VOUS AUTRES / Phase IV : Transmission / 04

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Mon dernier mot, quoique. J’ai une portion du cerveau qui s’agite soudain, prise d’une fébrilité cogitante qui m’inquiète. Si je suis le responsable du décor et de sa façon d’être, alors il doit raisonner comme il me siérait sans doute de le faire. Je ne veux pas dire que ses arguments sur la volonté et tout le reste sont faux, simplement parce qu’ils me paraissent tout à fait acceptables. Acceptables, mais aussi simplistes que ceux que je serais capable de forger. Aussi la question qui me saute alors à la gorge ne va pas me donner de répit : jusqu’à quel point suis-je à l’origine de tout ce qui se passe maintenant ou s’est passé durant ma Mission ?

Si le solipsisme me guette, je n’irai pas me prendre pour Dieu. Ce serait contraire à mes principes, et dans le rôle je ne serais pas crédible. Néanmoins, je n’arrête pas de me demander dans quelle mesure les événements se sont calqués sur mes fantasmes les mieux enfouis, seuls capables de mettre au point (puis d’abandonner) un scénario où des meurtres seraient commis à l’aide de parmesan fondu. Et dans quelle mesure mes camarades de jeu ont été tels qu’ils étaient parce que je le souhaitais aux tréfonds de mon cœur. Je me demande même si je ne les ai pas inventés, mais devant moi une main se lève pour rompre le fil de mes errantes méditations.

« Ce sont des questions bien inutiles. Tu as raison, je pense comme tu penserais, mais pas tout à fait. La vérité est que je ne peux pas exprimer ma pensée comme je le voudrais. Ta présence interfère avec moi. Ce que je t’ai dit sur le rêve, la volonté… d’une certaine façon, oui, c’est toi qui dictes le raisonnement, mais pas en totalité. Enfin, restent de toute façon les faits : nous ne rêvions plus, nous ne voulions plus, nous dépérissions. Depuis des millénaires pour vous, quelques générations pour nous : certaines maîtrises du temps nous étaient acquises, et avant qu’il soit trop tard nous avions eu un dernier sursaut, et nous nous étions réfugiés dans un cocon où la durée n’avait presque plus cours, dans l’ultime espoir d’être un jour sauvés. Nous en avons été extraits. Nous avons maintenant la possibilité de perdurer. À condition que vingt-sept Rêveurs le veuillent bien. Il serait vain de t’expliquer comment cela doit se produire, pour ta part seule notre demande doit compter, et ta décision. »

Il tousse et j’en profite pour m’étirer en faisant craquer les articulations de mes bras. Même s’il ne m’ennuie pas, je ne voudrais pas rester dans cette perpétuelle sensation de squatter un plateau de cinéma, et j’ai hâte de retrouver mes comparses, sauf peut-être Aelis et Bernard. Après tout, ce ne sont que des buveurs d’eau, et une telle sobriété me paraîtra toujours suspecte.

C’est alors que mon regard heurte un miroir. Je m’y vois tel que je suis, bien sûr, mais sous un angle qui échappe aux lois physiques de réflexion de la lumière : il m’est possible de m’observer de trois quarts, et c’est sous le même angle que je le vois, lui, si je me détourne du reflet pour l’observer. Je me crispe soudain, saisi par un de ces éclairs de soudaine lucidité qui le plus souvent épargnent mon faible intellect.

« Quel âge aurai-je lorsque nous serons semblables ?

— Plus de soixante-dix ans. Mais tu feras bien plus jeune qu’en vérité.

— Ça devrait me rassurer.

— Tu n’es même pas effrayé.

— Parfois, dans les rêves, on oublie d’avoir peur.

— Tu as raison. » Une pause, il se lève et revient s’asseoir près de moi. « Bien, tu es toujours prêt ?

— Prêt et décidé à tout entendre. J’espère que je serai en mesure de vous être favorable.

— Je n’irai pas parier sur ta réponse. Bien. Ce que nous attendons de vous, c’est de nous offrir un peu de votre temps.

— Si ce n’est que ça…

— Non, non, attends avant de te méprendre. Il ne s’agit pas de vous mettre à notre disposition, quoique d’une certaine façon… ce soit le cas. Nous désirons seulement, mais je comprendrais que tu trouves cette demande exorbitante… ce que nous souhaitons, donc, c’est que vous nous laissiez nous emparer de tout ce qui a été votre existence durant vos missions respectives. Vous les avez vécues autant que rêvées, c’est ce dont nous avons besoin. Du réel combiné à de l’irréel. En fait, nous couperons un moment de votre vie, qui ne vous appartiendra plus, et nous vous renverrons plus tôt dans le temps, à un moment convenable. Je sais, je sais, dit-il en secouant frénétiquement les mains avant que j’ouvre la bouche, vous tenez souvent à vos souvenirs. Nous ferons en sorte non qu’ils demeurent, mais qu’ils continuent à vous accompagner, sous une autre forme. Mais vous n’aurez plus conscience d’avoir véritablement vécu toutes ces journées. »

