VOUS AUTRES / Phase III : Compromission / 05

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Per est hilare. Le café ne met personne dans cet état : il a trouvé une bouteille d’eau de vie et s’ingénie à la partager avec Mikhail.

« Ce n’est vraiment pas le moment de se saouler », tonné-je en claquant la porte.

Ils me regardent et haussent les épaules.

« Comme je le disais à ton frangin, pour nous c’est cuit, commence Per en levant son verre. Alors au point où on en est…

— Qu’est-ce qui est cuit ?

— La liberté, le bonheur et tout le reste. Ils ont mis la main sur l’humanité, pas de doute. Nous autres n’avons servi à rien. Nous avons échoué.

— Notre rôle devait être différent de ce que nous croyions, fais-je en adoucissant le ton. Et tout n’est pas terminé.

— Nous avons tous bouffé de la poudre de perlimpinpin, oui. Même pas du parmesan. Tu te souviens du coup du parmesan, au moins ? Encore une guignolerie pour nous berner. Les ovnis n’en étaient pas une, mais il a fallu du temps pour qu’on commence à les prendre au sérieux. Est-ce que ça a fait réfléchir les gens, que des trucs se promènent dans le ciel sans avertir les tours de contrôle ? Même pas. Des prophètes du nouveau millénaire se sont levés pour nous préparer à un âge d’or qu’on nous aurait apporté sur un plateau, on les a pris pour des crétins, des fous, des illuminés. C’est ce qu’ils étaient, mais le message caché, tiens, personne n’a voulu le lire.

— Le message caché ?

— Ouais : bougez pas une oreille, ou on va vraiment venir vous donner la fessée. Cher Ben, si je peux te donner mon avis, prépare-toi à baisser ton froc et à serrer les dents. Ça fait bien longtemps qu’ils attendent. Je te l’avais dit : quand j’étais à l’Agence, les signes, nous les avons décortiqués. Tous, les un après les autres. Les uns relevaient du bête travail de renseignement. Ça cachait les réelles motivations de la boutique. Vite torché. Mais il y avait tout le reste. Surtout ces deux gros problèmes : des soucoupes volantes et des disparitions mystérieuses, même s’il n’y avait à première vue souvent pas de rapport. Un jour j’ai eu l’idée bête de comparer les dénombrements respectifs. Ça ne donnait presque rien, mais comme j’ai des idées tordues, j’ai fait des statistiques farfelues, cartographié les répartitions. La cartographie, c’était intéressant : il y avait des endroits où on disparaissait en masse, et des endroits où les ovnis aimaient beaucoup se montrer. Pour un temps donné les zones à ovnis étaient sauf exception exemptes de disparitions, et réciproquement. Les statistiques ne donnaient pas grand-chose d’autre, ou plutôt nous étions trop concentrés sur cette bizarrerie. Mais le rapport entre visions de soucoupes et disparitions était toujours le même, quelle que soit la période choisie : 1,618033988749 et cetera. Les chiffres dont nous nous sommes servis n’ont bien sûr jamais été rendus publics. Ils sont assez énormes.

— Le rapport se fait dans quel sens ?

— Nombre de disparitions divisé par nombre de soucoupes. Il n’est pas beau, le résultat ?

— Le nombre d’or, oui, j’admets que c’est pas mal. Quoi d’autre ?

— Il y avait aussi les réapparitions. Pas nombreuses au départ, mais en progression constante. Toutes avaient les mêmes caractéristiques : nudité totale du sujet, retrouvé dans un lieu isolé, amnésie initiale suivie d’ecmnésie8 et enfin d’un syndrome des faux souvenirs de grande ampleur. Tout a débuté en 1969 et les facteurs annuels étaient les suivants : un, un, deux, trois, cinq, huit, treize… puis une pause jusqu’en 1989, avec alors un facteur de vingt-et-un. C’était une année faste. Il faut considérer que le chiffre de départ était de cinquante-quatre individus. En 1989, nous en avons donc plus de trois millions cinq-cent mille qui refont surface. En toute discrétion, sans que nul ne s’en aperçoive. Et ça, c’est excessivement suspect. Ensuite, les facteurs s’inversent jusqu’à ce qu’on tombe à zéro.

— Au sujet des dates…

— Apollo 11 pour la première et passage de Voyager 2 près de Neptune pour la seconde. Je n’ai pas trouvé à quoi d’autre ça pouvait correspondre, mais peu importe, je ne sais pas non plus pourquoi il y a eu un trou de quatorze ans. Comme je l’ai laissé entendre, depuis 1995, plus rien. Quelques fausses alertes avec la diffusion de séries comme X-Files ou Les 4400, même si je reste persuadé qu’elles étaient en elles-mêmes des messages.

