VOUS AUTRES / Phase IV : Transmission / 06

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Petit roupillon, bon roupillon. Rien de tel pour se mettre une ou deux idées latentes en place, et quand je bondis du canapé c’est avec la ferme intention de me ruer au Zodiaque Bleu dont je croyais me souvenir qu’il s’appelait désormais Le Coffre à Chimères. Dommage qu’on ne l’ait pas rebaptisé Le Rade aux Abrutis, j’aurais presque préféré. Alors que je détruis la lettre, je me demande un peu comment je vais pouvoir planquer le dossier. Dans le sommier, ce serait crétin, mais j’y ai déjà plusieurs fois caché l’ordinateur et nul ne semble jamais y avoir touché. Ça ne veut rien dire, il y a des spécialistes capables de tout replacer au moindre grain de poussière près. Pour innover, ce sera donc dans l’armoire, entre la couche de tricots de corps et celle des slips. Je m’arrange juste pour qu’il ne dépasse pas trop, prends un air satisfait et ouvre l’autre porte pour choisir quelle veste arborer.

La plus laide du lot est tirée au sort. Avec elle je passerai inaperçu où que j’aille, c’est son avantage. Grisâtre et informe, je me demande encore comment j’ai pu avoir l’idée de l’acquérir, mais là n’est pas la question, elle est parfaite comme camouflage et adaptée à la température. De plus elle fait merveille sur mon jean le plus pourri. Avec elle j’aurais tout l’air du pauvre type qui vient de passer quelques années à picoler si je n’avais le teint trop frais, à quoi je ne remédierai pas en me balançant de la cendre dans la gueule.

Et justement, en parlant de teint, en me regardant dans la glace je trouve que j’ai pris un sacré coup de jeune. On m’aurait subrepticement lissé quelques rides sans me demander mon avis ? C’est plutôt drôle, je m’étais habitué à ces marques légères laissées par les ans, maintenant j’ai l’air d’un de ces minets frétillants. Mais finalement en m’observant de plus près je vois bien que seul un léger hâle fait illusion, autant que le manque de lumière dans la chambre. Je note mentalement qu’il faudra remplacer le rideau trop épais par un voile vaporeux, sans être certain que ce sera bien utile, puisque je ne sais pas si je vais séjourner ici encore très longtemps. On m’a déjà assez baladé pour que je me méfie un peu.

Je soupire avec une allégresse contenue, vérifie les lieux d’un petit coup d’œil, et descends en sifflant pour m’arrêter net devant la boîte aux lettres qui se trouve encombrée pour la deuxième fois. De publicités, ce qui me soulage. Mais pas seulement. Dans le tas je trouve une carte postale montrant des moutons au bord d’une falaise, regardant dans le vide avec intérêt. « Remonte immédiatement te changer et file au bureau, on t’attend. N’oublie pas ton petit dossier. » Signé Priscilla et Rupert. Tiens donc. Pas de timbre ni de cachet de la poste, l’un des deux a dû passer déposer le truc sans vouloir me déranger. En pestant je me dis que ça doit être important, fais demi-tour et grimpe les marches quatre à quatre. Aller au bureau, bien, d’accord. Mais quel bureau, je vous prie ? A part celui de l’Agence je ne vois pas. Elle ne doit plus être fermée, alors, ou avoir rouvert, peu m’importe.

Puisqu’une tenue digne est de circonstance, je me déguise en bureaucrate sévère et m’empare de la petite mallette idoine qui ne m’avait jamais servi. Le dossier ne la remplit pas, et pour éviter qu’il se promène durant son transport, je le cale avec L’Agent secret et Nostromo de Conrad, en version originale, que je n’ai jamais lus faute de temps12. J’espère en avoir enfin l’occasion, dès qu’on m’aura libéré de toutes les contraintes fumeuses de cette Mission. Puis, faisant couiner mes chaussures d’apparat qui, trop neuves, vont m’esquinter les talons avant que j’aie atteint le carrefour, je file prendre l’Agence d’assaut.

