VOUS AUTRES / Phase IV : Transmission / 01

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Bon ! Je n’ai pas besoin de gueuler des ordres, Rupert s’en est effectivement chargé à ma place. Trois voitures nous attendent, l’une pour Aelis et Bernard, les autres pour le restant de la troupe. Comme j’avais cru comprendre que seuls les Vous Autres étaient conviés, je m’interroge, mais Rupert s’empresse de m’indiquer qu’il y a eu de nouvelles instructions. Sachant que je saurai bientôt de qui ils émanent, je me pare d’un sourire niais et m’installe à côté de Priscilla qui, étrangement, est devenue glaciale et crispe ses adorables petits poings sur ses genoux.

Quelques minutes suffiront pour nous emmener. Je profite de ces quelques instants pour savourer une dernière fois le paysage, certain que je ne le reverrai pas de sitôt. Je suis sûr que dans le tunnel nous allons rencontrer le Roi de la Montagne et que nous ne ressortirons pas par le même chemin qu’à l’aller. Avec des intuitions comme ça, je suis bien avancé, mais comme d’habitude je fais avec. Au cas où je me tromperais, ma furtive contemplation m’aura au moins écarté de plus insondables pensées.

J’en viens pourtant réduit à me demander ce qu’il faut entendre par le Vous Autres de Rupert. La formule est à la fois sibylline et limpide : nous avons tous quelque chose de très spécial qui nous aura placé dans cette si délicate situation. Nous saurons bientôt de quoi il s’agit, et ce n’est certainement pas un sixième sens capable de détecter le rayon fromages des hypermarchés, parce que ce serait trop beau. Je pense désormais intimement que c’est une histoire de liens familiaux, même si ça ne m’éclaire guère sur Per et Priscilla. Leur implication, conclus-je, militerait pour une réfutation de mon hypothèse. Je ne peux qu’attendre d’y voir plus clair.

Les nuages s’accumulent de nouveau, bientôt une pluie drue tambourine sur l’habitacle. Je en sais pas ce qu’on attend pour partir, et pianote sur l’accoudoir pour montrer mon irritation grandissante. Le chauffeur est un blondinet placide qui lit le Dagbladet avec application. Attendre ou pas, il s’en moque bien, lui il est sans doute payé à l’heure. Entre la pluie qui ruisselle, l’attente qui s’éternise et Priscilla qui grince maintenant des dents, je ne sais pas ce qui est le plus exaspérant. Je finis par donner un coup de coude à ma blonde qui ne s’enthousiasme hélas pas pour le jeune mâle nordique juste devant elle et elle grimace en me fusillant du regard.

Assis à l’avant, Mikhail se met à siffloter du Borodine, puis s’interrompt et se retourne.

« Personne n’aurait une histoire drôle à raconter ?

— Celle du fou qui repeint son plafond, si tu veux, dis-je en tentant de sourire. Ou alors je te livre la saga de ma mission, c’est assez marrant, mais dans le genre c’est assez long.

— Je connais l’essentiel. C’était dans un livre que j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres.

— Ah ! le coup du livre, on te l’a aussi fait ?

— Il ne racontait pas ma mission, mais la tienne. C’est une différence importante. Je peux ajouter quelque chose qui ne te fera pas rire ?

— Tu peux toujours.

— Le livre s’interrompait en plein milieu. Les pages relatives au jour même de ma lecture étaient vides. Mais le lendemain, je trouvais celles qui concernaient la veille et n’existaient pas alors. Pourtant je l’avais mis dans un coffre. Lui-même dans une salle forte. Elle-même dans un bâtiment protégé de façon à ce que même une fourmi non autorisée ne rentre pas.

— Tu as raison, ce n’est pas drôle. »

Il secoue la tête et tente de regarder dehors. Le vent s’est levé, ça a tout l’air d’être le début d’une tempête. Ou d’un petit grain, ce qui pour le moment ne fait aucune différence. Puis il se retourne encore et semble hésiter, me jette un regard et s’installe mieux en dévisageant Priscilla.

