VOUS AUTRES / Phase III : Compromission / 01

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Nous voilà de l’autre côté depuis quelques jours. Des raisons que je dirai techniques m’ont empêché d’établir mon rapport journalier jusqu’à ce que m’eût été fourni une petite aiguille à tricoter permettant de rédiger sur du papier électronique, pour user d’une approximation idiote, support qui ressemble à un écran tactile d’un millimètre d’épaisseur. On change de page en lui mettant un doigt au coin inférieur droit, et en haut il y a quelques icônes à titiller. Rien de compliqué, ni d’une certaine façon qui n’existe sur Terre. L’instrument a d’ailleurs été spécialement conçu pour nous. Eux, les maîtres d’Alsyns, utilisent des systèmes à transmission de pensée. Ou quelque chose dans le genre, je n’ai pas daigné approfondir.

Notre point d’arrivée ressemblait à un hall de gare, en tout propre tout neuf. Il y avait un immense mur d’au moins cinquante mètres de long avec des miroirs surmontés de symboles biscornus, des gens qui surgissaient d’un reflet vide ou allaient se fondre dans le leur, pressés ou pas, quelques panneaux lumineux faisaient flotter devant leur surface des messages géométriques pour nous bien obscurs. Les voyageurs les consultaient avant de se diriger vers la bonne… porte, dont ils traversaient la surface chromée sans même chercher une poignée. Rien de vraiment exceptionnel, finalement, sauf l’absence de tabac-presse, de point d’accueil, de cafés et de haut-parleurs braillards. J’ai toujours pensé que les meilleures innovations sont celles qui ne gâchent pas trop les habitudes ou savent s’y fondre avec élégance. Ce qui m’a le plus surpris, c’est que des extraterrestres aient certaines préoccupations architecturales si proches des nôtres.

Une fois les lieux considérés, j’ai brièvement regardé chaque membre de mon équipe. Tout le monde y était. Cinq gugusses qui ne mouftaient pas et regardaient autour d’eux avec des figures perplexes. Je me compte dans le lot, bien entendu, parce que j’avais certainement la même tête d’ahuri que les autres. Aelis donnait des ordres à des individus gris sombre de peau et de vêtement qui, en nous encadrant, nous ont escortés vers la sortie. Deux espèces d’aéroglisseurs nous attendaient en bas d’un escalier. Je dis espèces : ça flottait à une trentaine de centimètres d’une chaussée qui avait l’air faite de béton, mais sans bruit, sans laisser voir le moindre élément mécanique pouvant expliquer cette lévitation. Un véhicule pour Aelis, un autre pour nous, dans lequel nous nous sommes introduits sans rien dire. Désormais j’appellerai ça des glisseurs, si ça ne dérange pas mon cher Rapport.

Nous nous sommes déplacés à petite vitesse entre des tours cristallines jusqu’à une esplanade ovale, et soudain je me suis cramponné au siège. L’engin se propulsait d’un coup droit vers le ciel sans me laisser le temps de respirer, se mettait à foncer au-dessus d’une vaste mégalopole qui me donnait le vertige. Il a ensuite crevé une couche de nuage, avant de redescendre à faible hauteur pour s’en aller raser les vaguelettes d’une mer d’huile. Après deux bonnes heures, nous débarquions sur une île de taille modeste pourvue de ce que je dois considérer comme un village : notre localité de résidence. L’endroit est dit sûr, et il vaut paraît-il mieux être là qu’ailleurs. On ne m’a donné aucun détail, mais je suppose qu’il se passe sur Alsyns des choses pas très délicieuses.

Le coin est plutôt mignon. Pas vraiment le lieu de villégiature idéal, mais j’aurais pu rêver pire. Disons que dans le genre isolé c’est charmant, mais nous avons droit à des glisseurs pour nous déplacer. Des trucs, ai-je découvert, qui ne réclament aucun brevet de pilote. Tout se fait par commande vocale et en maniant une sorte de gant blanc. Au début on fait quelques acrobaties aériennes par manque d’habitude, mais l’engin sait rectifier les erreurs d’appréciation. Impossible de se planter volontairement contre une falaise, il l’évitera sans vous demander votre avis. Autant dire que les suicidaires ont intérêt à trouver autre chose. Pour le moment nous n’avons droit qu’à de petits vols dans l’île et à distance raisonnable, mais Aelis m’assure que bientôt nous fréquenterons d’autres horizons. Ce ne serait pas un luxe. Je ne peux pas me contenter de regarder des mouettes se chamailler sur les falaises.

