VOUS AUTRES / Phase III : Compromission / 07

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Il lui faut quand même pas mal de secondes pour abaisser le canon en direction du carrelage. Même si la pièce est bien chauffée, ma petite excursion m’a refroidi jusqu’à la moelle et j’ai une désagréable chair de poule. Comme il n’a pas l’air décidé à aller tirer sur les mouettes, je peux faire une croix sur ma douche, et oublier toute espérance de retrouver une température corporelle digne d’un être humain. De toute manière, j’ai le cœur qui bat maintenant tellement fort que je me sens plus disposé à frôler l’infarctus qu’à m’ébouillanter la couenne. Le souffle court, il me faut éviter de haleter bêtement comme un cabot qui viendrait de galoper après une baballe, et ce n’est pas facile de garder une contenance. Mais voilà mon Rupert qui plisse les yeux et sourit.

« Tu te demandes ce que je fais là ? »

J’adore les questions pleines d’originalité. Bien sûr que je m’interroge. Et surtout, je ne vois pas comment il a pu s’introduire dans la pièce sans que je m’en aperçoive. Impossible par la lucarne, même un contorsionniste n’arriverait pas à passer. Il est tout aussi difficile de croire qu’il était planqué au fond de la baignoire. J’espère qu’il va m’expliquer.

« Tu aurais pu me choper ailleurs. J’étais en balade, ce n’était pas difficile de me sauter dessus à l’extérieur.

— Oui, mais c’était moins drôle. Là au moins l’élément de surprise est total.

— Pas qu’un peu. Tu pourrais dire ce que me vaut l’honneur de cette visite ? »

Il secoue la tête et accentue son sourire. Qu’est-ce que vous voulez, cet air narquois c’est le genre de truc qui me donne envie de flanquer des baffes, mais je ne suis pas dans la situation idéale pour me laisser aller à d’aussi primaires impulsions.

« À ton avis ?

— C’est pas pour tailler une bavette sur la pluie et le beau temps. Mais abrège, j’ai froid.

— Et tu as la trouille. Je vois ça, tu as le zigoto tout recroquevillé. Si ça peut te rassurer, tu ne risques rien.

— Quand on a un pétard pointé sur soi, on doute.

— Peut-être, mais tu peux me faire confiance. »

Pause. Il se passe une main dans les cheveux et me dévisage avec comme un brin de pitié dans les yeux.

« Alors, tu en es où de tes aventures ? fait-il à mi-voix.

— Comme tu vois, ça vire à l’escapade touristique.

— Tu trouveras la virée un peu moins sympa quand tu auras eu vent de la suite du programme concocté par Aelis.

— Et naturellement tu vas me le révéler.

— Sois pas pressé, Ben. On a d’abord bien d’autres sujets à discuter.

— Alsyns, Stéphane Chavel et tout ça ?

— Si tu crois qu’Alsyns est un problème tu te fous le doigt dans l’œil. Et Chavel est bel et bien mort dans son accident. Tu peux me croire. Inutile de demander à ta mère si c’est vrai ou pas, c’est une menteuse de première bourre.

— J’étais sur Alsyns, et…

— Pauvre naïf, rétorque-t-il. Vous n’avez jamais quitté la Terre. On vous a brandi une baguette magique sous le nez et vous avez plongé tête la première dans la foire aux illusions.

— Qu’est-ce qu’on fait ici, alors ?

— Je crois que pas grand monde ne va vouloir te répondre. Sauf moi, mais je ne sais pas encore si j’en ai envie. »

Et zut. Je ne vois pas où il veut en venir, ce qui pour l’instant est une préoccupation mineure. J’irais volontiers me poser le cul sur le radiateur pour ne pas continuer à frissonner, et d’ailleurs c’est que je fais. Je fais de la serviette un coussin et m’assois sans que le canon noir de la jolie pétoire de Rupert ne réagisse.

« Tu n’as peut-être pas envie de me raconter tes histoires, mais on ne va pas rester là toute la journée.

— Tu es monté jusqu’à l’émetteur ? En passant par le tunnel ?

— Tu sais bien que non.

— Dès que tu en auras l’occasion, fais-le.

— Et pourquoi ?

— Parce qu’on t’attend. Organise donc une randonnée avec les autres, sauf Aelis et Bernard qui ne seront pas les bienvenus.

— Tiens donc.

— Parce que Vous Autres seuls êtes invités. »

Il insiste si lourdement sur les majuscules que je les vois presque, en gras italique taille cent-vingt.

« Il va falloir me déballer le reste.

— Le reste ne sera déballé que là-haut. Maintenant, je peux quand même te dévoiler une chose. Je suis là pour m’assurer qu’on ne vous forcera pas à quitter l’île sans y être allés.

