j’invite tout le monde.

— Pourquoi pas, intervient Per qui a retrouvé un calme précaire. Après tout, en ce qui me concerne, je n’ai pas grand-chose à perdre.

— Aberrant, répète Priscilla.

— Nous partons. Tous, décidé-je subitement.

— C’est un ordre ? demande Alice. Je ne suis pas très chaude pour ça.

— Oui, c’est un ordre. »

Je m’étonne. Moi, donner des ordres. Voilà en tout cas qui n’est pas désagréable. C’est sans doute, pour ma première décision, un pari risqué, mais j’ai encore un espoir. Celui qu’il n’y ait pas d’Alsyns et qu’on en revienne à cette confortable situation : quelques débiles contemplant le vide intersidéral du n’importe quoi en y cherchant un sens inexistant. Au moins, quand nous étions aux prises avec une Supercherie magistrale, c’était sans conséquence autre que nous tenir occupés, certes stérilement.

« Quand partons-nous ?, demandé-je avec le sourire le plus franc que j’aie trouvé (mais pas très convaincu quand même).

— Immédiatement, si vous le voulez. Il suffit de descendre au sous-sol. »

Tout un chacun sachant que les sous-sols sont des accès directs aux mondes éloignés de milliers d’années-lumières, j’éclate de rire. Aelis s’est levée. Raide et semble-t-il vexée.

« Nous vous suivons », dis-je en étouffant un autre rire.

Le serveur a ouvert une porte donnant sur un escalier sombre. Je glisse une main dans ma veste. Le revolver y est encore. Espérant que ce ne soit pas un traquenard et que le cas échéant j’arrive à tirer sans faire de victimes superflues, j’avance d’un air dégagé. Derrière, on ne se bouscule pas. Je les comprends. Si les caves sont de piètres moyens de transport intersidéraux, on sait très bien ce qu’on peut y risquer quand on travaille pour d’obscures officines. Je finis par me retourner et écarte les bras pour rassurer tout le monde.

— N’ayez pas peur », dis-je en paraphrasant un saint homme.

Dommage, ils n’ont même pas l’air de trouver l’allusion rigolote.

 

 

 

 

 

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