En chemin, je ne me laisse pas distraire. Les jolies filles sont légion aux terrasses des cafés, mais je n’ai pas le temps de musarder, et mon apparence n’attire pas la sympathie. Je dois faire très pète-sec imbu de sa personne, ce que je pourrais ironiquement accentuer en affichant mes superbes lunettes de soleil. Il ne faut pas exagérer non plus. Lorsque j’arrive dans l’Agence c’est en arborant la figure la plus sinistre qui soit, et je maudis le fait qu’elle soit effectivement encore en activité.

On me saute aussitôt dessus en me donnant du Monsieur le Directeur. Je reconnais aussitôt qui m’accueille ainsi : le serveur, toujours athlétique, cheveux ras et regard clair, qui officiait dans le Coffre à Chimères quand Aelis nous a fait traverser son miroir en souterrain. Il m’accompagne jusqu’à l’ascenseur et je sens qu’il a une requête à formuler. Pour ne pas paraître obtus, je l’invite à passer me voir en fin d’après-midi et il soupire d’aise. Je gage qu’il souhaite grimper de quelques étages et officier dans plus gratifiant que son emploi actuel (que forcément j’ignore). Lorsque les portes se referment je le vois faire volte-face avec une nervosité contenue et disparaître dans le couloir. Qu’y a-t-il au rez-de-chaussée ? Poste de surveillance, archives. Il travaille dans l’un ou l’autre, j’essaierai de savoir où avant qu’il ne vienne m’entretenir de ses désirs.

Mon secrétariat est désert, les bureaux sont vierges de tout objet superflu, tels des meubles d’exposition dans un magasin. Dans le petit salon d’attente les cartes ont disparu des murs, les battants des portes donnant sur mon bureau ont des poignées tout à fait classiques. Je m’arrête quelques instants devant elles, entendant des voix à l’intérieur, et les reconnaissant rentre avec la brutalité d’un félin tombant sur sa proie.

« Salut Priscilla, salut Rupert. Permettez que je pose mes affaires et je suis à vous. »

Vlan, la mallette d’un côté, la veste de l’autre, je me laisse tomber dans mon fauteuil et les toise. Surprise, Priscilla est enceinte jusqu’aux yeux. Je ne laisse rien transparaître. Seconde surprise, elle tient tendrement Rupert par la main et il a cet air béat des amoureux comblés. J’ai la paupière droite qui tressaute quelques instants, mais je ne dis rien, j’attends qu’ils se décident à parler.

« Salut Ben, fait Rupert. Je pense que nous n’allons pas être dérangés. Pour ce que nous devons discuter ce sera préférable.

— Accouche, je n’ai pas envie de moisir ici.

— De quoi te souviens-tu ? demande Priscilla sans lui laisser l’occasion de poser cette même question. De tout ? D’une partie ?

— Une partie de quoi ?

— Aelis, Alsyns, Vaerøy et le reste.

— Nous sommes revenus il y a pas mal de mois, précise Rupert. Il a fallu t’attendre.

— Et c’est pour ça que vous avez mis en route un gamin.

— Une fille.

— Peu importe. » J’hésite à poursuivre. Peu importe, là aussi. « Oui, je me souviens de tout.

— Bien, murmure Priscilla. Tant mieux. Nous avons tous la mémoire intacte, c’est ce qui compte.

— Je ne sais pas, objecté-je. Ce n’était pas prévu. Comme il n’était pas prévu que je ne revienne que maintenant. J’aurais dû revenir peu après le début de la Mission.

— Dans un autre espace-temps, grince Rupert. Il doit y avoir une fichue raison pour que l’option ait été abandonnée.

— Avez-vous été en contact avec Mikhail et William ?

— Évaporés, répond Priscilla en secouant la tête. De même que Bernard et Aelis.

— On a giclé les inutiles, poursuit Rupert. Il ne reste que nous cinq. »

Je serre les accoudoirs. Quelque chose ne va pas du tout. La lettre précisait que j’étais seul à avoir la mémoire intacte. Comment a-t-il pu se tromper ? Ou aurait-il voulu me leurrer ? Je ne veux pas y croire. J’ai aussi quelques difficultés à croire qu’Aelis ait été écartée. Il n’avait rien précisé à son sujet. Quel nouveau rôle pouvait lui être destiné ?

