VOUS AUTRES / Phase III : Compromission / 04

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Priscilla est secouée. Complètement. Elle avait de grandes espérances vengeresses qui tombent à l’eau, et se voir réexpédiée comme une malpropre la met dans un état dangereusement précaire, au niveau du ciboulot s’entend. Je pense qu’elle l’était déjà avant, mais que ça ne se remarquait pas. Certaines personnes sont prodigieusement douées pour donner l’illusion de la santé mentale. Puis le vernis craque d’un coup et on découvre une loque humaine. Elle n’en est pas là, mais j’ai le sentiment que si on la titille un peu, elle va nous exploser entre les pattes. Je ne suis pas très fort pour ramasser les morceaux, même si je l’ai fait une fois ou deux au sein de l’Agence pour sauver des collègues qui basculaient sur une pente fort raide et se demandaient s’ils n’allaient pas rentrer chez eux en sautant du sixième étage.

Lorsque j’entre dans sa chambre, avec grand luxe de précautions, elle regarde fixement par la fenêtre, agrippée au rideau. De la morue séchant à perte de vue, c’est sûr, ça surprend. Si les poissons n’ont plus de tête, Priscilla n’est donc pas loin de perdre la sienne et j’évite de m’aventurer trop près d’elle. Je ne la crois pas capable de se ruer sur moi en furie pour m’étrangler de ses petites mains délicates, mais sait-on jamais. Je demeure un temps silencieux, jusqu’à ce qu’elle se retourne et me considère de ses yeux qui, pour le moment, ne reflètent qu’une consternation sans limites.

« Ils n’avaient pas le droit, grommelle-t-elle. Ils n’avaient pas le droit. Je l’aurais retrouvé, hein ? C’était ma seule chance. Je l’aurais retrouvé et ramené chez nous.

— Et qu’est-ce que tu aurais fait d’autre ? Tu aurais lutté toute seule contre Stéphane Chavel ? D’abord je ne suis pas si sûr qu’il est seul en cause. Et je ne pense pas qu’il soit si important.

— Tu racontes n’importe quoi. Bien sûr qu’il est responsable. On ne parle jamais que de lui. C’est lui qui dirige cette bande de dingues, non ?

— C’est une bande de dingues, mais elle est gouvernée par un Comité dont il n’est qu’un des membres.

— Un membre des plus éminent. Tu le sais très bien.

— Surtout un membre très protégé. Tu croyais pouvoir t’en sortir toute seule ?

— J’aurais su faire. Rien n’aurait pu m’empêcher de l’éliminer. Puisque tout est foutu, j’espère seulement qu’il va s’étouffer en bouffant des bites.

— Pas de grossièretés, Priscilla », dis-je en roulant de gros yeux.

Elle hausse les épaules et se remet à contempler les séchoirs à morues. J’imagine parfaitement ce qu’elle imagine à ce moment précis : tous les membres du Comité, ficelés deux par deux, et accrochés la tête en bas à une poutre. Elle doit même les imaginer décapités, leurs chefs se balançant au gré du vent, eux aussi deux par deux, convoités par les corbeaux. Je grimace. Elle a l’air naturelle quand elle parle, mais dès qu’elle se tait elle prend une tête inquiétante. J’espère qu’elle ne nous réserve pas de mauvaise surprise.

« J’aurais besoin de calmants, fait-elle sans quitter des yeux un vol de goélands. Tu pourrais m’en trouver ? J’ai horreur de ça, mais il m’en faut. Ça ne m’arrive pas souvent, mais…

— Je vais voir ce qu’on a.

— Merci. Sais-tu pourquoi nous sommes sur ton île ?

— Aucune idée.

— Ce n’est pas un hasard. Tes souvenirs ont quelque chose à voir avec nous tous. Réfléchis-y. C’est évident. Si tu pouvais faire le tri dans toute ton existence, tu devrais trouver une piste. Enfin, dit-elle en hochant la tête, c’est ce que je crois.

— Je pense que tu as raison. Il va falloir que j’y songe. »

Elle sourit à peine.

« Fais-le avant qu’on nous expédie ailleurs.

— On veut nous emmener à Genève.

— Ah ? Tiens. Tu as déjà été à Genève, je suppose.

— Oui. Et alors ? Je ne suis pas le seul.

— Non, mais quand même. Cette île, Genève… quel autre lieu ensuite ?

— Winnipeg, par exemple.

— Tu sais, ça ne m’étonnerait même pas. Souviens-toi des Chroniques d’Alsyns. La carte postale du Manitoba. De Selkirk, oui, c’est bien ce nom-là. Tu as déjà été à Selkirk. Non ?

— Oui.

— Ben mon pote, je crois que tu as de la réflexion à mener », conclut-elle en riant presque.

Je grimace. Si j’avais bien conscience que certaines concordances géographiques n’étaient pas dénuées de signification, je ne pensais pas étendre le champ de ma mission à tous les endroits que j’ai déjà visités. S’il faut qu’il y ait une raison profonde à tous ces parallélismes, je me demande bien où ça va pouvoir nous mener. Sur le coup, je décide de consigner tout cela par écrit, et d’en réjouir mon Rapport. Je m’inquiète une dernière fois de l’état de Priscilla qui me réclame encore une tartine de calmants.

« Tu ne veux rien d’autre ? Finis-je par m’enquérir doucement.

— Dormir. Mais avec l’éclat du ciel, j’aurais du mal.

— Il est plus de minuit. Je pense que tu imagines ce que ça signifie.

— Que nous sommes en juin. Voilà six mois qui se sont évaporés sans nous demander notre avis. »

Elle a soudain l’air si calme que je ne sais plus trop si de petits cachets salvateurs lui sont bien nécessaires.