Je me sens la bouche sèche. C’est moins terrible que ce que j’aurais imaginé, mais ça m’angoisse dur quand même. On ne propose pas une amputation, même de ce genre, sans prendre quelques précautions. Et lui, il a commencé par reculer avant de foncer en avant sans faire gaffe. Je trouve la méthode un peu raide. Alors comme ça, plus d’Alice, plus de Per, plus de Rupert, plus de Priscilla ? Et qu’est-ce que je fais de William et Mikhail, même si je n’ai aucune affection particulière pour eux ? Est-ce que j’aurais vécu toutes ces insanités pour finalement ne plus les avoir vécues ?

« Faut que je réfléchisse », fais-je en cherchant des yeux quelque chose à boire. Parce que bon, si c’est pour ne plus avoir à penser que je devrais appeler Aelis Maman, d’accord ce serait sympa, mais si c’est pour perdre tout le reste, j’ai des réticences. On ne prend pas congé de quatre nouveaux potes comme ça sans prévenir. Et je commençais à prendre goût à ces nouvelles fréquentations. J’ai trop longtemps été trop solitaire pour négliger un peu de compagnie.

Un verre de cristal et une carafe de vin sont apparus sur la nappe. Je me sers une petite rasade et trempe mes lèvres avec l’air de la plus intense concentration. En fait ça me donne juste une contenance. Puis-je renoncer à une partie de moi-même ? Parce qu’au fond, c’est bien de ça qu’il s’agit. S’il m’assure que je garderai quelque trace des jours passés, ce serait un moindre mal. Mais je ne sais pas si je veux, ou si je peux me le permettre. Qui sait ce qui m’attend ensuite (ou avant, si j’ai bien compris) ?

« J’ai des réticences, prononcé-je enfin lentement. Il faut comprendre. En quelque sorte, tu me proposes une amnésie partielle. Je n’aime pas trop ça.

— Nous ferons tous nos efforts pour qu’il n’y ait pas de dégâts. Vous ne vous rendrez compte de rien.

— Ce n’est pas la question. Je veux bien admettre que vous sachiez faire, mais pour le moment, rien que l’idée me donne des frissons. J’essaie de concevoir ce qui devrait m’advenir si j’accepte, et, disons, ça m’inquiète légèrement. »

Légèrement, tu parles. J’ai les mains qui tremblent, et en saisissant une nouvelle fois le verre je le renverse presque. J’en regarde le contenu qui rougeoie doucement et l’avale cul-sec.

« C’est sans danger, murmure-t-il. Strictement sans danger. Et tous les bénéfices seront autant pour vous que pour nous. Il n’y a rien à perdre, je te le répète. Nous nous contenterons d’élaguer les branches pourries du temps. Rien de plus.

— Et que dois-je faire, si j’accepte ? »

Il désigne quelque chose derrière moi. Je me retourne avec appréhension. Ce n’est qu’une porte. Il se lève, s’en approche et la caresse du bout des doigts. Généralement, il n’y a que les filles que je touche de cette façon délicate, et je souris malgré moi. Ma question contient sa propre réponse. Puisque je suis là, puisque je l’ai écouté sans protester plus que ça, puisque mon altruisme coutumier le voudra de toute façon, il est assez clair que je vais avoir la bonne grâce de donner suite à la sollicitation. Je me vois mal freiner des quatre fers, et faire demi-tour, car je sens que ce serait pour me précipiter dans une impasse. Sensations confuses au sein de ma confusion. Je toussote pour moi-même et hoche la tête. Puis je me lève lentement et le rejoins. Il arbore un sourire apaisé. S’il l’avait eu triomphant, je retournerais me poser sur ma chaise et on poireauterait encore un peu. Mais de toute façon, je finirais par accepter de faire ce qu’il va me demander. De bonne grâce, en plus. C’est dire si je sais être conciliant.

« C’est simple : ferme les yeux, franchis cette porte, retourne-toi, ferme la porte, et rouvre les yeux. Sache que les vingt-six autres ont, à cet instant précis, tous pris leur décision. »

J’obtempère. Il me donne une petite tape amicale sur l’épaule et s’écarte pour me laisser faire. Nous n’avons plus rien à nous dire, passons outre les formalités des adieux. Enfin, malgré tout, quel jeu de gamins est-ce là ! Tourner la poignée, pousser, faire trois pas, demi-tour, pousser, écarter les paupières pour découvrir où j’aurai été expédié. J’agis comme un somnambule, reste un moment immobile. Quelque part, un bruit de moteur. Curieux. Je me décide enfin à ouvrir les yeux et là les écarquille tout grand. Bon Dieu, mais qu’est-ce que je fiche dans les chiottes de mon appartement ?

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