VOUS AUTRES / Phase IV : Transmission / 03

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Je finis par bailler de toutes mes forces et lui adresse un regard courroucé. J’ai appris cet exercice au contact de félins dits domestiques qui savaient dompter leurs maîtres bien avant que ceux-ci se rendent compte qu’ils étaient tombés sur la coupe d’un matou. L’absence de réactions de l’intéressé me pousse à pianoter sur le rebord de la table, à tripoter la serviette, et enfin à jouer avec les couverts jusqu’au moment où ils s’évaporent sans demander l’avis de quiconque.

« La patience est un art et une sagesse, dit-il alors en me fixant avec reproche.

— Je n’ai aucune prédisposition artistique. En tout cas pas dans ce domaine.

— En revanche, il en est un que tu as commencé à apprécier.

— Je vois mal lequel.

— Ton rapport…

— Ah.

— C’est tout ce que ça t’inspire ?

— À peu près. »

Il soupire, se lève et va s’asseoir dans un canapé qui, je le jurerais, était peu avant un guéridon, lequel a dû être surpris de cette subite réincarnation.

« Parfois tu réfléchis, parfois non. La plupart du temps non. C’est tout de même un peu dommage.

— Vraiment ?

— Tu n’as jamais voulu approfondir les raisons réelles de ta Mission. Tu es toujours resté fermé à des évidences, ou quand tu les as entrevues, tu les as négligées.

— La Mission n’offrait qu’une seule évidence : elle partait de nulle part pour ne mener qu’à rien. Quelles que soient ses péripéties. J’ai avancé dans un brouillard trop dense pour être honnête, mais je pouvais difficilement faire autrement que tâtonner. Quand on travaille à l’aveuglette, il ne faut pas s’étonner de n’obtenir aucun résultat.

— Les motifs de la Mission étaient sans importance. »

Je demeure coi. Une phrase comme celle-ci, je la traduis immédiatement par on t’a envoyé faire le guignolo juste pour rire, mais il a l’air suprêmement sérieux.

« Si les motifs ne comptaient pas, qu’est-ce qui m’a valu l’honneur de jouer les imbéciles ? demandé-je prudemment.

— Seul comptait le déroulement de la mission, la manière dont vous alliez vous comporter et réagir aux imprévus, et de ce point de vue j’ai parfois été un tout petit peu déçu. Ce qui est sans aucune gravité, puisque nous avons malgré tout atteint nos objectifs.

— Que je serais ravi d’enfin découvrir.

— Ah ! Oui, puisque nous avons pris le café. Peux-tu recoller tous les morceaux toi-même, ou faut-il que je me fatigue à te faire un exposé qui sera ennuyeux ? »

J’hésite. C’est tentant de le laisser parler, mais d’un autre côté, je devrais essayer de me montrer à la hauteur, pour une fois. Si je ramasse les miettes de ma Mission, que vais-je trouver ? Primo, partons de l’origine. L’Agence, cette vaste foutaise, et je reste d’une politesse que vous n’imaginez pas, car d’autres termes me viennent que je n’oserai pas écrire. C’est du plein de vide, du brassage d’air qui génère du papier et du fichier informatique à ne plus savoir qu’en faire, d’autant que les activités s’arrêtent là. Exceptées sans doute quelques missions inconsistantes comme la mienne, qui ne peuvent provoquer qu’une accumulation de notes dans un dossier qui sera archivé jusqu’à pourrissement. Pardon : pouvaient, puisque l’Agence n’existe plus. Je dois en conclure qu’elle n’avait été créée qu’en vue de cette Mission finale qu’on m’a collé sur le dos, et s’autodétruire au moment où celle-ci commencerait.

Secundo, parlons-en justement, parce qu’il le faut bien, la Mission elle-même à laquelle je décerne encore, par habitude, le droit à la majuscule. Que je n’aie pas été désigné par hasard est une chose qui ne m’indiffère pas, mais j’ignore jusqu’à quel point Aelis a influé sur mon destin, et jusqu’au point où on aura influé sur le sien – ce qui revient à repousser l’origine de ma pénible situation. Si les raisons de la Mission sont en peu de jours devenues plus troubles qu’un marigot après le passage de sangliers, je sais au moins que jamais il n’y eut d’affaire de parmesan mortel, pas plus finalement qu’il n’y eut de victimes. Cette opération de façade, j’en ai longtemps ignoré la source. Il est évident que les Grands Anciens sont derrière toute cette comédie où la pagaille le dispute au ridicule. Ils se sont même ingéniés à disséminer de petits clous rouillés sur ma route : l’usage immodéré de micros et caméras miniatures, le livre Trop Tard !et autres facéties, le tout commençant par une maudite couche de parmesan.

Bon, songé-je in petto, où cela doit-il me mener ? Pour le moment, il me semble être dans une impasse. Il y a heureusement toujours un mais dans ce genre de détestable situation. Un peu plus tôt il a parlé d’humour : « Je me sers du vôtre, rien de plus. Et voilà, en fait, le cœur du problème et de notre requête ». Et quelques minutes plus tard, j’ai entendu cette phrase en apparence anodine : « Après tout, c’est toi qui fixes le menu. » Je ne l’ai pas vraiment relevée. Ne serait-elle pas lourde d’implications ? Voyons, il serait intéressant de creuser la question. Reste ce dernier détail, le petit . Le vingt-septième. Il serait bon de rencontrer les vingt-six autres détenteurs, afin de savoir pourquoi ils ont eu le leur. Mais peut-être l’ignorent-ils autant que moi.

