VOUS AUTRES / Phase IV : Transmission / 02

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Je peux éviter de raconter le trajet. Ce sont toujours quelques paragraphes de gagnés, et un temps précieux épargné, ce qui me permet de passer immédiatement à l’essentiel sans m’égarer dans la description de la pluie qui bat les vitres et des essuie-glace qui gigotent frénétiquement, même si sur le plan littéraire ce pourrait être très intéressant. Le ciel a des apparences de mercure quand nous entrons dans le tunnel, qui a l’air bien commun sur les premiers mètres, mais se retrouve soudain bouché par un vaste mur nacré et luminescent. Tout le monde descend, les voitures repartent, et un petit troupeau se rassemble autour de Rupert, qui tient Aelis et Bernard en respect avec une massue dorée et crépitante d’électricité qu’il brandit en leur direction sans faiblir. Le truc doit être efficace, parce qu’Aelis tire une tête qui en dit long sur son désarroi.

« On y va », lance-t-il en réponse aux multiples regards qui l’interrogent. « Chacun son tour. Benoît, tu l’honneur de passer en premier. Pas d’inquiétude, tu vas être très bien reçu.

— Je n’en espère pas tant.

— Tu n’as pas perdu ton dé, j’espère ?

— Le dé ? Dans ma poche.

— Alors ne perds pas de temps et traverse. »

Je ne me le fais pas dire deux fois, parce que la massue qu’il tient ne m’incite pas aux réticences, et avance d’un pas décidé. Quand j’arrive à quelques mètres du mur, celui-ci devient un splendide miroir géant. Derrière moi, on m’observe en retenant son souffle. Est-ce idiot. Je m’octroie juste une pause pour soupirer, et fonce en avant, tête légèrement baissée par un réflexe débile. Et si lors de ma première expérience, dans les sous-sols de Paris, je n’avais rien senti de la traversée, cette fois ça chatouille et picote dur. Et surtout, ça s’éternise. C’est comme si j’étais étiré un peu dans tous les sens, puis dans un seul, jusqu’à devenir une simple ligne qui s’entortille alors en pelote. Je n’ai plus aucune sensation de mon corps, mais des rumeurs colorées me traversent, qui se précisent peu à peu, et enfin de l’écheveau de rien sont tirés deux bras, deux jambes, une tête et un tronc.

Un bref examen me permet d’affirmer que je suis entier. Puis je me permets d’étudier l’endroit où je suis arrivé. C’est une grande pièce blanche, dallée de verre translucide et lumineux, meublée d’un lit, d’une table, d’une chaise, mobilier verdâtre tout droit sorti d’une époque Louis quelque chose. J’ai déjà vu cet endroit. Quelques instants me suffisent pour me souvenir, et pour me donner une envie de rire. Cette chambre est directement inspirée de celle de la fin de 2001.

J’en fais le tour. Aucun indice ne me livre les raisons de ma présence dans ce décor de cinéma. J’effleure la table. Le couvert est mis, non pour une personne, mais pour deux. Sur la table de chevet, les Chroniques d’Alsyns et Trop Tard !me narguent. Je néglige les Chroniques pour ouvrir le roman de ma Mission, parcours les chapitres que j’avais évité de lire lorsque je l’avais acheté. Tout mon rapport y figure, dans le moindre détail, tel que je l’ai rédigé, ce qui n’est pas une mince différence par rapport à l’exemplaire que je connaissais, romancé à outrance quoiqu’exact, et développant des événements futurs que je m’étais refusé de connaître. Celui-ci s’interrompt aux dernières lignes que j’avais rédigées. Des feuillets vierges suivent, assez peu en fait. Je sais au moins que je n’aurai plus trop de pages à écrire.

Je repose le volume et fais quelques pas qui résonnent doucement. Pourquoi attend-on avant de se montrer ? Et surtout, pourquoi suis-je aussi indifférent à tout ceci ? Je m’y sens soudain tout à fait étranger, comme si ce n’était pas moi qui avais eu à me confronter à toute cette accumulation d’énormités qui m’ont mené… ici. J’y suis, pourtant, et me mords les lèvres en silence. Quoi que l’on veuille de moi, je demanderai en retour de réintégrer une existence calme et limpide. Ce serait la moindre des choses qu’on me l’accorde, car j’estime avoir donné assez pour mériter qu’on me fiche définitivement la paix.

« Crois-tu vraiment ce que tu penses ? »

La voix claque dans le silence, pourtant le ton est aimable. C’est que la configuration des lieux donne à n’importe quel son un aspect dur et agressif. Avant de me retourner, je réponds avec une légère pointe d’amertume,

« Peut-être pas, mais il faut bien penser quelque chose.

