VOUS AUTRES / Phase III : Compromission / 02

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Nous redescendons au village. Deux heures de marche dans une herbe détrempée, croisant parfois quelques moutons égarés. Ils le sont moins que nous. J’aimerais fermer les yeux et être sorti du cauchemar en les rouvrant. À vrai dire j’essaie. Je peux seulement certifier que c’est l’idéal pour se casser la gueule dans une pente glissante.

Le ciel est d’un bleu compact, le soleil comme un poing de lumière prêt à marteler. Parfois j’aime user d’expressions poétiques. Alors que nous approchons du village, ce que je prends d’abord pour un dirigeable nous survole. Un plus léger que l’air aussi massif et métallique, ça n’existe pas. Il se plante au-dessus du sommet le plus proche et un glisseur s’échappe d’une ouverture. Je préférerais que ce ne soit pas le signe du retour d’Aelis et que nous restions entre agents spécieux à nous regarder en chiens de faïence, ou tentant de nous tirer les vers du nez. Le glisseur fait mine de déraper et va se poser devant notre chalet. Trois silhouettes en sortent, font conciliabule et entrent dans la maisonnette. Je me tourne vers Alice qui secoue la tête.

« J’espère que ce n’est pas pour nous déménager, fais-je sur un ton contrarié.

— Tu commences à te plaire ?

— Je commence à trouver qu’un petit huis-clos pourrait avoir ses avantages.

— Moi aussi. »

Naturellement, puisqu’elle voulait coincer Bernard, Per et Priscilla dans la cuisine pour leur faire avouer qu’ils ne sont pas là pour compter les volatiles marins.

Nous poursuivons sans nous presser. Voire, nous ralentissons l’allure. Il me semble soudain que l’horizon vibre et le paysage se brouille l’espace d’un instant. Alice n’a rien remarqué. Je garde le silence. Le chemin contourne un bloc de rochers, pour s’incurver ensuite en direction du réservoir d’eau potable. Oui, mais s’il était là près d’un quart d’heure plus tôt, bien visible, le voilà d’un coup déplacé d’une centaine de mètres en direction d’un bosquet de bouleaux chétifs. Je m’arrête net. Ai-je bien vu ? Ou l’ai-je toujours cru là où il n’était pas ? Alice se retourne.

« Qu’y a-t-il ?

— Oh, rien du tout. Un vertige. Ça va passer. »

L’espérance de la rassurer s’évapore tout de suite. Elle s’approche et me saisit par le bras.

« Tu n’as pas l’air bien.

— C’est juste un vertige. Je n’ai pas assez mangé ce matin.

— Mon œil. Tu as dévoré pour quatre. C’est autre chose.

— Un vertige, répété-je.

— Ne me prends pas pour une idiote. Je repose la question : qu’est-ce qu’il y a ?

— Le réservoir. » Elle le regarde, me regarde, fronce les sourcils. « Il n’était pas là-bas, tout à l’heure.

— Bien sûr que si.

— Je te dis que non. Le chemin en faisait le tour. Maintenant il fait une petite boucle qui n’a aucune raison d’être.

— Ah. Tu ne vas vraiment pas bien. »

Je me remets en marche. Elle est bel et bien persuadée que le réservoir était depuis toujours ailleurs qu’à l’endroit où je m’étais habitué à le voir. Résolu à ne pas la convaincre de partager mes hallucinations je serre les dents. Mais tout de même, ce fichu réservoir n’a pas rampé tout seul pour aller se mettre à l’ombre. Nous parvenons sans rien dire aux premières maisons et le chemin se confond avec une rue soigneusement goudronnée. J’entends parler russe. Anglais. Allemand. Je crois discerner du hindi, de l’arabe et du chinois. Des gens que je n’ai jamais vu se tiennent sur le pas de leurs portes, l’air vaguement hébétés. Comme s’ils venaient de débarquer dans le coin sans savoir ce qu’ils y fichent.

« Écoute, dis-je bientôt, il y a quelque chose de très bizarre.

— C’est toi qui es bizarre.

— Non, regarde. Là, il y avait le couple de mathématiciens venus de Cambridge. Tu sais, les deux vieux qui jouaient tout le temps aux échecs. Voilà à leur place un couple de Russes.

— Vassili et Natalia Siniavski. Physique nucléaire. Originaires de Saint-Pétersbourg. C’est toi qui débloques, Benoît.