— Dans cette affaire, on est vite persuadé de n’importe quoi. Évite de t’emballer.

— Ça fait des années que je ne m’emballe plus. À quoi bon… »

Il se verse une petite larme. S’il a d’autres révélations à me faire, autant le laisser boire, puisque ça le rend loquace. Je vais me servir une tasse de café et m’installe à la table pour me faire des tartines de margarine sur du mauvais pain de mie. Mikhail s’est assis dans un coin et se contente de nous écouter. J’ai bien l’impression qu’il voudrait intervenir, mais soit il n’ose pas, soit il préfère que Per déballe tout son sac avant de parler. Je préfère continuer à ne m’adresser qu’au natif de Ribe.

« Dis-moi, demandé-je entre deux bouchées, à quoi bon des soucoupes volantes, puisqu’ils utilisent les portes ?

— Logiquement, il faut déjà poser au moins une porte avant que les… vaisseaux ne servent plus à rien. Je préfère le terme de vaisseaux, tu comprendras que c’est moins ridicule. D’autre part, ceux qui utilisent les portes ne sont pas non plus forcément les mêmes que ceux qui utilisent les vaisseaux.

— Très juste, dis-je en me frictionnant le front. Tu me disais que les réapparitions étaient passées totalement inaperçues. Pas totalement, sinon vous n’auriez pas pu les dénombrer.

— Nous avions très peu de temps pour les détecter, mais c’était suffisant. Les revenants se fondaient presque aussitôt dans la masse et reprenaient vite le cours de leur existence. Même s’ils avaient été enlevés trente ans auparavant. Il y avait pire, pour nous. Un vrai casse-tête. Parce qu’ils revenaient, certes, mais administrativement, ils n’avaient jamais disparu. Il faut bien noter qu’ils avaient le même âge, du moins la même apparence, qu’à leur départ. Ce n’est qu’au moment où ils étaient retrouvés qu’on pouvait les inclure dans le décompte, grâce aux rapports de police. Quelques jours ou même quelques heures plus tard ils étaient officiellement nés trente, dix, ou un an plus tard qu’en réalité. Et toute leur existence avait été reconstruite entre leur enlèvement et leur délivrance, jusqu’à ce que des gens qu’ils n’auraient jamais pu côtoyer se souviennent de leurs chers camarades de classe, par exemple.

— J’aime quand tu n’es pas sobre, Per. Tu deviens beaucoup plus intéressant.

— Je peux me taire, si tu te fous de ma gueule. Maintenant écoute bien. Nous aurions dû en manquer pas mal, des revenants, vu de la façon dont ça se passait. Les rapports auraient dû disparaître, n’est-ce pas ? Mais non. Pas un seul ne nous a échappé. On voulait que nous tenions nos comptes, et que nos comptes tombent juste. Ce n’est pas tout. »

Et hop, rasade supplémentaire en me toisant avec un petit sourire ironique. Je me sers une autre tasse pour faire passer le goût de la margarine et lui fais signe de poursuivre.

« Non, ce n’est pas tout, murmure-t-il. Les statistiques sur les ovnis, les disparitions, les réapparitions, c’était un vrai fouillis, au bout d’un moment. Qu’on y ait déniché le nombre d’or ou la suite de Fibonacci, je veux dire, c’était facile. Mais une fois arrivé à ce résultat, on avait forcément envie d’aller voir ce qui se cachait derrière. Tu vois pourquoi on avait besoin de mathématiciens versés dans la numérologie, d’astrologues, et même d’une voyante ? Tout semblait bon. N’importe quelle piste pouvait être pertinente, et n’importe quel regard pouvait être utile. On en a bavé. C’est la voyante qui a trouvé le truc. Tu sais, on peut critiquer, mais ces gens-là sont habitués à discerner des petits riens qui en disent long. Ce sont la plupart du temps des experts involontaires de la communication non verbale. Bien sûr, là il fallait se battre avec des tableaux de chiffres, mais elle observait surtout les autres. Quand deux statisticiens passent trop de temps sur le même document, relisent plusieurs fois, finissent par passer à autre chose comme à regret, c’est qu’il peut y avoir anguille sous roche. Elle s’est emparée du truc, et alors qu’elle n’y connaissait rien, elle a trouvé certaines régularités troublantes là où personne n’avait rien vu. C’était une dame très organisée. Elle a noté toutes ses remarques, étendu ses recherches, et nous a pondu une grille de symboles bien comme il faut. Un code. Un bon paquet de nos chiffres recouvrait un code. »

Il garde soudain le silence. Je brûle de savoir ce qu’était ce code, ce qu’il signifiait, et il s’en rend parfaitement compte. Tout bon suspens réclame de faire monter la pression, et il sait qu’une petite attente va aiguillonner ma curiosité jusqu’à la faire trépigner d’impatience. Je vais verser mon café refroidi dans l’évier et m’en verse une nouvelle dose de bien brûlant. Voyant que je fais mine de garder mon flegme, il secoue vaguement la tête et reprend.