— Amusant, comme réflexion. »

Comme au cinéma, je pivote au ralenti. Ces yeux, il me semble que ce sont ceux de Rupert, que je reconnaîtrais entre mille. Mais vieillis, si vieillis, derrière de misérable petites lunettes rondes ! L’homme qui se tient là, cheveu épars et visage émacié, et qui tient plié sur son bras un imperméable noir, ne me dit rien. Ou pas grand-chose. Je crois avoir entendu parler de lui, mais je n’arrive pas à me souvenir quand et encore moins pourquoi.

« Tu venais de passer un dimanche à la campagne. On a évoqué mon sujet quand tu es revenu. J’avais voulu approcher deux de tes amis. Mais il n’était pas temps, et surtout je n’en avais pas le droit, car c’est à toi seul que je devais parler.

— Ah ! fais-je en me souvenant de Clémalanges, et du massacre de micros à mon retour. Et que me vaut l’honneur de cette rencontre ?

— Chaque chose en son temps, répond-il en hochant la tête avant de désigner la table. Nous devrions manger. Les meilleures discussions sont celles que l’on tient durant un dîner, ne crois-tu pas ?

— Je ne suis pas très sûr, mais si vous l’affirmez, je suis disposé à vous faire confiance. »

Un petit chariot est apparu en toute discrétion, chargé de plats qui sont tenus au chaud sous des cloches de verre. Je vais pour m’asseoir, mais il m’interrompt.

« J’aimerais que tu me donnes le dé. C’est le vingt-septième, sais-tu ? Le vingt-septième et le dernier.

— À quoi va-t-il servir ?

— À ouvrir la vingt-septième et dernière porte. »

Il dépose l’imperméable sur le lit, en lisse le col et va se poser devant une assiette. J’hésite un peu et m’installe face à lui. Avec un hochement de tête, il me sert une soupe épaisse et onctueuse, puis claque de la langue et agite une cuiller en me regardant.

« Bon, fais-je, je crois qu’il faut qu’on cause. »

La phrase l’amuse. Il faut dire, c’est celle qu’on utilise traditionnellement dans les couples à problèmes quand l’un des protagonistes sent que la dernière offensive avant rupture doit être lancée. Et puis j’y ai mis le ton adéquat.

« Est-ce que tu aimes ta Mission ? fait-il d’une voix mielleuse.

— Pas plus que j’aime les putois. Peut-être même moins.

— J’espère que ça ne te dérange pas, que je te tutoie ? C’est que nous ne sommes plus habitués aux distances du vouvoiement.

— Peu m’importe, ce n’est pas l’essentiel. D’ailleurs, si vous commenciez par vous présenter ? Et par me dire ce que c’est que ce cirque ? maugréé-je en désignant la pièce d’un geste large.

— Je suis… nous… bon. Je suis un émissaire. Rien de plus. Je viens porter une requête. En contrepartie j’accéderai à la tienne. Je la connais déjà.

— Ça m’éclaire beaucoup.

— Nous avons un peu de temps. Pourquoi faudrait-il que tout soit dit d’un seul coup ? D’abord ça n’aurait pas de sens. » Il avale une gorgée et reprend : « Bien, ta Mission. L’as-tu comprise ?

— Il n’y a jamais eu de Mission, lancé-je abruptement. Rien qui soit digne de porter ce nom. Ce n’était qu’un vaste… qu’un vaste… foutoir insensé. D’ailleurs si ça se trouve, je suis chez les dingues et j’hallucine tout ça.

— Ce serait pratique. Mais un peu simple.

— En tout cas, d’un certain côté, bien plus confortable. »

J’avale ma soupe à grands coups de cuiller rageurs. La colère m’ouvre l’appétit et je lorgne avec concupiscence sur la viande en sauce qui suivra.

« Cette Mission, c’est vrai, n’était pas celle que tu croyais. Tu l’as menée à ton insu. Excuse-moi, je dois préciser : vous tous avez joué les rôles qui vous étaient assignés. Même Aelis, même Bernard. Tous deux ont cru s’imposer dans le cours des choses, pouvoir le changer, ou plutôt le figer. Ils avaient un seul ordre : ne pas perdre le contrôle. Ils garderont leurs illusions. Le contrôle, nous seuls l’avons, depuis longtemps.

— Si vous contrôlez tout, quel sens a cette Mission ? fais-je sans relever qu’il vient d’utiliser le passé.

— Aucun, peut-être, si nous avions dû nous passer de vous. Te souviens-tu de quel mal souffre Aelis ? Tu l’as lu dans les Chroniques d’Alsyns.

— Elle ne rêvait pas. Elle formait un couple avec Aels, qui rêvait pour elle, mais il finissait par s’enfuir. Elle avait un besoin vital de ses rêves, d’ailleurs ils ne lui suffisaient pas. Mais, quel est le rapport ?

— Les derniers événements devraient t’éclairer. En fait, tu sais tout ce dont tu as besoin, mais je peux t’aider à récapituler.

