VOUS AUTRES / Phase III : Compromission / 06

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Après le petit déjeuner je prends soin d’aller m’isoler. Aelis, Bernard et William se sont éclipsés et je n’ai pas eu le cœur de les chercher. Qu’ils s’amusent entre eux, ça ne me dérange pas. Alice est le nez dans son bol, évitant pour je ne sais quelle raison – mauvaise humeur, peut-être – de parler à Per. J’enfile une veste et sors inspecter les environs, me demandant si je ne serais pas tenté par une excursion jusqu’au centre de télécommunications perché là-bas, loin derrière le village. Nous créchons dans un rorbu, une de ces maisons traditionnelles de pêcheurs à moitié perchées sur pilotis au bord de l’eau, devenues pour la plupart pièges à touristes. Le nôtre n’a pas échappé à des rénovations offrant le meilleur confort possible à ses occupants. Pour un peu j’aurais préféré un logement vraiment spartiate comme celui que j’avais fréquenté quand j’étais venu passer mes vacances dans le coin. J’aimerais bien savoir qui l’a loué.

Ce qui me fait penser que j’ai oublié de poser une question à Mikhail : je ne sais toujours pas comment lui et William ont su qu’il fallait venir ici, ni pourquoi, ni quand. Mais ce genre d’interrogations peut attendre. J’ai besoin d’air. De réfléchir seul dans mon coin. Il faut que le Directeur des Cons médite sur le tissu d’invraisemblances qui l’emmaillote depuis pas mal de jours. Non, je suis injuste. S’il y a un con, c’est bien moi, et moi seul.

L’écoulement des jours est un autre problème : j’en ai perdu le compte. Cinquante m’étaient alloués pour ma mission. Cette clause n’a pas été respectée, et d’ailleurs, devenu directeur d’un petit groupe occulte que j’avais, je crois, baptisé Chimère (ou Bordel, même si je crois me souvenir que j’avais abandonné ce choix), je suis seul à devoir me fixer des délais. Il faudra malgré tout que je reprenne une chronologie, simplement pour me tranquilliser l’esprit. Je n’aime rien tant que me fixer des repères. Or cette mission en manque cruellement. J’ai plutôt le sentiment de dériver au gré des événements sans pouvoir me raccrocher à rien, et sans rien pouvoir maîtriser. Voilà qui m’horripile, pour rester dans l’euphémisme. On nous mène en bateau et nous croyons tenir les rames, alors que ce n’est pas le cas. Je me demande même quand nous avons eu de véritables possibilités d’action. Sans doute jamais.

Le port est calme. j’entends un tracteur invisible et des appels : quelque part on décroche le poisson pour l’entasser dans une remorque, sans se préoccuper du cours du reste du monde. C’est aussi bien. S’il est vrai que des étrangers sont déjà en train de s’immiscer dans nos affaires, ce n’est pas une raison pour tout abandonner. J’aimerais pouvoir jeter un œil à la télévision, pour savoir comment va le reste du monde. Peut-être aussi bien qu’ici. Je l’espère.

Me voilà bientôt de nouveau près de l’église. Je croise le gamin qui m’avait fixé, hier, alors que je me sentais si mal – en plein transfert, semble-t-il. Qu’a-t-il vu, lui ? Alice et moi étions ici et ailleurs en même temps, il a fatalement dû remarquer quelque chose. Arrivé à ma hauteur il lève le nez et sourit. Un sourire que je lui rends bien volontiers. Il s’adresse alors à moi, parlant lentement comme s’il espérait que je le comprenne. Naturellement il n’en est rien, puisque je n’ai jamais appris le norvégien, et j’écarte les bras en signe d’impuissance. Il sourit encore, rit presque, puis prenant un air grave m’attrape la main pour y glisser un objet métallique et froid. Un dé. Un dé argenté dont les faces s’irisent au soleil. Il ne me laisse pas le temps de regarder et referme mes doigts dessus, très fort, rajoute un mot ou deux d’un ton insistant et se sauve en courant.

De quoi m’a-t-il fait cadeau ? Ça ne peut pas être un objet anodin – il avait l’air trop sérieux en le déposant dans ma paume. Tandis qu’il disparaît, petit messager fugace, une ombre elliptique passe dans le ciel. J’ai soudain la crainte que ce soit un vaisseau venu d’outre-espace, comme on dit parfois dans les mauvais romans, mais ce n’est qu’un nuage. D’autres suivent, venus du sud. Si je ne me hâte pas, ma promenade s’achèvera sous la pluie. Je reprends ma marche, sentant un picotement dans la main droite, la main qui serre le dé d’argent, les six faces d’un petit mystère qui vient se rajouter aux autres.

