VOUS AUTRES / Phase IV : Transmission / 05

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Il y a eu un loupé. Forcément. Je suis chez moi, d’accord. Mais je me souviens de tout. Mon rapport est sur l’ordinateur, je me suis hâté de le compléter, ça pourra toujours servir si un psychiatre éprouvait le besoin de se pencher sur mon cas. Il y a un moment le téléphone a sonné, mais je n’ai pas décroché, trop occupé par ma mise à jour narrative. J’aurais pensé que le rapport, qui m’est plus que familier, n’était véritablement qu’un roman, si en fouillant dans ma poche pour chercher un mouchoir, je n’avais trouvé le dé. Pourtant je le lui avais donné, non ? À ce double âgé qui doit désormais être tout contrit. Peut-être qu’un ou plusieurs des vingt-six autres aura (auront) refusé. Ce serait une explication à ce brutal retour chez moi, non plus tôt comme il me l’avait dit, mais plus tard : nous sommes un quatre août, un samedi, or ma Mission a débuté à l’automne dernier.

Dé n’est pas début de preuve. L’objet ne détient pas la vérité du rapport, j’ai malgré tout pu imaginer les jours passés (pardon, les semaines, enfin, plutôt les mois, même si j’ai – ou pas – pris des raccourcis mystérieux entre une fin d’automne et ce milieu d’été). Donc, comme envisagé plus haut, et si j’étais fou ? Ce serait bien pratique. On titrerait peut-être dans quelque journal Un romancier s’implique si fort dans son œuvre qu’il la tient pour vraie, ou quelque chose dans le genre, et de sympathiques personnes en blouse blanche s’occuperaient gentiment de moi. Je me laisserais faire, je prendrais mes petites pilules, et jouerais à faire les Jack Nicholson en essayant d’obtenir le même regard inquiétant. Puis un éditeur avide de curiosités publierait mon rapport, et sans rien demander j’obtiendrais le prix Nebula, ou le Hugo, ou le Rosny-Aîné11, ou…

Laissons tomber. Tout à l’heure j’aurais dû répondre au téléphone. C’était peut-être important. Il m’appelait pour s’excuser que ça n’ait pas marché. Priscilla avait encore envie de m’expédier au fond des bois. Alice voulait se faire un cinoche. On a le choix. Quel que fût l’interlocuteur, décrocher m’eût apporté quelques éléments de réponse. Enfin, je ne sais pas. Je l’espère, c’est tout. Assis dans le canapé du salon je contemple la jointure de mes doigts sans parvenir à envisager meilleure activité. Dormir, pourquoi pas. Rêver.

L’heure venant de prendre le déjeuner, ce que me rappelle avec une suspecte insistance mon estomac, j’ouvre placard et frigo pour en vérifier le contenu. Faudrait-il être surpris de découvrir que tout est resté tel quel, aux dates de péremption près ? Et dois-je m’étonner de ce plat de lasagnes surgelées qui m’attend, fièrement entreposé de manière à ce que je ne le loupe pas ? Sachant ce que le précédent recelait, j’hésiterais à le mettre au four. Mais, dans le cas où l’histoire se répéterait, je le flanque dans le micro-ondes et attend qu’il soit d’une consistance adéquate pour un examen approfondi de ses entrailles. Je profite du temps de décongélation pour vérifier intégralement l’appartement, hésitant malgré tout à arracher la moquette pour voir si des surprises se seraient tapies dessous. Rien à signaler. Pas de micros, pas de caméras, pas le moindre petit bout de machin suspect.

Mais pas de saletés non plus. C’est comme si une femme de ménage s’était chargée de l’entretien durant mon absence. Nul mouton de poussière ne s’est blotti au coin d’un meuble, les vitres sont impeccables, les rideaux immaculés, et le linge sent bon comme s’il avait récemment subi une lessive. Près de neuf mois de désertion auraient dû laisser des traces. Et pourtant, l’intérieur de mon logis est d’une propreté telle qu’un acarien y serait depuis longtemps mort de faim.

La sonnette du four finit par me rappeler à l’ordre. Je dépose le plat sur la table, et de la pointe d’un couteau en explore l’intérieur. Oui, il y a quelque chose. Non, je n’en reste pas pantois. Finalement, c’était évident que les lasagnes avaient autre chose à faire que d’attendre que je les dévore. Je retire un petit bristol sombre. Puis un second, clair. Le premier je le connais : l’invitation à un vernissage que m’avais remis Alice. La date a changé : c’est pour ce soir. Le second est un petit message crypté à l’aide du chiffre de César, ce sera un jeu d’enfant que de le lire.

Je les nettoie et balance les lasagnes dans un sac poubelle, fais cuire du riz et jette du poisson pané sur la poêle. Avec une poire au sirop en dessert, ça devrait aller. Le code-barre de la boîte de conserve me titille bien un peu, mais je passe outre. 112358-13-21-34 c’est suspect, et même plus. Il y a message caché ou plaisanterie de mauvais goût. À peine curieux, je considère les autres boîtes qui, rangées dans un ordre bien défini, poursuivent la série. La suite de Fibonacci régissait les réapparitions, si je me souviens bien des propos de Per. Alors la corrélation ne peut être innocente. Ne suis-je pas devenu, moi aussi, un réapparu ?