« Tu es sur le point de penser : ce n’est qu’un dé à jouer, intervient-il avec une légère grimace. En effet, d’une certaine façon. Mais vous autres en avez peu à peu modifié les règles que nous avions imposées, et en avez mené la partie. Nous n’avons été que vos spectateurs ravis.

— J’aimerais connaître l’identité des autres joueurs.

— C’est inutile. Bien que chacune de vos actions ait influé sur celle des autres, vous deviez rester dans l’ignorance qu’il y avait plusieurs participants, jusqu’au moment où nous ne pourrions plus vous le cacher. Le résultat seul compte. Nous avons mis notre petit grain de sel, mais juste pour pimenter l’affaire. Vous êtes alors tous parvenus à la même conclusion : on se riait de vous, et il n’y avait rien derrière ces réjouissances qui ne vous satisfaisaient guère. Maintenant examine un peu les faits : il y a de l’incohérence, n’est-ce pas ? Comme dans une sorte de rêve. C’est ce que nous voulions. Vous avez rêvé éveillés, mais un rêve qui de ce fait était peut-être vrai. Il vous appartient désormais de décider du destin de ce songe collectif. Et c’est là que nous avons notre… sollicitation à soumettre à chacun de vous. Nous souffrons plus encore qu’Aelis du mal de ne pas rêver. Les siècles n’ont rien arrangé, malgré tout nos efforts. Ne pas rêver rend inhumain. Quand l’illusion est hors de portée autant que l’espoir qui s’en nourrit, c’est une sorte de mort qui en découle. On perd toute volonté, car elle est du même coup anéantie : elle prend appui sur l’imagination, sous toutes les formes de l’imagination, et sans l’imagination elle s’effondre. Nous vivions donc mécaniquement, mus par une rationalité sèche, implacable, qui nous menait à la perte, jusqu’à ce que certains de nos lointains descendants d’Enettl retrouvent la trace de leurs ancêtres. Eux-mêmes avaient retrouvé la nôtre. Et tout nous menait à la Terre, à ce monde encombré des chimères qui nous étaient inaccessibles. Ces événements ont été fortuits, mais leur enchaînement heureux.

— Il y a un dicton qui dit quand on veut, on peut. Peut-être aviez-vous quelque part de la volonté sans le savoir. Vous auriez pu vous en sortir d’une autre manière…

— Foutaises. Vouloir, ça nécessite une dose d’inconscience. Une capacité à désirer, donc à se projeter dans de l’improbable. Nous avions perdu tout cela. Nous avons tenté de frôler l’omniscience et l’omnipotence, nous avons presque réussi, mais cela avait un prix, la perte des rêves et chimères. Perte destructrice. Vous êtes les derniers de la chaîne, les seuls qui sachent encore pleinement rêver. En cela vous avez été précieux. Vous avez nourri la volonté des uns, qui s’imprégnaient de vos rêves, rêves dont les autres tiraient quelques fragments, bribes desquels nous avons finalement profité. Nous nous sommes hâtés de vous rejoindre. Sans cela notre fin était plus que jamais assurée. À votre contact nous avons réappris à désirer, donc à vouloir. Mais que nous nous éloignions, et nous perdrons tout. C’est là que toi, et les vingt-six autres, intervenez. Vous Autres êtes nos rêveurs ultimes, bien que vous ne vous soyez jamais rendu compte de vos extraordinaires facultés. »

Je laisse passer quelques secondes. Ses tirades semblent l’avoir épuisé. Rupert avait laissé entendre que Per, Priscilla, Alice et moi étions des Vous Autres. Est-ce à dire qu’ils font partie des vingt-six qu’on ne veut pas me révéler ?

« Non, murmure-t-il. Chaque Rêveur est accompagné de plusieurs rêveurs secondaires. Tes amis n’étaient là que pour t’assister dans tes mouvements sur notre vaste échiquier. Où d’ailleurs il n’y avait rien à perdre, ni pour vous ni pour nous. Mais beaucoup à gagner.

— À condition que vous nous demandiez quelque chose, et que nous l’acceptions.

— Oui, et que chacun de vous l’accepte sans préjuger de la réponse des autres.

— Mais surtout, que vous nous fassiez part de votre souhait, ce serait un bon préalable. »

C’est tout juste s’il ne se recroqueville pas, et sa tête est celle de qui s’en va quémander, empli de scrupules.

« C’est extrêmement simple, dit-il enfin à voix basse. Mais avant, j’aimerais te poser une question. Pourquoi donc cette pièce ?

— Je ne comprends pas.

— En franchissant le miroir, tu as construit cet endroit où nous devions nous rencontrer, tu m’as donné cette apparence, tu m’as insufflé tout mon comportement. Rétroactivement, j’étais tel que tu me vois lorsque j’ai avec imprudence voulu aborder Per. Un événement que je ne m’explique d’ailleurs pas, sauf à considérer que tu devais vouloir qu’il survienne. Voilà qui fait de toi un Rêveur tel que nous en avions besoin.

— Je n’ai pas de réponse. Cette chambre ressemble à celle d’un film. Les rêves sont la plupart du temps impénétrables, je ne saurais pas donner de raisons précises aux choix opérés par mon subconscient en matière de scénario et de mise en scène.

— Je m’en doutais. Mais je ne perdais rien à essayer. Veux-tu maintenant entendre ce que tu attends ? »

Je hoche la tête. Si je veux ? Alors que je réfrène à peine une impatience que je refoule du mieux que je peux ?

« Je suis prêt.

— C’est ton dernier mot ? susurre-t-il en hésitant.

— C’est mon dernier mot, Jean-Pierre. »

Et zut, ça m’a échappé.

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s