Je n’ai pas le temps d’arriver au fond bout du village. La pluie m’a déjà rattrapé, fine mais drue. Il faut rentrer en hâtant le pas, dans le vain espoir de ne pas revenir trempé. Le plafond de nuages descend peu à peu. Ce n’est bientôt que murmures d’eau, et la lassitude me reprend. Je ne devrais pas être ici pas plus que je n’aurais jamais dû être ailleurs. Je me sens prisonnier d’une situation fausse, pourtant ce dé métallique qu’enferme mon poing est tout ce qu’il y a de plus concret, signe évident que tout n’est pas mystification, encore que je n’en sois même pas convaincu. J’ai envie de me dépouiller de tout, de retrouver mon existence d’avant la mission et ses circonvolutions stupides. Il n’y a rien à faire de tout ceci, nous sommes tels des naufragés emportés sur un esquif précaire, sans même me semble-t-il l’espoir d’échouer sur un rivage hospitalier.

Il n’est pas très étonnant que mes pensées suivent résolument les mêmes chemins. Depuis le début j’avance en aveugle, butant sur des obstacles incongrus, me posant de mauvaises questions. Pas une seule fois je ne me suis réellement étonné des développements auxquels j’ai été confronté. On m’a dressé à accepter les étrangetés, c’était une nécessité du métier, même si je ne devais rien en faire. Il est rare que de codes cachés dans les pages de livres ou de magazines, une fois déchiffrés, permettent de déceler des horreurs innommables. D’ailleurs, ainsi que je l’ai dit il y a désormais bien des pages, nous déchiffrions du vide, cherchant à tout prix des codes où il n’y avait rien, supputant et glosant en fiers imbéciles que nous étions. J’ai donc appris à ne me jamais laisser perturber, ce qui en soi pourrait être un avantage en certaines situations. Mais un inconvénient majeur dans la poursuite d’une mission qui veut sans complexes étendre ses implications bien au-delà du nuage d’Oort9.

Lorsque je regagne ma chambre, je n’ai plus qu’une envie : prendre le prochain bateau pour Bodø, traîner jusqu’au sommet du Rønvikfjellet10, admirer la vue, et me foutre dans le premier train pour Oslo. Pas sans avoir fait une longue station sous la douche, histoire de me réchauffer. Je plonge le dé dans une poche et m’empare d’une serviette épaisse comme un édredon puis m’élance vers la salle de bains, empressé de m’ébouillanter. Dans le couloir je croise William qui a envie d’ouvrir la bouche, mais je lui fais comprendre que ce n’est vraiment pas le moment, et qu’il pourra solliciter un entretien quand je n’aurai plus l’apparence et l’humeur d’un chaton trempé. Hormis deux araignées, c’est le seul être vivant qui traîne aux environs, mais de vagues bruits derrière des portes laissent deviner que chacun s’est enfermé chez soi. Au moins je n’aurai pas à patienter en faisant les cent pas pour qu’on ne me pique pas mon tour.

Je claque presque la porte derrière moi et jette la serviette sur le radiateur avant de me débarrasser frénétiquement de mes chaussures, de mon pantalon et de tout le reste. C’est en me retournant pour me précipiter vers les robinets que je découvre le truc qui cloche. Le genre de truc qui fait plus de un mètre quatre-vingt, et que les filles aiment bien contempler. Cet exemplaire unique, assis sur le rebord émaillé de la baignoire, et qui n’était pas du tout là quelques secondes plus tôt, c’est Rupert. Il me tient en respect avec un gros flingue. J’ai une petite hésitation, mais je ne gueule pas pour donner l’alerte. Quand on est à poil on ne joue pas au plus con. Je me contente de le fixer bravement avec dans la tête cette petite pensée qui manque me faire sourire : et des comme ça, t’en as déjà vu, des comme ça ? Mais, me jugeant finalement fort peu drôle, je m’appuie contre le mur en croisant les bras, et attends qu’il se décide à faire preuve d’un peu plus de politesse.

 

 

 


Note 9 – Le nuage d’Oort, du nom de l’astronome néerlandais qui en a réémis l’hypothèse en 1950 après que l’idée eût été proposée en 1932 par son confrère estonien Ernst Öpik pour expliquer l’origine des comètes à longue période, serait un vaste réservoir sphérique de corps célestes (essentiellement de noyaux cométaires) orbitant autour du soleil à une distance comprise entre 0,66 et 2,5 années lumière.

Note 10 – C’est le plus proche sommet, juste au nord de la ville. Un peu plus de cent-cinquante mètres d’altitude, donc pas grand-chose, mais ça fait une jolie ballade.

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