— Je ne comprends pas. Aelis nous avait dit que tu…

— Que je faisais partie du harem du fils Chavel ? Franchement, comment est-ce que tu as pu gober ça ? Je travaille contre elle, c’est sûr. Mais pas pour eux.

— Pour ça, alors ?

— Il faut quand même en garder pour plus tard. »

Je crois que je le gratifie alors de mon plus mauvais regard depuis que je suis né. Il rigole avec cette douceur qu’il utilise de préférence pour emballer les filles et se lève.

« Je vais te laisser prendre ta douche. Au fait, si tu te demandes comment je suis rentré, c’était par la porte. Tout bêtement. Mais moi aussi je sais parfois me servir d’une baguette magique, c’est pour ça que tu ne m’as pas vu. »

Et il sort gentiment, en faisant attention que personne ne traîne dans le coin, puis s’éclipse en refermant la porte qui grince à peine. Je laisse échapper une profonde expiration. C’est sûr que je suis plus calme qu’il y a quelques minutes, que je suis un peu réchauffé, mais je n’ai plus trop les idées bien en place. J’ouvre les robinets. Si je nettoie mes pensées en les arrosant d’une flotte bien chaude, peut-être que je les aurai ensuite plus nettes, mais ce n’est pas sûr. Et je bondis à mon tour dans le couloir, parce que d’un coup je me demande où il a bien pu filer, pour tomber nez à nez avec Priscilla.

« Tu veux me sauter dessus sans préliminaires ? glousse-t-elle, manifestement complètement revenue à elle.

— Tu n’as vu personne ?

— Un cinglé tout nu, mais c’est tout.

— Tu me rassures. »

Façon de parler. S’il réussit à apparaître et s’évaporer comme bon lui semble, je dois trouver ça inquiétant. Je veux retourner dans ma douche sans donner l’impression que je me comporte bizarrement, et trouve bon de déclarer que j’ai entendu une voix que je ne connaissais pas. Une voix menaçante. L’explication est tellement nulle qu’elle ne risque pas de me croire, et je vais passer pour encore plus allumé mais qu’importe. Je retourne fouler le carrelage et grimpe enfin dans la baignoire. Avec l’espoir de prendre enfin cette fichue douche, mais aussitôt on tambourine à la porte.

« Ce n’est pas verrouillé, gueulé-je à l’adresse du malotru qui ose encore une fois me contrarier, et voilà Priscilla qui pointe le bout de son museau.

— Il se passe quelque chose, assène-t-elle avec l’air de mettre plein de sous-entendus dans son affirmation.

— Mais non.

— Ne te fiche pas de moi. »

Je me drape dignement dans une serviette, parce que vu comment tournent les choses, il vaudrait mieux que je conserve un minimum de décence.

« Rupert est dans les parages. Il m’a surpris dans la salle de bains et…

— Et il ne t’a sans doute pas violé sur le carrelage. Comment ça se fait qu’il soit ici ? Qu’est-ce qu’il nous veut ?

— Une question à la fois, s’il te plaît. D’après lui, il veut simplement s’assurer que nous allons bien visiter un tunnel.

— Un tunnel ? Quel tunnel ? Il y a un tunnel par ici ?

— Celui qu’emprunte la route en montant vers le centre de communication de l’Otan.

— Et il a quelque chose de spécial ?

— Il faut croire. Mais pas un mot à Aelis ni à Bernard. Ils ne sont pas invités. D’accord je ne veux pas attribuer trop de crédit à Rupert, mais comme nous avons été bernés plusieurs fois de suite, j’ai pris le parti de ne plus faire confiance à personne, et en même temps de ne pas me défier plus que nécessaire.

— Même de moi ?

— Même de toi. Même de cette fichue baignoire dans laquelle j’aimerais bien rester assez longtemps pour prendre une douche.

— Élégante façon de me congédier. Tu veux que je rassemble les troupes et que je mette tout le monde au parfum ?

— Je crois que ce n’est pas la peine. Après tout, il pourra bien le faire lui-même. »

Elle a un petit haussement d’épaules et tourne les talons. Je dois encore une fois sortir de la baignoire pour fermer la porte, jette d’abord un œil à droite et à gauche, et ferme le verrou. Enfin seul, je peux constater que la tuyauterie émet des hoquets comme si elle se moquait de moi. Je supporte l’affront durant quelques minutes que j’aurais voulues plus apaisantes et, après m’être frictionné de la tête aux pieds, prends une décision capitale : s’il ne pleut plus, j’embarque tout le monde pour une sortie de groupe, en rangs par deux. En sortant de la salle de bains je constate qu’un soleil radieux illumine l’île. Bien que je ne souhaite pas tellement me précipiter, je juge encourageant ce signe du ciel. Et comme on dit, mieux vaut battre le fer tant qu’il est chaud. Du moins, sauf s’il est trop brûlant.

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