VOUS AUTRES / Phase IV : Transmission / 07

tumblr_mix2sgu5qy1qd3aqzo1_1280Rupert me rend le dossier avant de partir. Pas besoin de le ranger en lieu sûr, puisque je dois rester dans mon bureau. Je préfère même l’avoir auprès de moi, pour le cas où il me faudrait l’ouvrir. Quand je me retrouve seul je consulte ma montre et me demande s’il faut vraiment que j’attende que le beau gosse du rez-de-chaussée vienne me trouver. Il n’y a rien à faire ici sauf contempler les rayonnages d’une bibliothèque à peu près vide ou examiner l’absence de contenu des tiroirs. Dans le premier deux stylos dépérissent en compagnie d’un calepin noir, dans le second dort le premier roman de Patricia Parry13, écorné à force d’avoir été lu. De la littérature qu’aime Rupert : je suppose donc que c’est lui qui en se délectant a suivi les traces de Simon de Montfort, et je reconnais bien sa façon de maltraiter les livres qu’il adore. Je m’en empare et le feuillette, mais manque de concentration pour m’y plonger et le repose en décidant que je le ramènerai chez moi.

Un ordinateur de directeur roupille dans un coin de la pièce qui lui est spécialement dédié. De la bécane de luxe avec presque un écran de cinéma. J’essaie de l’utiliser, mais quand s’affiche un écran réclamant identification je dois renoncer faute de connaître le mot de passe. Un peu de réflexion devrait me permettre de le trouver. Puisque cette vigoureuse machine m’est destinée, ce devrait même être un jeu d’enfant, mais je manque de patience. J’aurais sans doute pu accéder aux notices relatives à mon jeune visiteur. De toute façon, en aurai-je vraiment besoin ? Quelques bonnes questions devraient suffire.

Si je connaissais son nom, je pourrais appeler le standard pour lui demander de monter tout de suite. Le mieux que je puisse faire, c’est de prendre mon dossier sous le bras et de descendre le chercher, l’air de rien, en faisant comme si j’inspectais mon domaine à l’improviste. Ce qui ne serait pas une mauvaise idée, puisque si je connais par cœur l’étage de mon service, le reste de l’immeuble m’est à peu près inconnu. Il serait bien temps que j’en découvre les recoins et les secrets, sans nul doute fort amusants.

Volumineuse enveloppe sous le bras, je m’en vais me promener dans les services. Une tentation me pousse d’abord à retourner dans le Bureau du Livre et de l’Imprimé qui m’est plus que familier. Il n’y a que deux nouvelles têtes : le remplaçant de Bernard et mon successeur. Mes anciens collègues se mettent à plat ventre pour m’accueillir, prosternés devant ce dieu de pacotille dont ils avaient si fort cru au trépas, et qui soudain ressuscite pour occuper le plus haut des postes. Je joue la magnanimité, onctueux comme un cardinal qui visiterait les ouailles d’une paroisse de campagne. Je m’intéresse aux travaux en cours – dépouillement des dix tomes d’une Histoire de Rome rédigée par un universitaire crypto-trotskyste partouzard, attention soutenue portée au blog de Loïc Le Meur14 qui dévoilerait les plans d’une bombe à neutrons dernier cri à monter dans son garage, et je passe sur les autres inepties. Je promets de revenir me pencher sur la progression des résultats et me sauve avant d’avoir trop envie de rire.

Plus bas, je découvre un laboratoire qui analyse divers produits de consommation courante. Il s’avère que la composition de pâtisseries, produits d’entretien, parfums et autres savons recouvre elle aussi des messages que seule une analyse chimique permet de découvrir, la simple lecture des étiquettes étant insuffisante. Une certaine barre chocolatée appelle à la révolution prolétarienne. Des palets bretons réclament la liberté sexuelle totale. Une mousse à raser, elle, récite du Byron – cas curieux sur lequel on s’interroge beaucoup. Je ne me force pas à paraître curieux. Mon rôle n’est pas d’avoir le sourcil qui se hausse à la moindre occasion, d’ailleurs je tiens à conserver un flegme inébranlable.

Plus bas encore, on s’enfonce de plus en plus dans le ridicule. Le Bureau de l’Audiovisuel ne manque pas de ressources. Il s’attache moins à considérer le contenu des programmes que certains détails techniques, comme certaines anomalies des transmissions hertziennes qui composeraient un code encore indéchiffrable malgré tous les efforts. J’encourage vivement à poursuivre et salue cordialement les techniciens qui s’acharnent en vain. Croient-ils tous en la pertinence de leur tâche ? Je suppose plus volontiers que, comme je le faisais, beaucoup feignent d’y croire mais ricanent tout bas. Il me semble bien, à mesure de mon exploration, que le Bureau du Livre et de l’Imprimé est celui qui se prend le plus au sérieux, ce qui expliquerait l’application mise à nuire aux collègues en espérant une promotion.

Heureusement que nous ne sommes pas pourvus d’un service spécialisé dans la météorologie, le zéphyr et les nuées auraient depuis longtemps été sommés de s’expliquer. Cette réflexion m’amène à la joyeuse conclusion que je dirige une armée de ventilateurs (vous voyez ce que je veux dire), et que tous ces hurluberlus auront du mal à se recaser lorsque l’Agence aura été définitivement dissoute, ce qui à mon avis mériterait de ne pas tarder.