« Voilà en résumé ce que ça disait : ceux qui étaient partis reviendront, ceux qui étaient venus repartiront, mais tous demeureront métamorphosés.

— Pas très clair.

— J’ai dit que c’était un résumé.

— Alors évite les raccourcis et fais long jusqu’au bout, puisque tu as si bien commencé.

— Je n’ai plus en tête le message complet. Tu penses bien, il faisait trois pages, je n’allais pas m’en souvenir. Tu dois te concentrer sur le dernier terme de la phrase. Pour eux autant que pour nous quelque chose doit se passer. Ce qui était clairement affirmé, c’était qu’ils allaient venir mettre de l’ordre, et effectuer ensuite une certaine opération dont la nature n’était pas spécifiée, mais qui devrait tout bouleverser.

— Pas spécifiée ?

— Ils aiment faire des surprises. Une chose était moins vague : nous savions à peu près dans quel période se situerait l’événement, dans une fourchette de cinq ans. Nous sommes en plein dedans. »

J’ai encore laissé refroidir mon café. Mikhail se tient à califourchon sur sa chaise, tête penchée et bras croisés. Froid ou pas, j’ai besoin de quelque chose qui me réveille un peu plus et avale une gorgée. Ce serait presque meilleur avec des glaçons.

« Je ne pense pas que ce doive être si terrible que ça, affirmé-je bientôt.

— Tout dépend pour qui, répond mon demi-frère slave. Pour certains, la situation sera plus problématique. De notre côté, nous sommes arrivés à peu près aux mêmes conclusions. William aurait pu te dire la même chose. À Moscou, nous avons eu des informations supplémentaires. Un complément de message. Aelis a fait des bourdes. Elle n’est pas la seule, mais elle a commis les plus graves. Certaines seront très ennuyeuses.

— Quel genre ?

— Ses enfants… »

Il a un grand sourire et se tait. Est-ce qu’il ne pourrait pas m’en dire un peu plus ? Non, il a décidé d’en rester là, et de me faire mariner jusqu’à ce que j’en aie des sueurs froides. Quoi qu’il sache, il vaudrait mieux qu’il le dise. Il le fera peut-être quand il l’aura décidé. Je l’espère. Au moins son sourire me rassure. S’il était prévu que nous devions passer un mauvais quart d’heure, il ne ferait pas ce genre de tête.

« Nous sommes ses enfants, dis-je. Quelque chose devrait nous arriver en particulier ?

— Oui, répond-il en se levant. À nous et à tous ceux qui ont parents humains et aliens. Pas comme punition. D’après ce que j’ai compris, nous serons le pivot de leur action. Ce n’est pas Aelis et les siens qui vont l’entreprendre. Ni leurs ancêtres qui veulent revenir mettre de l’ordre. Mon équipe avait aussi reçu un autre message, fourni par le comportement aberrant d’un réacteur nucléaire. Je ne donne pas de détails : top secret, comme on dit. Et d’abord ce serait ennuyeux. Veux-tu que je simplifie tout à mon tour ? Derrière Aelis et ses Anciens, il y a les Grands Anciens. Eux ne veulent pas faire le ménage, ça ne les préoccupe pas. Ils attendent de nous autre chose. Et le message insistait : ce quelque chose, nous devrons le leur offrir. Nous aurons même le droit de refuser. Et tu sais, quand nous avons décrypté le message, nous avons été bien surpris.

— En quoi ?

— C’était tourné bizarrement. Alambiqué et précautionneux. On aurait dit que ceux qui s’adressaient à nous étaient de grands timides. »

Je le regarde avec des yeux ronds pendant une dizaine de secondes. Des timides ? Ah bon ? En secouant la tête, je tire la bouteille vers moi et me verse un doigt d’alcool dans mon café tristement refroidi. Si seulement ce qu’ils attendent pouvait être la recette pour lutter contre la pusillanimité, ça m’arrangerait. Mais je doute.

 

 


Note 8 – L’ecménésie s’apparente à la paramnésie. Mais si la seconde est une sensation de déjà vu, l’ecménésie est une sensation de déjà vécu. Ces phénomènes sont fugaces, ce dont il faut se réjouir, personne ne pouvant par exemple supporter de revivre le même échange stérile avec un guichetier obtus.

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