VOUS AUTRES / Phase III : Compromission / 03

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280On m’a déposé sur mon lit. Pendant un moment j’ai été incapable de saisir le fil d’aucune réalité, échoué sur deux îles à la fois. Le gamin est venu me voir de plus près, c’est bien la seule chose dont je me souvienne presque clairement. Ensuite on est venu me récupérer et me voilà allongé sur une couette. Les rideaux sont tirés. Trois silhouettes m’observent sans bouger.

« Alice ? », tenté-je. Mais si je parviens à ouvrir la bouche, aucun son n’en sort. Il flotte dans la chambre une odeur que je connais. Elle se mêle à une autre : celle, aigre, de ma sueur. J’ai transpiré à gros bouillons, de sorte que mon tricot de corps me colle à la peau. C’est loin d’être agréable. Mon regard se porte vers le réveil de la table de chevet puis vers la fenêtre. Presque minuit, mais il fait jour. « Vaerøy », murmuré-je en secouant la tête. Une des silhouettes se rapproche. Grande et maigre avec de longs cheveux noirs.

« Bonjour, Mère. »

Aelis se contente de sourire mais avec gravité. En tout cas, si je suis capable d’ironie, c’est que je ne suis pas dans un état désespéré.

« Bonsoir Benoît. Pardon : bonsoir, Daniel.

— Benoît, grogné-je. Ce sera mieux. Tout le monde s’y est habitué. Même moi.

— Comme tu voudras. Tu reprends des forces ?

— Juste des forces. Pour le reste, ce n’est pas encore ça.

— Ça viendra. Tu es suffisamment remis pour que je te présente le colonel Franklin et le général Brodsky. Respectivement Américain et Russe, tu l’auras deviné. Ce sont deux de tes homologues. Je pense que vous aurez beaucoup de choses à vous raconter. »

Je les observe l’un après l’autre. Impossible de savoir qui est qui, ils se ressemblent trop, jusqu’à arborer une même tache brune à la base du cou. Mes doigts effleurent inconsciemment celle que je porte au même endroit.

« Nous sommes tous les trois tes enfants », dis-je en m’en rendant compte.

« Alice t’a seulement appris ce qu’elle savait, dit-elle d’une voix suave. Je lui ai confié ce qui était alors essentiel pour elle et pour toi. Le reste pouvait attendre.

— Où est-elle ? Fais-je, passant outre ce curieux alors qui s’est glissé négligemment dans une phrase.

— Ne t’inquiète pas. Elle est dans sa chambre. Nous avons tous besoin de récupérer. »

De nouveau, l’odeur vague qui m’avait effleuré revient faire un petit tour. Je n’arrive décidément pas à savoir de quoi il s’agit, et pourtant c’est un fumet qui m’est familier.

« De récupérer. Récupérer de quoi ? Je ne suis pas seul à avoir des visions ?

— Ce ne sont pas des visions, Ben. Nous sommes de retour sur Terre.

— Je ne…

— Il n’y a rien à comprendre, me coupe-t-elle. Ils ne voulaient plus de nous là-bas, ils nous ont réexpédié. Point final. Et ne demande ni comment ni pourquoi, parce que je n’en sais rien.

— Qui, ils ?

— Tu as lu les Chroniques d’Alsyns.

— Bien entendu, mais…

— Alors tu sais de qui je parle. Ceux qui ont façonné notre planète quand ils se croyaient au bord du gouffre et voulaient perdurer en se mêlant à nous. Nous avons façonné Alsyns pour vous quand nous étions également au bord de la perdition. Eux ne l’étaient pas, puisqu’ils sont revenus. Ils veulent récupérer les bénéfices de leurs investissements. La Terre en fait partie.

— Pourquoi la Terre ?

— Ils se sont disséminés dans la galaxie. En s’affranchissant des barrières du temps, parce qu’ils savaient comment faire, ce qu’ils nous ont d’ailleurs bien caché. N’imagine pas que Lucy était un hasard.

Que ce genre d’information me chatouille ou me grattouille importe peu. Je réfléchis vaguement quelques secondes. Lucy, en somme, ne serait qu’un artefact ? Bah, ça aurait pu être pire.

« Ils se sont pris pour Dieu.

— Ils estiment qu’ils n’ont jamais fait qu’accomplir Sa volonté.

— Pratique, comme prétexte, grogné-je.