J’atteins enfin le rez-de chaussée mais m’épargne les sous-sols, et m’introduis dans les Archives. Le lieu est étrange. Il ressemble presque à une bibliothèque de livres bilingues, avec d’un côté la version française, de l’autre la version… française, mais décodée. On suit curieusement la classification décimale Dewey15. Contrairement à mon attente, pas de cartons de documents comme on peut en trouver ailleurs. Toutes les productions de l’Agence sont compilées en volumes édités annuellement, reliés avec goût, certains contenant les fac-similés des échanges de notes (les originaux étant systématiquement détruits après utilisation), et une série quasiment encyclopédique recouvrant l’intégralité des notices des agents, abondamment illustrées et documentées. Je la feuillette faute de trouver âme qui vive, puis m’enfonce plus avant.

Une seconde salle contient les pièces matérielles, autrement dit tous les supports possibles pour des messages secrets que l’Agence aura étudié durant son existence. Des congélateurs voient s’empiler des paquets de lardons, de saucisses, de jambons, soigneusement cotés. Des étagères vitrées voient s’aligner toute une gamme de cosmétiques, puis vient un rayonnage entier de vêtements divers. Je renonce à pousser mon exploration et reviens en arrière. Le lieu semble tout droit sorti de l’imagination dérangée d’un archiviste arrivé au bout du rouleau. Quelle peut être l’utilité d’entreposer un flacon de shampoing ? Si son contenu a été analysé, son emballage décortiqué, le code-barre traduit, les autres mentions des étiquettes soigneusement retranscrites et décodées, il ne sert à rien de le garder. Je m’avise qu’en tant que Directeur, j’aurai à faire disparaître cette salle dépourvue de justification. Avant de faire disparaître tout le reste, si on m’en laisse le droit.

Personne nulle part. Je m’en étonne, mais refuse à m’abaisser au point de demander de l’aide à l’accueil. D’ailleurs, à force de traîner dans les rayons le temps a passé, et nous approchons de la fin de l’après-midi. Je reprends l’ascenseur et remonte à mon bureau où je m’installe en soupirant. L’inanité de l’Agence me pèse, c’est d’ailleurs un euphémisme. Pourtant il faut bien reconnaître qu’elle aura eu au moins une utilité : découvrir que quelque chose se tramait au cœur de la Voie lactée, quelque chose qui devait nous concerner au premier chef. Si ce n’est pas mince, c’est bien insuffisant pour justifier tous ces services extravagants.

Il arrive au moment où je m’apprête à rêvasser en regardant par la fenêtre. Un grattouillis à la porte m’informe de la présence de mon visiteur et je m’empresse de l’inviter à rentrer, puis lui indique un fauteuil tandis que je regagne le mien avec un air important. Ce grand blond baraqué me semble tout intimidé, il se recroqueville dans son siège et attend que je lui demande quel bon vent l’amène. Pour le mettre à l’aise je souris et pose mes mains à plat sur le bureau en le regardant sans trop d’insistance.

« Bien, dis-je, que me vaut l’honneur de votre présence ?

— Je suis venu… voilà : il s’agit de votre Mission. »

Silence. Ma Mission. Comment en a-t-il été informé ? Peut-être qu’en tant qu’archiviste, il aura eu accès à un dossier me concernant. S’il est bien archiviste, et pas plombier, auquel cas j’aurais des raisons de me préoccuper de ses sources d’information.

« Dites-moi tout, fais-je doucement.

— Il y a récemment eu quelques problèmes. Je ne pense pas utile de préciser lesquels, vous le connaissez aussi bien que moi, vous pour les avoir vécus, moi parce que… parce que mon rôle était de savoir comment les choses tournaient, et d’attendre qu’elles tournent.

— Votre rôle ?

— Oui. C’est un peu délicat à comprendre. Enfin non. Vous deviez penser, voilà un jeune imbécile qui veut une promotion, et je vous parle d’autre chose. C’est que je ne suis pas qui je parais être. » Il se tord les mains et n’a pas l’air de savoir comment ne pas tourner autour du pot, mais je ne suis pas prêt à l’aider et finalement il se lance en bafouillant. « Vous savez à qui vous avez remis votre dé. À un Grand Ancien, comme vous dites. Je suis juste, ma foi, un Ancien. Un de ceux qui ont débarqué sur Terre, pas pour y remettre de l’ordre, ce serait une tâche impossible, mais parce que nous avions besoin de vous. Autant que les Grands Anciens. Ou à peine un peu moins. Fréquenter quelque temps des Rêveurs était pour nous aussi la seule manière de ne pas courir à notre perte. »

J’ai sans raison la bouche sèche et les mains moites, éprouve des difficultés à répondre quoi que ce soit de cohérent et me contente de lancer un :

« Poursuivez, je vous prie.