« Vous ne deviez pas avoir les mêmes souvenirs que moi, fais-je enfin avec une gravité comique. »

Priscilla se lisse les cheveux et écarte les bras.

« Nous le savons. Mais c’est comme ça.

— Qui vous l’a dit ?

— Personne. Un courrier anonyme dans la boîte aux lettres de Rupert a suffi.

— Bien. Ça n’apporte aucune indication valable, mais on s’en contentera. Ma lettre était signée et affirmative, je devais vous retrouver, mais nous ne devions pas partager les mêmes souvenirs. Je devais en savoir plus long que vous, vous deviez sans doute encore être en train de courir après du parmesan. Enfin je n’en sais rien. J’imagine que ça aurait dû être comme ça.

— Qui t’a envoyé cette lettre ? s’enquiert Rupert.

— Ce n’est pas vos oignons. Je peux juste dire que c’est quelqu’un que tu as déjà vu.

— Je vois. Avec Per. Un grand maigre assez vieux et sinistre.

— Tout juste, perspicace détective. »

Priscilla se lève enfin, ventre en avant, et soupire avant d’aller jeter un œil par la fenêtre. Puis elle se retourne avec un air malin.

« Tu sais, en fait, nous ne partageons pas les mêmes souvenirs. D’un certain côté il avait raison, ton bonhomme.

— D’un certain côté ?

— Nous sommes ici depuis huit mois. Toi, depuis quoi ? À peine deux jours ? Ça fait une certaine différence.

— Plutôt, mais je vais en éluder les implications. L’Agence était en fonctionnement, quand vous êtes revenus ?

— On nous attendait pour assurer l’intérim jusqu’à ce que tu réapparaisses. Par contre, que les codirecteurs finissent par se mettre ensemble, je pense qu’on ne s’y attendait pas.

— Ou alors si, qui sait ?

— Les voies des Grands Anciens sont impénétrables.

— Parce que tu crois que ce sont eux qui nous ont mis dans cette joyeuse situation.

— Forcément. Tu peux ne pas le croire. Après tout ce n’est qu’une intuition féminine. »

Rupert, qui est resté muet, sourit et me désigne la mallette.

« Tu as le machin ?

— Je vous trouve bien au courant, pour le dossier.

— On nous avait averti. Tu vas pouvoir le laisser au coffre. Quand tu seras contacté, nous saurons ce qu’il faut en faire.

— Moi, il m’est avis que je le sais déjà. Intuition masculine. Mais je préfère ne rien dire. »

Pour ça, je vais garder mon idée pour moi. Elle n’est même pas dans le Rapport et n’y sera pas avant qu’il soit temps de l’y mettre. On verra si j’aurai eu raison ou tort quand le moment sera venu.

« Mets-moi ça au frais, ordonné-je à Rupert en lui tendant l’enveloppe. Et ne me donne pas la combinaison. Je te fais confiance. Maintenant, on pourrait peut-être aller boire un verre ?

— Pas où je pense, tout de même ? geint Priscilla.

— Justement si. Le Zodiaque Bleu n’est-il pas l’idéal pour nous ? Mais je suis bête, je dois voir quelqu’un en fin d’après-midi, il va falloir que je reste. Vous deux, vous pouvez quand même faire ce que vous voulez.

— Qui donc ? fait-elle en plissant les yeux.

— Un ancien serveur. Vous le connaissez. Il travaillait au Coffre à Chimères, ou au Zodiaque Bleu, comme vous voudrez, quand Aelis est venue nous pourrir la vie. Maintenant il bosse ici.

— Tiens donc. Et qu’est-ce qu’il veut ?

— Une promotion, je crois, mais il ne m’a encore rien dit. Il voulait juste me voir.

— Méfiance, mec, grommelle Rupert. Ça sent pas bon, ça. »

Je hausse les épaules. À quoi bon m’inquiéter ? Sauf s’il se pointe avec un stock de parmesan, je ne vois pas pourquoi je devrais m’en faire.

« Ne t’inquiète pas, conclus-je. S’il le faut, je me boucherai le nez. »

 

 


Note 12 – note de l’auteur : moi non plus, je vous le concède. Mais je n’ai pas encore renoncé.

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