— Question de point de vue. Sache qu’à côté d’eux nous sommes des bambins. Capricieux et qui peinent à grandir. Que ça te semble simpliste n’enlève rien aux faits. Et à moins que je me trompe, ils vont nous mettre dans un parc à bébés où ils nous laisseront babiller sans faire plus de dégâts que nous n’avons déjà réussi à en faire. Mais je ne sais absolument pas comment ils comptent s’y prendre. »

J’arrive soudain à me souvenir quelle est cette odeur qui me poursuit : celle de la morue en train de sécher. Je réalise alors vraiment que je suis sur Vaerøy. J’en éprouve même, comment dire… un frémissement de joie.

« Nous savons comment ils ont commencé », prononce la silhouette de gauche avec un léger accent russe et un ton amer. À moins que je ne sois devenu stupide, il s’agit de mon demi-frère Brodsky. J’attends qu’il s’explique, mais comme il n’a pas l’air décidé je suis contraint de manifester ma curiosité.

« Comment ? fais-je avec le moins d’insistance possible dans la voix.

— Plus aucun missile nucléaire n’est en état de fonctionner. Les Chinois pourraient faire main basse sur tout l’Extrême-Orient sans que nous ayons vraiment la possibilité de les en empêcher.

— Leurs missiles doivent assez les préoccuper comme ça, rétorque la silhouette de droite sans faire preuve d’accent particulier.

— Ça, ce sont des enfantillages, exprimé-je d’un ton apaisant. Et ensuite ?

— Ensuite, répond Aelis, je ne crois pas qu’ils tiennent à nous envahir, mais je pressens que vous n’allez pas apprécier ce qu’ils vont faire. »

Je me gratte pensivement le front.

« Vous savez, conclus-je, après tout, je m’en tape. »

Ce qui est la plus stricte vérité.

Je suis alors gratifié de trois regards de reproche. On attendait mieux de moi, comme une saine réaction indignée. Mais honnêtement, ça m’arrange. Avec cette nouvelle situation, c’est la fin de ma Mission, et je vais pouvoir aller cultiver des poireaux si ça me chante. Tandis que Brodsky écarte le rideau pour regarder dehors je repousse la couette et veux faire mine de me lever, ce qui offre le résultat intéressant de faire danser des étoiles dans mes yeux. Je renonce et me rallonge en soupirant.

« Vous devriez me donner vos prénoms, dis-je à l’attention de mes tout frais demi-frères. Tant qu’à faire, autant nous familiariser les uns avec les autres.

— Mikhail, répond Brodsky sans se retourner.

— William, fait l’autre avec plus de chaleur. Ce sont nos vrais prénoms. »

Il y a dans sa voix comme le regret que je veuille m’en tenir à Benoît. Daniel serait plus authentique, sans doute. Mais Priscilla, Alice et Per auraient peut-être du mal à s’y retrouver. Et puis d’une certaine façon, garder Benoît, ça me permet de me dire que j’ai effectivement changé d’existence, et que la toute neuve qui s’ouvre devant moi sera peut-être plus passionnante que l’ancienne.

« Où sont les autres ? demandé-je à mi-voix.

— À côté, répond Aelis sur un ton apaisant. Le retour n’a pas été de tout repos. Per a complètement perdu les pédales.

— Qu’en est-il d’Alsyns ?

— Alsyns est déjà entre leurs mains. Je ne peux pas savoir ce qu’ils y font.

— Et ta propre planète ? Pardon, j’en ai oublié le nom.

— Enettl. Là non plus je ne sais pas ce qui s’y passe. Les communications ont été coupées depuis Alsyns peu après votre arrivée. Désormais, bien entendu, je n’ai plus aucun moyen de transmission.

— Fort fâcheux.

— Dispense-nous de sarcasmes.

— Et maintenant ? Je suppose que nous n’allons pas devoir rester ici jusqu’à la fin des temps.

— Ils ont tout prévu. Nous allons à Genève. »

Je vois mal pourquoi Genève, à moins qu’on veuille nous faire visiter les locaux de l’ONU.

« Bateau et train, précise-t-elle. Les avions ne volent plus.

— Ne volent plus ?

— Je suppose que c’est un premier pas pour vous empêcher de polluer » conclue-t-elle avec un sourire maigrichon.

C’est le bouquet. Qu’est-ce qui marche encore, sur cette planète ? J’espère qu’ils ne se sont pas mis à censurer trop de nos médiocres activités. Ou du moins qu’ils nous laisseront le temps de nous adapter à de nouvelles règles du jeu. Pour ponctuer cette aimable pensée mon estomac émet un gargouillis. Je commence à avoir faim. Bientôt, songé-je, je suis sûr que nous ne mangerons plus que bio. Voici venir le nouveau régime. Dans tous les sens du terme. Souriant à pleines dents, je tente encore une fois de me lever et, savourant mon bonheur, y parviens enfin.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s