— Les Grands Anciens sont encore puissants, à leur façon, mais s’ils se croient méthodiques, organisés, ils ne le sont pas. Ils ont accumulé les erreurs, et d’autre part nous avons dû freiner leurs ardeurs. C’est qu’ils auraient bien aspiré tous vos rêves avant de repartir en vous laissant complètement abrutis. D’un certain côté, ils ne savent plus ce qu’ils font. D’un autre, abrutis, vous l’êtes déjà, non ? »

Oh, mais c’est qu’il prend de l’assurance, le bougre. Pourtant je ne relève même pas.

— Je n’en ai pas eu l’impression. Pas l’impression qu’ils ne savent plus ce qu’il font, ajouté-je avec agacement pour qu’il ne croie pas que ma remarque concerne sa dernière phrase.

— Parce que vous influiez sur la situation. Je dirai même que vous l’avez modelée depuis longtemps. Cette Mission est avant tout le fruit de vos fantasmes. D’où peut-être son échec. »

J’en reste comme deux ronds de flanc. Échec ! C’est bien la première fois que le mot m’est lancé comme ça en pleine figure, et en plus je ne trouve rien à rétorquer. Parce qu’il a pleinement raison. Sauf qu’il doit avoir une autre interprétation de mon échec.

« En effet, dit-il à mi-voix, je vois les choses un peu différemment que vous. Il serait faux de considérer que vous avez échoué. Mais eux à travers vous. Voilà qui sera plus exact. Voyez, ils ont pris les illusions que vous avez produites pour la réalité. Permettez que je complète. Vous étiez vingt-sept en cause. Vingt-sept hommes et femmes de toute la planète, spécialement choisis. Toutes vos fantasmagories combinées ont presque provoqué un désastre.

— Presque ?

— Rien n’est perdu, mais il va falloir agir vite. Pouvez-vous me donner le dossier ?

— Je n’ai pas été…

— … autorisé à l’ouvrir ? Vous auriez pu deviner que j’étais venu pour cela. Il faut laisser de côté les Grands Anciens. Nous les aiderons du mieux que nous pourrons, mais je vous l’ai dit il faut faire vite. Pour votre part, cela se résume à consulter ce dossier, et à mettre en œuvre ce qu’il contient.

— Vous savez, je crois que j’ai déjà idée de ce dont il s’agit.

— Naturellement. N’oubliez pas que jusqu’ici votre imagination a beaucoup contribué aux événements, même si vous en étiez inconscient. Elle continuera d’influer. Mais plus très longtemps. Jusqu’à ce que vous ayez eu le dossier sous les yeux. »

Je réfléchis quelques instants. Certes, je vois trop bien ce qu’il veut dire. Et certes, je vois aussi qu’ouvrir le dossier sera mettre enfin un terme à ma Mission. Je me retirerai du jeu. Je ne ferai plus de dégâts.

« Très bien. Vous pouvez le prendre, fais-je en lui tendant l’enveloppe. Je vous laisse l’honneur de décacheter ce truc avant de me transmettre mes dernières instructions. »

Je ne sais pas ce qui l’amuse soudain, mais il sourit comme s’il se payait ma tête. Bien qu’il soit costaud, je préférerais pour lui que ce ne soit pas le cas. Je peux être très susceptible, et alors je ne sens plus ma force.

« Je ne me moque pas de vous. Vous pouvez être rassuré. Mais je trouve effectivement la situation très amusante. Vous comprendrez vite pourquoi. Je parie que votre sens de l’humour va être ravi. »

Je hoche la tête. Ravi, ravi, c’est vite dit. Surtout il se fait tard et je commence à avoir un creux. Or mes prédispositions à la rigolade sont vite contrariées par un estomac plaintif.

« Faites-moi lire ça, grommelé-je, et qu’on en finisse.

— Ne précipitons rien. Mais vous savez, puisque vous avez faim, je comptais justement vous inviter au restaurant. La pizzeria Chez Luigi & Clara, ça vous tente ?

— Pas trop. c’est quand même par eux que toutes ces âneries ont débuté.

— Justement, répond-il avec allégresse. Justement. »

Et crac, il déchire l’enveloppe et me tend le contenu. Je soupire avant de m’en saisir. Puis je cherche un stylo. Parce que je sais que d’ici quelques minutes, j’aurai à signer en bas d’une page. Mais au moins, à partir de là je serai libre.

 

 


Note 13 – Je m’excuse auprès de la regrettée Patricia Parry, qui se retrouve involontairement ici sans en avoir été avertie, avec une mention de L’Ombre de Montfort. 1218-2001, Paris, Édition Empreinte, coll. Lettres du Sud, 2005.

Note 14 – Il paraît que c’est ce qui se fait (ou faisait, j’avais entendu dire à l’époque, du côté de 2008, qu’il s’arrêtait) de mieux dans le genre blog influent. La preuve, je n’y ai jamais mis le nez, me contenant de savoir qu’il aura existé, comme beaucoup de gens.

Note 15 – Cette classification, développée par Melvil Dewey en 1876, vise à organiser systématiquement tous les contenus d’une bibliothèque. Elle a subi au fil du temps de nombreuses révisions, et malgré ses limites demeure en vigueur dans la plupart des bibliothèques.

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