— Il me faudrait d’abord une précision. Soit vous êtes d’Enettl, donc de la… race d’Aelis, soit vous êtes un de leurs Anciens, soit vous faites partie des Grands Anciens.

— Ne sois pas si paresseux. Tu peux facilement le deviner.

— La première option était purement rhétorique et n’avait aucun sens, parce que vous me semblez avoir été assez clair sur le fait que vous n’étiez pas de leurs semblables. La seconde je n’y crois pas, tout simplement en raison de certains propos de Mikhail, qui eux me laissent conclure que vous êtes un des Grands Anciens. Pourtant, si c’est le cas, vous ne payez pas de mine.

— Qu’est-ce qu’il te faudrait ? Que nous apparaissions en habits de lumière, dégageant quelque aura d’un sublime incomparable ?

— Sans doute pas. En tout cas vous venez de répondre à mon interrogation. »

Il sourit à peine. Je termine ma soupe, il prend nos deux assiettes, les jette vers sa droite et elles disparaissent en plein vol. Je les ai suivies du regard, sidéré, et cligne des yeux en considérant mon hôte. De nouvelles assiettes ont remplacé les précédentes, emplies de lasagnes. Je grimace. Plus de viande en sauce, alors ? D’autant que depuis la farce que m’avait faite Priscilla, c’est un plat qui n’a plus mes suffrages.

« Des lasagnes et des soucoupes volantes, dit-il en souriant cette fois largement. Rien qui te soit étranger.

— Vous avez de l’humour.

— Nullement. Je me sers du vôtre, rien de plus. Et voilà, en fait, le cœur du problème et de notre requête. »

Je l’observe un moment. Il a l’air épouvantablement sérieux. Est-ce vraiment le sens de l’humour qui les tarabuste ? Le fait de ne pas en avoir ? Il y a tant de gens qui en sont dépourvu, je ne vois pas pourquoi ce serait source d’embarras. Il doit s’agir d’autre chose que d’une incapacité à appréhender les blagues.

« Les lasagnes n’ont pas l’air de te plaire, soupire-t-il. Nous pourrions passer tout de suite au dessert, qu’en dis-tu ? Tarte aux mûres et framboises avec de la chantilly.

— Je ne cracherai pas dessus. Mais ça me rappellera un autre dîner. Celui de l’Auberge Saint-Hubert.

— Je n’y peux rien. Après tout, c’est toi qui fixes le menu. »

Gros silence bien lourd. Les assiettes aux lasagnes regagnent le chariot, puis il se penche et ramène deux portions de tarte.

« Moi ?

— Toi. »

Le silence retombe. Je tripote la petite cuiller et avale une bouchée. Délicieux, mais mon esprit est ailleurs. Va-t-il enfin dire tout ce qu’il me cache ? Est-ce qu’il va me la cracher, leur requête ?

« Ne te laisse pas gagner par la mauvaise humeur et mange. Nous avons tout notre temps. Et même plus que cela. »

Je secoue la tête. Une bouchée pour papa… Mais ce truc de gosse ne fonctionne pas. Je n’ai plus faim. Je me force, mais l’appétit a été coupé. Nos deux paires de mâchoires emplissent la chambre de sonorités triviales, et c’est soulagé que je passe une dernière fois la serviette sur mes lèvres.

« Et si nous en venions à ce qui nous réunit ? réclamé-je enfin avec amertume.

— Après le café », assène-t-il à mon grand désespoir.

Je débarrasse la table, repousse le chariot qui me gène un peu. Bien entendu, mais ce n’est pas vraiment une surprise, lorsque je me redresse le café est servi.

« Il manque le sucre », fais-je.

Et le sucrier d’apparaître soudain sur la nappe, ce qui ne m’étonne absolument pas. Je soupire, touille, bois et attends. Lui n’est absolument pas pressé, qui avale infime gorgée après infime gorgée. Il n’est peut-être pas pressé, moi j’aimerais que cet entretien vienne à son terme dans des délais raisonnables. Et comment se fait-il qu’au bout d’une trentaine de gorgées, il n’aie pas encore bu le contenu de sa tasse ?

« Tout est une question de temps », dit-il comme en réponse à mes pensées. « Tout. » Puis il se tait pour me laisser méditer ces quelques mots. Ma foi, la méditation n’est pas mon exercice préféré, et je me cale mieux dans ma chaise de style Louis Numéro Inconnu en attendant qu’il me fasse part de ses plus profonds secrets. Mais il n’est pas pressé, et je contemple la chambre. Fort jolie, il est vrai. Même les statuettes dans leurs niches – curieux, je ne les avais pas remarquées – sont fort plaisantes. Mais aussitôt je me crispe en reconnaissant en l’une d’elles Alice, en l’autre Priscilla, Per plus loin, et moi-même enfin. Vêtus à l’antique. Je devrais trouver ça très drôle, mais ce n’est pas le cas. Enfin, malgré tout, je dois dire que je porte assez bien la toge.

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