VOUS AUTRES / Phase II : Démission / 08

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Alice est circonspecte. Ça ne lui dit rien qui vaille. Les étages, oui, elle connaît. Elle y travaille depuis assez longtemps, me dit-elle, mais n’a jamais eu vent de locaux suspects en sous-sol. Et surtout pas ayant un accès direct à partir de feu le Zodiaque Bleu, qui fut en journée le quartier général de la Cellule. D’où ses réticences à mettre le pied sur la première marche de l’escalier. Les autres sont déjà descendus, elle seule résiste encore. Je la tire légèrement par le bras.

« Je ne crois pas à tout ça, dit-elle en rechignant encore.

— À quoi ?

— Toutes les fables qu’elle nous a sorti.

— Moi non plus.

— Pourquoi la suivre, alors ?

— Je suis armé.

— Moi aussi. Ce n’est pas une raison. »

Elle fait un pas en avant. Juste un pas.

« Vous n’étiez vraiment pas au courant, pour ça ? fais-je en désignant l’escalier du menton.

— Sur les plans, ce n’était qu’un petit cagibi. Est-ce que vous croyez que j’aie travaillé pour eux sans le savoir ?

— Que nous ayons tous travaillé pour elle, précisé-je d’un ton amer. Ce n’est pas à exclure. Ça me ferait mal, mais je n’écarte aucune hypothèse. Et celle-ci, en l’occurrence, sera ou non validée si nous descendons, pas si nous restons ici à disserter.

— Je crois que c’est ce que je préférerais.

— Mais je ne peux pas vous laisser soliloquer devant la porte, car je ne vais pas tarder à y aller. Et vous allez me suivre. J’ai besoin de vous. »

Elle doit bien se rendre compte que je ne dis pas ça pour la flatter, mais parce que plus nous serons nombreux mieux ce sera, s’il devait y avoir un peu de castagne. Alors elle pousse un soupir et s’engage à pas lents, descendant une marche après l’autre avec autant de précautions que si elle risquait d’écraser un chaton blotti dans un coin.

L’escalier fait deux virages avant de donner sur une porte grise qu’Aelis nous tient grande ouverte, avant de filer dans un tunnel rejoindre les autres, nous laissant le soin de calquer notre rythme sur le sien. Décrire ce tunnel comme long est inadéquat. Il s’étire si loin que l’extrémité en semble minuscule. Et, noté-je, il est légèrement en pente. Et, noté-je encore, il est éclairé par les murs, qui sont uniformément laiteux, sans donner l’impression qu’il y a des néons derrière une vitre blanche.

« À ton avis, il fait quelle longueur, le tunnel ? demandé-je à Alice.

— À mon avis, entre cent-cinquante et deux-cent mètres. On m’a appris à évaluer les distances, mais ici j’ai un peu de mal.

— Au fait, pardon. Je n’ai pas fait exprès de vous tutoyer.

— Monsieur le directeur peut me tutoyer s’il le désire, puisque nous sommes dans la même galère.

— Et qu’est-ce que tu en penses ?

— On n’a pas fini de ramer. »

A vingt mètres, Priscilla se retourne. On dirait que ça ne lui plaît pas de me voir avec Alice. Curieux personnage, Priscilla. J’ai parfois comme l’impression qu’elle joue double jeu. Je n’ai jamais vu clairement quel était son rôle. Celui d’Alice non plus, remarquez.

« Au fait, demandé-je subitement, l’invitation que tu m’avais donnée…

— Pour le vernissage ? Dommage, nous n’y serons pas. Tu aurais rencontré Antoine Chavel.

— Le père de…

— Lui-même. C’était l’occasion ou jamais. Mais nous avons été pris de vitesse. » Elle marche pensivement pendant quelques secondes. « Il y a des choses que je te cache. Beaucoup de choses. Je sais qu’Alsyns existe vraiment. Je sais ce qu’a fait Aelis – pas de quoi se vanter. Je sais comment a tourné Stéphane Chavel. Je sais ce que voudrait faire Antoine Chavel, et d’ailleurs nous sommes en relation étroite depuis plusieurs mois. Ce que je ne sais pas, c’est ce que souhaite Aelis, désormais. Si elle n’est pas sincère, nous sommes en train de tomber dans un merveilleux piège.

— Et Priscilla ?

— Priscilla tient à une vengeance. Je l’ai engagée il y a quatre ans, quand son frère a disparu mystérieusement. Combustion spontanée, comme on dit. Ils ont besoin de quelques effets spéciaux pour leurs enlèvements.

— Qui, eux ?

— Eux… et elle, répond-elle en désignant Aelis du menton. Jusqu’à preuve du contraire, elle a longtemps employé les mêmes méthodes. Bref. J’ai réussi à convaincre Priscilla de travailler pour nous. Mais elle s’est mise à suivre son idée. En cela elle est dangereuse.

— Quelle idée ?

— Retrouver son frère, pour commencer. Ensuite, éliminer les coupables.

— Il aurait fallu l’écarter des opérations.

— Il est vite devenu trop tard. Quand elle a quitté la Cellule pour entrer au Bureau. Se mettant alors directement sous les ordres d’Aelis, sans le savoir.

— Et toi, comment es-tu entrée à la Cellule ?

— J’étais une gentille petite secrétaire du ministère de la Défense, et un gentil monsieur de la DGSE m’a contacté pour me proposer une mutation… intéressante. Je crois presque qu’il n’était même pas de la DGSE.

— Je vois qu’on a suivi un peu le même parcours.

— C’est pour ça que les grands esprits se rencontrent.

— Ou qu’on a tout fait pour qu’ils se croisent. »

Elle ne répond pas, préférant changer de sujet.

« Il fait plutôt dans les deux-cent mètres, ce tunnel. On devrait déjà être arrivés au bout.

— Je vois du monde qui vient à notre rencontre. »

Elle rit.

« C’est notre reflet. Il y a un miroir. »

Effectivement, une grande glace occupe l’extrémité du tunnel. Bientôt nous voilà tous devant. Aelis sourit mais ne dit rien. Que va-t-il se passer, maintenant ?

« Il faut traverser, c’est ça ? » demande Alice avec circonspection.

Hochement de tête.

« Juste traverser, en effet. Ceci n’est pas un miroir, même si ça y ressemble. Il s’agit d’une porte. Je vous laisse imaginer de quel genre. Qui veut passer en premier ? »

Alice s’avance.

« Si derrière on ne risque pas de rencontrer de borogoves allant tout flivoreux7, je veux bien me lancer. »

Aelis hoche la tête et Alice fait deux pas. Puis disparaît derrière la surface lisse, comme soudainement aspirée.

« Benoît, vous m’honoreriez en étant le second. »

Je grimace. J’aurais préféré laisser d’abord passer Per et Priscilla, afin d’être sûr de les retrouver de l’autre côté. Quoique, si Priscilla devait rester là… De toute façon, les dés sont jetés. Il me reste à espérer qu’ils ne sont pas pipés. Et, sur cette amusante pensée, je fais trois enjambées en direction de nouveaux mystères comme qui dirait abracadabrantesques.

 

 

 


Note 7 – Lewis Carroll, À Travers le Miroir, chapitre I. L’allusion concerne le poème  » Jabberwocky « .

 

 

 

 

 

 

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