— Je ne débloque pas. C’est tout le reste qui débloque. »

Elle a envie de répliquer quelque chose mais se retient à temps. Je la sens irritée. Nerveuse. Est-ce qu’elle ne sentirait pas, elle aussi, que quelque chose ne va pas ? Alors que je veux éviter une flaque je me retourne et reste saisi. Le chemin n’est plus un chemin, mais une route qui suit la pente, passe dans un tunnel, et poursuit vers le sommet où se dressent un bâtiment et des antennes de télécommunication.

Bras ballants, je demeure médusé. Il n’y avait que des nuages, là-haut. Rien d’autre. D’accord, un mouton ou deux. Mais ça, certainement pas. Sentant une faiblesse dans mes jambes je me force à faire quelques pas. Ce n’est pas tout à fait le moment de tomber dans les pommes sans raison sérieuse. Est-ce que je suis aussi sain d’esprit que je veux le croire ? Si je regarde bien, des rues ont été tracées et des maisons construites alors que j’avais le dos tourné. Fabrique-t-on des routes au macadam fissuré et dès l’origine pourvues de nids de poules ? La réponse est évidente. La conclusion qui s’impose alors, c’est que je ne vais vraiment pas bien du tout.

Je me hâte de rentrer. Alice me voit accélérer et m’interpelle sans que je réponde. Je passe à côté d’une église qui n’existait pas quelques instants plus tôt. Il n’y avait pas non plus de cimetière. J’ai l’impression troublante que cette île est de plus en plus celle de Værøy, il me semble même qu’elle rétrécit peu à peu. Quoi qu’il se passe, je sens que j’ai intérêt à m’allonger au plus vite. Dans un jardin, un garçonnet qui fait des bonds sur un trampoline rond s’immobilise et me fixe avec une curiosité avide. Je serre les dents. Des images se superposent. Ici et sur Terre. Les visions se confondent, fuyantes, avec ou sans relief selon le moment, de temps à autre j’ai l’impression d’avoir le nez au ras du sol ou de flotter à plusieurs dizaines de mètres. Fatalement je me mets à tituber et Alice me rattrape in extremis alors que je vais me retrouver à plat ventre sur un trottoir.

« Dis-moi ce que tu as, Ben.

— Tout se confond. Tout est dans tout et rien n’est dans rien. Ne t’inquiète donc pas. »

J’ai la voix pâteuse et l’élocution tellement ralentie qu’il me semble que plusieurs minutes passent entre chaque mot. Elle parvient à me relever. En tournant la tête j’aperçois le petit garçon qui s’est remis à faire des bonds. Tantôt il est un, tantôt plusieurs et plutôt transparent. Je sens qu’elle essaie de me tirer, mais mes pieds ont pris la décision de s’emmêler à la moindre occasion. Elle finit par renoncer et m’assied contre un arbre.

« Ne bouge pas. Je reviens. Surtout tu ne bouges pas, compris ? »

Je dodeline. Répondre ? Pour quoi faire ? Un marteau-pilon géant s’est mis en branle sous mon crâne et fait exploser des éclairs de migraine. J’aperçois bien quelqu’un devant moi, mais qui donc ? Alice-Aelis-Bernard-Priscilla-Rupert-Per. Je ris, mais ça doit donner quelque chose comme un grognement rauque. Ils sont tous là, tous ensemble en même temps dans le même corps. Absurde. Je lève un bras pour me frotter les yeux et bats des paupières. Ces simples gestes me prennent au moins une heure. Je suis seul sous le soleil. Seul un garçonnet démultiplié cabriole sur un trampoline à quelques dizaines de mètres.

J’ai dans la bouche un goût de sang. Une saveur métallique. Faites vos jeux, rien ne va plus. Je ris encore, hoquette plutôt. Ma cervelle est secouée de tonnerres retentissants. Quelqu’un ou quelque chose passe dans mon champ de vision. Persistance rétinienne altérée : il en reste un sillage d’ombres durant bien des secondes. Je ferme les yeux et il se fait un grondement de fin du monde. Que pourrais-je désirer ? Me replier sur moi-même comme une fleur en bouton. Ridicule. Plutôt, oui, plutôt appuyer sur le bouton. Autodestruction. Fin de partie. Abandon. Signal d’alarme. Arrêt d’urgence. Ouvrir les vannes. Éteindre la lumière. Éteindre la lumière. Éteindre la lumière.

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