« Mademoiselle, demande-t-il doucement, puisque nous sommes entre nous, comment avez-vous fait pour rendre aussi crédible un frère qui n’a jamais existé ? »

Je reste bouche bée. Priscilla se crispe de nouveau, mais un masque de colère descend sur son visage. En tout cas elle ne répond rien et il répète sa question.

« Fous-moi la paix, connard, réplique-t-elle alors presque en criant.

— Seulement si vous dites la vérité, mademoiselle. Sinon je vais devoir insister. Mais je sais certaines choses que mon frère ignore, et que je serais enchanté de lui apprendre. Beaucoup de choses. Per et son équipe ont fait des statistiques, nous avons pu mener nos investigations plus loin. Vous n’êtes pas restée qu’un chiffre. Vous êtes devenu un rapport. Un rapport très intéressant. Si les statistiques n’avaient pas comporté quelques anomalies, vous auriez été tranquille. Mais il y avait Priscilla van Eck, Martin Sachsenberg, et Peter Wahlstein qui nous intriguaient. Nous nous sommes occupés de vos cas. Dommage que vous seule soyez encore là, et que les deux autres aient une seconde fois disparu. Mais leurs situations semblaient tout à fait différentes de la vôtre. Hélas, nous avons toujours manqué d’informations à leur sujet. »

Vent et pluie. En effet c’est un grain, pas un petit, et il sévit surtout à l’intérieur d’une automobile.

« Tu es une réapparue, c’est ça ? demandé-je comme pour signifier que j’existe toujours.

— Je suis qui je suis. J’ai un frère. J’ai eu un accident qui m’a laissée amnésique durant quelques jours, mais j’ai bien un frère, je te le jure.

— Amnésique, toi aussi ? Tu fais la paire avec Duprey, on dirait. En tout cas il faudrait m’en parler, lui reproché-je plus doucement que je ne l’aurais souhaité.

— Elle ne pourra pas, rétorque Mikhail. Même si elle voulait elle en serait incapable. Elle n’a jamais pris le temps de peaufiner assez son scénario. Elle croit à son début d’histoire, mais il est faux, elle le sait, et elle croit que tout le monde aura gobé ses inventions, ce qui a presque réussi.

— Menteur ! beugle-t-elle.

— Vous essayez de vous persuader que vous êtes dans le vrai, mais vous savez très bien que ce n’est pas le cas. En fait, oui, vous avez un frère, mais pas celui que vous dites. »

Il grimace. Je sens de curieux picotements dans mes mains. Continue, songé-je soudain. Continue, je suis sûr que tu vas donner raison à l’une de mes certitudes, et à celle d’Alice.

« Trois demi-frères, pour être précis, ajoute-t-il alors en me faisant un clin d’œil. Et j’espère que ça ne vous dérangera pas. »

Je me tasse dans mon siège. Pressentiments, je vous hais.

« Tu pourrais préciser ? demandé-je d’une voix indécise.

— Pas besoin d’un dessin, Benoît. Seul un idiot ne comprendrait pas ce que je viens de dire. »

J’aurais soudain bien envie de me bouffer les mains pour me réveiller, tant cette discussion a l’apparence d’un mauvais cauchemar. Ma capacité d’absorption des surprises radicales a atteint ses limites. Qu’on me pousse encore un peu, et j’aurai besoin de me ruer dans le rorbu pour aller voir si Per n’aurait pas laissé assez de gnôle pour que je puisse me saouler à mort et tout oublier. Tiens, puisque je pense à lui…

« Et Per ?

— Per ? Non, ne t’inquiète pas pour lui, tu n’auras pas à l’appeler tonton. Mais nous ne savons pas grand-chose de lui.

— En fait, tant mieux, dis-je, à peine soulagé.

— Oui, tant mieux. »

Il me gratifie d’un sourire triste que je lui renvoie. Et nous en restons là, car le Dagbladet s’est abaissé, et le moteur ronronne. J’ai le curieux sentiment qu’on nous a laissé le temps d’avoir cette petite discussion avant d’y aller. Ce n’est qu’une idée. Mais je m’en méfie. Elle pourrait être juste, et je n’aimerais vraiment pas ça.

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