Ayant attiré le téléphone jusqu’à la cuisine, je me mets à manger. S’il daigne striduler, je m’en emparerai aussitôt, pour ne plus manquer le moindre appel. Le poisson est dégueulasse, le riz pas moins, et la poire n’est pas terrible. Possible que je devienne difficile. Une dernière déglutition puis je fais la vaisselle et vais m’amuser à décoder le petit bristol blanc.

Vous devriez aller vérifier votre boîte aux lettres. Amicalement, B (l’ancien). Ah ! C’est donc lui, alors, pour changer. J’ose espérer que descendre relever le courrier m’apportera tous les éclaircissements nécessaires. Clés aussitôt fourrées dans la poche, j’enfile mes chaussures. Laquelle était pourvue d’un émetteur ? La droite. Il reste une petite entaille dans la semelle, mais plus rien ne dépasse. La cage d’escalier est torride et je grimace en fermant la porte. Descendre six étages suffit à me faire transpirer toute l’eau bue depuis une semaine. Je croise un adolescent qui monte en bougonnant, il a tous les traits de celui qui était venu à moi, sur l’île, mais celui-ci ne me marque aucun intérêt. Je gêne plutôt son épuisante ascension qui requiert de s’agripper à tout ce qui dépasse. Enfin le couloir d’entrée de l’immeuble, la boîte aux lettres. J’en extrais un paquet, une lettre. Le paquet a le format de ceux qui contiennent des revues, sauf qu’au lieu d’un simple emballage plastique, son contenu est enfermé dans un cartonnage rigide verdâtre.

Je remonte sans me précipiter, pour ne pas risquer le malaise entre deux paliers. Il fait une chaleur à crever et j’ouvre toutes les fenêtres que je trouve sur mon chemin, étonné que personne ne l’ait encore fait. Ce n’est qu’une fois chez moi que je retrouve une atmosphère supportable. Je me débarrasse des godasses et vais plonger dans le canapé pour y ouvrir d’abord la lettre, puis le paquet.

Cher Benoît,

Vous trouverez ci-joints des documents sous double pli scellé que je vous demande de ne pas encore lire, bien que je sois certain que votre curiosité vous y poussera tôt ou tard. Vous allez devoir attendre quelques jours que les choses se remettent en place pour que vous puissiez les examiner. Je vous appellerai d’ici sans doute moins d’une semaine pour vous indiquer la marche à suivre.

Comme vous avez dû vous en douter, certains imprévus nous ont contraint à une certaine adaptation. Rassurez-vous, rien de vraiment dramatique ne s’est produit. Mais vous en saurez plus bientôt. Voilà en tout cas pourquoi vous n’êtes pas revenu à une date précédant le début de votre mission, et pourquoi vos souvenirs sont intacts.

Alice vous attendra ce soir à l’endroit convenu. Je ne vous demande que d’être un peu vigilant durant la réception, car désormais vous en savez bien plus qu’elle puisque de son côté elle n’a plus les mêmes souvenirs que vous.

Profitez des quelques jours à venir pour vous reposer. Si vous devez aller au Zodiaque Bleu, et vous irez, naturellement, n’y traînez pas trop : ce serait inutile. N’oubliez pas, d’autre part, que vos autres amis sont dans la même situation qu’Alice, et que vous aurez à en tenir compte pour ne rien gâcher.

Il serait bon, pour terminer, que demain vous passiez à votre bureau. Le grand bureau, celui de Directeur, qui vous reste échu. Quelques menus travaux administratifs vous y attendent, qu’il serait inutile de laisser traîner.

Merci de détruire cette lettre après lecture. Vous aurez naturellement le droit d’en conserver une transcription, mais l’original doit disparaître. Simple formalité, d’ailleurs inutile, mais j’y tiens.

Bien à vous,

Benoît (l’Ancien).

PS : Si cela peut vous rassurer, vous n’avez aucun lien de parenté ni avec Alice ni avec Aelis – qui elles-mêmes n’en ont aucun, naturellement. Je tenais à vous en informer, à toutes fins utiles.

Très bien, puisqu’il le faut je patienterai. Mais considérant le format des documents concernés et leur épaisseur, j’ai bien l’impression de deviner ce dont il s’agit : rien de bien drôle en vérité.

Je finis par m’allonger, déposant le paquet non ouvert sur la lettre que je détruirai après la sieste en la brûlant au-dessus de la cuvette des toilettes, moyen me semble-t-il le plus pertinent. Durant un moment je contemple encore la jointure de mes doigts puis ferme les yeux. Dormir. Rêver. Avec modération, quand même : au bout d’un moment, les songes trop vifs me filent la migraine.

 

 


Note 11 – À l’évidence, Ben fantasme : de tels couronnements sont réservés à l’élite.

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