L’île m’en rappelle une autre, dont on aurait multiplié la superficie par dix : Værøy, dans les Lofoten. Du nord-est au sud-ouest une barre montagneuse, et au sud-est une toute petite plaine dans une ancienne vallée glaciaire qui se perd dans l’océan. Le village y occupe une situation presque identique, manquent seulement le port et les séchoirs à morue. Je me dis qu’il n’y a pas de hasard. Que cette île soit semblable à celle sur laquelle j’ai passé une partie de mes dernières vacances, ce serait une telle coïncidence qu’il vaut mieux considérer que tout a été arrangé exprès, et depuis pas mal de temps. Je m’en suis ouvert à Aelis, avant qu’elle reparte. Elle est demeurée muette. Pleine d’étonnement, m’a-t-il semblé, malgré son souci de ne jamais rien laisser transparaître.

Depuis trois jours, faute de mieux, je randonne en compagnie d’Alice. Nous sommes en quelque sorte prisonniers sur l’île, condamnés aux pluies du matin et aux éclaircies aveuglantes de l’après-midi. Les autochtones ne semblent pas chercher le contact. Il y a là entre autres une collection de physiciens, un philosophe analytique bruxellois, un compositeur post-sériel, et une tripotée de mathématiciens. L’un d’eux ne m’est pas inconnu : il avait publié un petit roman à clé, gentillette histoire d’adultère recelant, une fois décodée, une nouvelle horrifique à souhait qui m’avait glacé le sang.

Plus je fréquente Alice, plus elle me plaît. Non, pas comme ça. Elle est trop grande, trop élancée. Ce que j’aime chez elle, c’est son esprit incisif et l’humour qu’elle sait garder. Avec elle, d’autre part, je peux parler de choses et d’autres, dont la Mission, et elle a toujours des points de vue intéressants. Comme Per s’est enfermé dans une bougonnerie permanente, que Bernard est mutique comme pas deux depuis notre arrivée et que Priscilla rumine dans son coin en attendant une évolution propice de la situation pour s’occuper de ses affaires, je n’aurais d’ailleurs que la possibilité de me tourner vers elle. Finalement, notre bonne entente tombe bien. Nous discutons de préférence sur un sommet dont un des versants descend harmonieusement jusqu’à la mer, et dont l’autre est une haute falaise abrupte au pied battu de vagues.

Généralement Alice s’assied les pieds dans le vide et je reste prudemment au plus près du sol. Elle ne connaît pas le vertige. Moi, voir bouillonner l’écume à plus de cent mètres sous mon nez, ça me donne des palpitations. Déjà que j’ai des sueurs froides rien qu’en montant sur un petit escabeau… Bref. Je me suis entretenu avec elle du singulier parallélisme entre Vaerøy et cette île-ci. Nous sommes bien d’accord, il y a quelque chose de louche. L’attitude d’Aelis lui paraît également intrigante. Quant à la population – intégralement terrienne, à l’évidence –, constituée de savants parfois un peu fous, elle s’en étonne autant que moi. Tous semblent ne pas nous voir d’un très bon œil. Nul ne cherche donc à lier la moindre relation avec le quintette d’abrutis qu’on vient de coller sur leur domaine. Nous avons l’impression qu’ils cherchent avec tant d’application à nous cacher de troublants secrets que nous nous sommes décidés à pousser nos investigations sur toute l’île.

J’ai d’autres sujets de préoccupation. Avoir l’œil sur les objectifs et les attentes de Priscilla. Tant qu’elle ne peut rien faire, je n’ai pas à m’inquiéter. Savoir si Aelis et Alice sont réellement demi-sœurs. Nous en avons discuté. De sa naissance à proximité de Qaanaaq, pour commencer. Ses parents, géophysiciens, étaient en mission dans l’arctique quand la fatalité avait voulu qu’Alice fût conçue. Ils avaient fait des pieds et des mains pour ne pas rentrer en France, et elle était née à bord d’un petit brise-glaces. C’était leur première fille. Elle aurait pu sauver un mariage qui battait de l’aile depuis longtemps, mais dès leur retour à Paris sa mère avait avoué : en toute discrétion, elle avait entretenu une liaison arctique quoique torride avec un biochimiste russe qui s’était tué bêtement en disparaissant sous la banquise lors d’une plongée. Si Aelis dit la vérité, il n’avait de russe que l’accent, est leur papa à toutes deux, et devrait être toujours vivant. Quant à ce que ça implique, c’est une autre paire de manches.