« Je vais voir s’il y a quelque chose pour toi. En passant, je vais demander aux autres comment ils se sentent.

— Mal. Per est presque comateux. Il est venu me voir tout à l’heure et il ne tenait presque plus debout.

— Calmants pour toi et café pour Per. Je note.

— Il m’a dit un truc bizarre. Quelque chose comme : ça y est, ça arrive. Il répétait ça comme un mantra avec une tête d’halluciné.

— Il fait allusion à une certaine chose qu’il m’avait mentionné quand je l’ai rencontré. Je lui demanderai ce que c’est au juste. Depuis le temps que je voulais le faire…

— Mieux vaut tard que jamais. »

Elle lorgne vers le lit et va s’y asseoir. Message clair, elle réclame que je lui fiche la paix.

« Je vais voir s’il y a des trucs quelque part dans la baraque.

— Ah, des trucs. S’il n’y en a pas, ne t’inquiète pas, je saurai m’en passer. Mais je me sentirais mieux avec.

— C’est entendu. Je reviens d’ici cinq minutes.

— Ne te perds pas en route.

— C’est déjà fait, Priscilla » conclus-je avec un entrain déplacé.

La porte grince. Aelis pointe le bout de son nez pour savoir si elle peut faire quelque chose. Je lui demande de s’occuper de la belle blonde en cours de déconnexion et les laisse en tête-à-tête. Filant chercher une boîte à pharmacie, j’entends Per et Bernard chuchoter dans la chambre voisine, mais ne me permets pas d’entrer. Si je trouve bien une salle de bain, une cuisine et un salon, je ne déniche pas ce que je voudrais trouver, mais récupère au passage du papier et un crayon. Il va falloir poursuivre mon compte-rendu, et ce qui m’inquiète, c’est que je vais devoir tout reprendre depuis un bon bout de temps. Heureusement j’ai une bonne mémoire.

Mikhail et William sont dehors en train de se griller cigarette sur cigarette. Il va falloir que je les questionne : c’est quand même bizarre qu’ils se soient trouvés ici au bon moment pour nous cueillir. Par une fenêtre j’aperçois aussi Alice qui fait les cent pas, mains derrière le dos, tout près des séchoirs qui l’intriguent. Elle n’a pas l’air de se porter trop mal. Le front soucieux, certes, mais sans plus. Je l’observe quelques secondes et retourne vers Priscilla. Aelis sort juste de la chambre.

« Je n’ai pas trouvé ce qu’elle demandait, balbutié-je avec une soudaine faiblesse, comme si cet échec était la honte de ma vie.

— Inutile. Je me suis occupé d’elle. »

Je jette un œil à l’intérieur. Priscilla est en plein dodo.

« Comment as-tu fait ?

— Je lui ai juste fermé les paupières. Un peu de suggestion a suffi. N’oublie pas que nous avons quelques petits dons télépathiques. Parfois ça sert.

— Ça me fait un problème en moins. Je vais pouvoir m’isoler un peu. Il faut que je reconstitue le rapport.

— Que tu le poursuives, rectifie-t-elle.

— Non, que je le reconstitue. Je signale que je n’ai plus rien.

— Jette un œil sur la table de ta chambre. »

Je lui adresse un regard interrogatif, mais elle se contente de plisser ses lèvres en un sourire narquois. Je rentre dans ma pièce. Et là, ô divine surprise, regardez donc, n’est-ce pas merveilleux ? Je retrouve mon… comment l’avais-je appelé ? Mon papier-mémoire. Et le stylet qui va avec. Je tire la chaise et l’examine avec bien des soupçons. Qu’est-ce que ça fait là ? Comment est-ce que ça a pu arriver ici ? La feuille plastique est livide. Je tapote dessus pour faire apparaître le texte, et il m’est signalé une mise à jour effectuée la veille même. J’avais gribouillé une pincée de pages, voilà qu’elles se sont décuplées. Et je retrouve l’intégralité de mon rapport, pompé je ne sais comment par je ne sais qui.

Tout y est. Je navigue au gré des lignes. Manque-t-il quelque chose ? Les dates. J’avais daté chaque fragment. Les voilà juste numérotés. Bon, qu’importe. Un petit truc clignote en bas à droite : il y a des commentaires. Si je veux les lire, appuyer sur poursuivre. J’appuie. Presque chaque section est annotée. On me souligne les fautes de grammaire et d’orthographe. Très bien, j’en tiendrai compte. Puis je remonte jusqu’aux premières lignes et passe sur des remarques plus critiques, avant de tomber sur la narration de mon escapade automobile avec Priscilla. Le commentaire est en gras. « Trop drôle ! », me signale-t-on. Je fais la moue. C’est pertinent, comme remarque. Vraiment pertinent. J’hésite à commenter le commentaire. Et puis non. Je vais en fin de document pour compléter mon Rapport.

Cher et fidèle Rapport, j’avais bien cru te perdre. Alors, tu veux que je te raconte des trucs ? Accroche-toi, on fonce dans l’absurdité. Le stylet entre les doigts, j’ai l’impression d’être un Romain devant sa tablette de cire. Suis-je idiot. Un dernier regard en haut du papier-mémoire me fait découvrir les fonctions grammaire et orthographe jusqu’alors bien cachés. On se fiche de ma pomme, décidé-je. Je me frotte alors les tempes plusieurs fois et me lance dans la rédaction. Le temps de rattraper mon retard et c’est l’heure du petit déjeuner. J’entends une exclamation en russe qui provient de la cuisine et un rire qui me semble danois. Le moment est venu d’aller prendre un café et de grignoter des machins. C’est que l’écriture, mine de rien, ça creuse.

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