J’ai un troisième sujet d’embarras. Celui-là, je l’ai gardé pour la bonne bouche. Il me donne des palpitations terribles. Des angoisses. J’ai beau vouloir en plaisanter, j’ai l’échine qui se crispe et l’impression d’avoir avalé un iceberg dès que j’y pense. Bien. Avant de repartir, Aelis s’est entretenue avec Alice dans son glisseur personnel. Nous attendions à côté, impatients d’aller nous installer dans notre chalet de style rien moins que norvégien. Quand Alice en est ressortie, elle m’a regardé longuement, très longuement, sans rien laisser transparaître. Ce matin, elle a fini par tout me déballer. Je n’ai pas encore fini de digérer la chose. Remontons le temps de quelques heures.

Il fait beau. Il n’a pas plu durant la nuit et nous sommes partis tôt, juste après le petit déjeuner, pour éviter le moment où Priscilla et Per émergent de leurs chambres avec des gueules de croque-morts. Bernard est depuis longtemps déjà parti pêcher, seule activité qui lui sied actuellement. Nous avons choisi de cheminer vers le nord en direction d’une plage que j’avais aperçue. Malheureusement, pour accéder à la plage il faut descendre une falaise bien verticale et bien lisse, donc nous nous contentons de la contempler de haut, moi à bonne distance du vide, Alice encore une fois les pieds dans le néant, assise sur un surplomb rocheux. Comme elle sait que je n’approcherai pas, elle finit par me rejoindre et nous voilà les fesses dans l’herbe humide à nous faire lorgner par des goélands agressifs.

« Hier je t’ai parlé de mon enfance, commence-t-elle doucement. Aelis m’a donné des précisions. Quelques détails. Juste assez pour me prouver que nous partageons le même sang. Mais elle ne s’est pas arrêtée là.

— Si elle t’a appris que tu pouvais voler en agitant les bras, je serai ravi de l’apprendre.

— Non, c’est autre chose. Tu veux l’information brutalement, ou avec un emballage moelleux ?

— Comme tu le sens.

— D’une façon comme d’une autre ça te fera un choc. »

Deux mouettes se mettent à nous chercher des poux dans la tête en effectuant des piqués sur nos crânes. Nous nous éloignons d’une bonne centaine de mètres pour qu’elles nous fichent la paix.

« J’attends le choc », prononcé-je en me posant sur un rocher qui affleure.

Elle s’installe à côté de moi et regarde au loin. Le vent joue avec ses cheveux, sur l’autre versant une petite cascade scintille, devient torrent qui se jette dans un tout petit lac sombre.

« Je suis ta tante. »

Sur le coup, vous voyez, je ne fais pas attention à ces quelques mots. J’ai l’impression d’avoir mal entendu, à cause du vent qui gazouille dans mes oreilles.

« Tu disais ?

— Je suis ta tante. Tu comprends ce que je veux dire ? »

Oh oui, je comprends même si bien que durant quelques secondes j’en arrête de respirer. Je fixe un brin d’herbe qui s’agite malicieusement dans les bourrasques.

« Je préférais quand j’étais orphelin », finis-je par conclure.

Mais nous ne rions pas, ni l’un ni l’autre. Elle me prend la main. J’ai sûrement des yeux désemparés de petit garçon qui s’est égaré dans un supermarché sans sa peluche préférée.

« Redescendons, murmure-t-elle. J’ai des questions à poser à Priscilla. Maintenant que tu sais, je vais pouvoir l’interroger sans le faire derrière ton dos.

— Quelles questions ?

— Sur son acharnement à te tourner autour depuis le début. Sur son frère. Je crois que les affaires de familles, ce n’est pas ce qui va nous manquer. J’aimerais aussi que Per cesse de jouer à la future victime. Et que Bernard avoue qu’il nous surveille, malgré son air de pauvre nigaud » Elle se lève. « Tu viens ?

— J’arrive », coassé-je faiblement.

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